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- « Certains professeurs d'université cautionnent, voire alimentent, un discours anti-Israël »
- Elea Cauvin
- Le Figaro, mardi 28 octobre 2025
- Xavier-Laurent Salvador est agrégé de lettres modernes et cofondateur de l'Observatoire du décolonialisme. Avec Pierre Vermeren et Emmanuelle Hénin, il a dirigé le livre collectif Face à l'obscurantisme woke(PUF, 2025).
- LE FIGARO. - LE FIGARO. - La percée de l'antisémitisme dans les universités est-elle la énième manifestation d'un antisémitisme de plus en plus présent en France ?
- - XAVIER-LAURENT SALVADOR. -On observe deux phénomènes. D'un côté, la radicalisation d'une partie de la population, notamment de la jeunesse de centre-ville qui adhère à des discours radicaux autour du « génocide israélien » en reprenant les éléments de langage de Rima Hassan. Et, de l'autre, la présence croissante dans les universités de discours islamistes qui, eux, comme l'a montré Pierre-André Taguieff, sont parfois portés sur l'antisémitisme, car, par définition, ils combattent la présence d'Israël et des Juifs.
- - Dans les grandes écoles et les universités, on assiste aujourd'hui à la reprise d'éléments de discours politiques dont je ne suis pas sûr qu'ils soient véritablement maîtrisés par la jeunesse qui les porte. Ils sont directement hérités de la façon dont le Hamas, la Syrie, la Jordanie ou l'Égypte racontent le conflit israélo-palestinien. Ces éléments de langage ont infiltré l'université, et l'exemple tout récent de Paris 8 l'illustre parfaitement. La cause palestinienne a fini par séduire toute une partie de la jeunesse.
- LE FIGARO. - Comment expliquez-vous que certains étudiants, y compris au sein des grandes écoles, formés à l'esprit critique, reprennent des discours radicaux ?
- - Cela tient sans doute au fait que les autorités universitaires, les enseignants et certains professeurs cautionnent ce discours, et que ce dernier devient une voie d'accès à la réussite. Cela commence par les théories décoloniales, dont on a largement prouvé qu'elles étaient en réalité un masque de l'antisémitisme.
- - Le décolonialisme historique, hérité de la lutte contre l'impérialisme américain, prône le rétablissement des communautés. Cette logique a été développée notamment par l'Américain Saul Alinsky, qui voulait agiter les universités pour créer du communautarisme. Cette « communautarisation » a rassemblé tout le monde autour de la critique du fait majoritaire. Cela a provoqué la formation de communautés woke fédérées par l'idée que le fait majoritaire, c'est-à-dire la pensée politique occidentale, est condamnable. À partir de là, le dominant, c'est l'Occident ; l'Occident est coupable de colonialisme ; et l'État colonial survivant, c'est Israël. Ainsi, par un glissement rhétorique, les étudiants sont embarqués dans une logique agressive contre Israël et l'Occident. Cela provoque cette cristallisation où converge un islam conquérant et antioccidental, comme l'a montré Florence Bergeaud-Blackler dans ses travaux, et des communautés Queers for Palestine persuadées de lutter contre le colonialisme.
- LE FIGARO. - La politisation de la recherche, notamment en sciences sociales, contribue donc à légitimer certaines dérives militantes...
- - Oui, bien sûr. Quand on voit par exemple un laboratoire comme le Ceped (Centre population et développement), celui de Paris 3, qui, sur son site, affiche en page d'accueil un manifeste appelant à cesser le « génocide à Gaza » , on constate que cette idéologisation est devenue manifeste. C'est un laboratoire du CNRS, une unité mixte de recherche (UMR), censée incarner l'excellence académique. Et pourtant son manifeste de recherche est un texte politique. Lorsque l'idéologie s'affiche sur les sites des UMR, et que tout un discours blâmant l'Occident et les Juifs, délivré par les professeurs de décolonialisme, est asséné à chaque cours, la propagande percole dans l'esprit des étudiants. Judith Butler et certains de ses disciples, comme Nacira Guénif-Souilamas, que j'ai rencontrée en débat télévisé, reprennent à qui mieux mieux ces éléments de langage : il est évident que cette idéologisation prépare les esprits à ce glissement. C'est même le nerf de la guerre.
- LE FIGARO. - En avril, l'enseignant Fabrice Balanche, pris pour cible par des militants propalestiniens sur le campus de l'université Lyon 2, avait été contraint de quitter son cours. En quoi cet incident témoigne-t-il de la fragilité de la liberté d'enseigner ?
- - Cet incident témoigne de la porosité des campus à la vie politique et aux pressions explicites ou sournoises qui s'exercent sur les enseignants pour qu'ils n'abordent plus certains sujets. L'affaire du campus de Lyon 2 a révélé au grand jour le fait que certains enseignants s'autocensuraient pour ne pas faire face à ce type d'agression. Il y a donc une fragilité : celle de la liberté d'enseigner.
- - La liberté académique, elle, est la liberté qu'a un chercheur de déterminer ses sujets de recherche. Cette liberté, paradoxalement, est aujourd'hui en roue libre. En clair, les chercheurs confondent autodétermination des sujets de recherche et politisation à outrance de la recherche. Aujourd'hui, au nom de la liberté académique, il n'est par exemple pas possible d'oser dire que l'absence de condamnation du massacre du 7 Octobre est une faute. Le risque est que ces mêmes chercheurs se révoltent et amplifient leurs discours.
- LE FIGARO. - Comment interprétez-vous le silence de l'administration universitaire face à ce genre d'attaque ?
- - C'est de la complicité idéologique. Le problème majeur, dans l'université, c'est le poids du vote étudiant dans la sélection des autorités administratives. Pour accéder à la présidence de l'université, il faut obtenir le vote des étudiants. Pour ce faire, les présidents vont dans le sens politique imposé par certaines fédérations étudiantes. Par exemple, dans certaines universités parisiennes de proche banlieue, l'Union des étudiants algériens de France bénéficie de ces logiques, notamment via la CVEC, c'est-à-dire la contribution vie étudiante et de campus. Dans une université de 25 000 étudiants, chacun paie environ 200 euros de CVEC. Cela représente une masse d'argent distribuée à discrétion par le président de l'université, souvent aux associations étudiantes, qui voteront dans le bon sens. Ce système explique comment ces courants idéologiques pèsent sur la politique universitaire. Le financement, la peur, l'autocensure et la crainte de perdre un électorat étudiant favorisent ce climat.
- LE FIGARO. - Face à ce « système » qui favorise donc les tensions idéologiques, quelles mesures l'université doit-elle envisager ?
- - Il faudrait dans un premier temps s'assurer que chaque université dispose d'un référent explicitement chargé de l'antisémitisme. Dans certaines universités de la banlieue nord, les mots « antisémitisme » et « laïcité » ne figurent nulle part. Ensuite, il faudrait activer les commissions disciplinaires, souvent promptes à sanctionner les enseignants opposés aux théories du genre, mais jamais saisies des problèmes d'antisémitisme. Deux autres mesures sont possibles : instaurer un règlement intérieur signé par chaque étudiant stipulant que l'université n'est pas une tribune politique, et rendre le vote obligatoire dans les élections universitaires. Aujourd'hui, à Paris 8, sur 25 000 étudiants, seuls 450 votent pour la présidence.
- LE FIGARO. - La présence d'un antisémitisme plus virulent au sein des universités ne se circonscrit pas à la France. D'après un sondage Harvard-Harris paru fin août, 60 % des Américains âgés de 18 à 24 ans se positionnent en faveur du Hamas. Les États-Unis ont-ils de l'avance sur nous de ce point de vue ?
- - Au contraire, la question est de savoir si les États-Unis ne réagissent pas aujourd'hui mieux que nous. La situation reste préoccupante, mais la politique menée par l'Administration Trump pourrait contribuer à faire reculer la diffusion de l'antisémitisme. Certains cas récents montrent d'ores et déjà un mouvement de réaction dans le monde académique. L'État fédéral a suspendu des subventions allouées à plusieurs universités, comme Harvard, après des prises de position jugées complaisantes à l'égard du Hamas. Sous la menace de perdre leurs financements, plusieurs présidents d'université ont aussitôt changé de discours. Columbia a également sanctionné des étudiants ayant participé à des actions de soutien à Gaza. Il existe donc un vrai contrecoup dans les universités américaines.
- - En France, le phénomène est saisi de manière très hétérogène, et beaucoup sont encore englués dans le déni. Lors d'une récente journée des référents laïcité en Île-de-France, la position officielle était : « Nous n'avons aucun problème de laïcité dans les universités. » À cela s'ajoute un problème spécifiquement français - et que n'ont pas les Américains - qui est la présence d'un islam radical dans les universités. Certains campus voient se développer des pratiques religieuses ostentatoires dans leurs locaux, annoncées sur les réseaux sociaux, et ferment les yeux, revendiquant leur impuissance.
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