Ivain

Jour 2 - Weave

Oct 3rd, 2025
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  1. Extrait de "Discrètes Divinités"
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  3. Il est une déesse qui a côtoyé les Hommes depuis des temps immémoriaux, bien qu’elle n’ait reçu d’eux aucun culte ni révérence. Pourtant, elle doit être de ceux qui ont la plus grande influence sur notre vie quotidienne.
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  5. Tséris est certes impressionnante au regard des mortels. Ses quatres paires de bras vont et viennent sans cesse sur son ouvrage de soie. Elle se tient toujours voûtée au-dessus, ses yeux sans vie fixés sur les filaments. C’est que le travail est d’importance : la déesse tisse les liens entre les êtres humains. C’est elle qui maintient un cordon entre deux âmes qui se sont croisées, même fugacement, afin que toujours elles aient l’une de l’autre un souvenir ténu, tapi dans un coin de l’esprit.
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  7. Chaque fois qu’en contemplant le visage de l’un de vos congénères, il vous vient l’impression persistante de l’avoir déjà vu ; chaque fois qu’en entendant un nom, il vous paraît familier sans que vous puissiez le situer, c’est la légère tension du fil de Tséris que vous sentez tirer sur votre être. En cela, la divinité tisserande n’est jamais très loin.
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  9. Que cela ne vous effraie pas. Sachez-le, elle n’a pas toujours eu cette apparence arachnéenne.
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  11. Aux temps anciens elle nous était semblable, et son travail était aisé. Un filin à tirer entre une mère et son enfant, un autre entre la meunière et le boulanger, un autre entre le mari volage et son amante secrète. Rien de remarquable. Chaque village avait sa toile, et seuls quelques brins de soie couraient à travers la campagne pour les relier entre eux. Bien sûr, il était bien quelque roitelet pour tremper indolemment dans le réseau de tous ses sujets, infligeant à chacun le rappel constant de son nom consacré. Mais au-delà de ces quelques nœuds étoilés, l’ouvrage de Tséris restait d’une remarquable simplicité.
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  13. Cependant, un jour, elle remarqua un trou dans la trame qu’elle avait fabriquée. Ce n’était pas une erreur de sa part - elle n’en commettait jamais - mais une âme particulièrement taciturne. Un jeune homme gracile et empreint de timidité, qui délaissait la compagnie de ses semblables au profit d’une vie studieuse. Seul en sa modeste demeure, coupé du monde, il travaillait avec assiduité à quelque invention qui eût pu profiter à l’humanité. Elle se reconnut immédiatement dans cette frêle créature.
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  15. Tséris s’éprit du jeune homme. En guise de présent, elle lui accorda une épiphanie. Mais en tombant amoureuse d’un mortel, elle avait commis une faute au regard des siens. Une faute bien plus grave que tout le fricotage auquel son frivole frère Belmor avait pu se livrer au fil des siècles. Le Destin la punit de manière bien ironique : par la grâce de l’inspiration qu’elle lui avait conférée, son bien-aimé inventa l’imprimerie.
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  17. Dès lors, l'œuvre de Tséris s’en trouva bouleversée. Des centaines, des milliers d’humains pouvaient à présent être touchés par la pensée d’un individu qu’ils n’avaient jamais vu, et ne verraient jamais. Une pensée couchée sur le papier par l’industrie nouvelle, et qui suscitait à son tour plus de modernité. Bientôt l’humanité fut prise d’une fièvre technique et cadencée. Le papier devint un son porté par la foudre embouteillée, puis une image mouvante, puis toute parole ne fut qu’énergie, gravée par tous dans les yeux de tous, d’un même mouvement qui faisait fi des continents.
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  19. Les cordons de soie se multiplièrent entre les Hommes. Les Hommes eux-mêmes se multiplièrent, forts des avancées que leur conférait leur pensée résonnante. La toile de Tséris grandit et se complexifia en des proportions qui défiaient l’entendement. Pour soutenir le rythme effréné de ses protégés, elle dut se faire pousser une autre paire de bras, puis une autre, puis une autre ; se privant ainsi de toute chance d’apparaître à son bien-aimé. De toute façon, chaque minute lui était dorénavant comptée. Elle était comme enchaînée à son ouvrage titanesque.
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  21. C’est le sort que notre progrès lui a réservé. Mais sachez-le, elle ne déplore pas son éternelle sanction. C’est pour elle un retour à l’ordre naturel des choses : elle est toute entière consacrée à la trame soyeuse, et n’a plus une pensée pour les êtres qui en sont le support. Si bien que quand Ethuushcae la Libératrice est venue pour elle, Tséris a tout simplement refusé de quitter son ouvrage.
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