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- Les propalestiniens en font-ils trop ?
- Par Nora Bussigny, Erwan Seznec
- Le Point, jeudi 9 octobre 2025
- Sur les réseaux sociaux comme sur le terrain, la lassitude est palpable, avec une question qui monte : pourquoi s'indigner pour Gaza plus que pour le Kivu ou le Tigré ?
- Septembre 2025. L'influenceur propalestinien Issam Ati réalise un micro-trottoir à Paris, près de la tour Eiffel. Sa question est simple : « Israël, Palestine ou rien ? » Les personnes interrogées pour cette vidéo diffusée sur TikTok sont des quinquagénaires et des sexagénaires. Elles ne tentent même pas de dissimuler leur agacement : « Pour ma santé mentale, je ne répondrai pas » ; « Je n'ai pas d'avis, désolé » ; « Passez votre chemin, je suis en train d'admirer des fleurs ».
- Issam Ati s'en désole, ainsi que la majorité des commentateurs qui le suivent - ils sont plus de 30 000. Mais est-ce vraiment si surprenant ? Après deux ans d'action militante, la fatigue se fait sentir. « Face aux massacres à Gaza, trop d'Occidentaux choisissent l'indifférence au nom du confort mental », déplorait, dans La Croix du 20 mai, Clothilde Salelles, chercheuse en science politique à l'université d'Anvers (Belgique).
- Il serait sans doute plus exact de dire que les Occidentaux ont d'autres soucis. Dans un sondage Odoxa, publié le 12 juin, sur les enjeux prioritaires des Français, l'inflation et le pouvoir d'achat étaient en tête (53 %), devant l'insécurité (48 %) et la préservation de l'environnement (38 %). Venaient ensuite la réduction des déficits, la politique migratoire et l'emploi. Omniprésente dans les médias, Gaza était seulement citée par 17 % des sondés.
- Pourtant, les propalestiniens ne pourraient pas en faire davantage. On les voit partout. Depuis le 7 octobre 2023, de Vannes à Grenoble, en passant par Niort et Angoulême, les militants des groupes locaux de l'Association France Palestine Solidarité ont distribué des tracts sur les mêmes marchés des dizaines de fois.
- Le 2 août, ils étaient à l'arrivée de la septième étape du Tour des yoles (une course en embarcation légère) à Fort-de-France pour sensibiliser à « l'urgence humanitaire à Gaza ». Et cela, alors que la Martinique n'en finit pas de s'enfoncer dans ses propres difficultés économiques et sociales.
- Les propalestiniens ont investi en masse le dernier tour d'Espagne cycliste, couru du 23 août au 14 septembre, pour protester contre la présence d'une équipe nommée Israel-Premier Tech, sponsorisée par un milliardaire israélo-canadien. L'équipe a annoncé qu'elle changerait de nom l'an prochain. C'est une victoire pour les propalestiniens. Reste à savoir combien elle leur a coûté. La Vuelta a été gravement perturbée.
- Des millions de téléspectateurs ont vu les manifestants mettre plusieurs fois les coureurs en danger. Dans le monde des fans de cyclisme, la cause de Gaza n'a certainement pas marqué des points. L'immense majorité des commentaires sur les réseaux sociaux condamnait l'inconscience et l'agressivité des militants.
- Très populaire dans son pays, l'ancien coureur espagnol Oscar Freire (trois fois champion du monde) a qualifié les propalestiniens de « voyous qui vont à toutes les manifestations et qui ne cherchent que la bagarre ». Des propos repris par toute la presse espagnole, pourtant globalement favorable à la cause palestinienne.
- Un sentiment diffus émerge : la fatigue. Pas seulement celle des victimes de l'antisémitisme, mais celle d'un public dont l'empathie légitime envers les civils palestiniens est saturée par les appels incessants au boycott, aux manifestations, et par la violence des militants propalestiniens. Elle leur assure des retombées médiatiques, mais elle pourrait bien être contre-productive.
- « Les manifestations propalestiniennes restent très impopulaires », écrivait l'Ifop en commentaire de la première vague de son enquête pour le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) analysant le regard des Français sur le conflit israélo-palestinien. C'était en novembre 2023. Depuis, l'enquête a été rééditée trois fois et l'impopularité de ces manifestations se maintient au même niveau, entre 70 et 75 %.
- Le marché de l'indignation publique est très concurrentiel. La mort de Nahel à Nanterre lors d'un contrôle de police, la guerre en Ukraine, l'assassinat du professeur Dominique Bernard à Arras , le projet de loi immigration, la constitutionnalisation de l'IVG, les européennes et la guerre Israël-Hamas : quel sujet vous donne le plus envie d'agir à titre personnel ? a demandé l'ObSoCo (avec la Fondation Jean-Jaurès et Arte) en avril et septembre 2024 à 4 000 sondés. La guerre Israël-Hamas était le thème qui mobilisait le moins, à 14 %, contre 33 % pour l'assassinat de Dominique Bernard et 24 % pour la loi immigration.
- La France n'est pas un cas particulier. Selon l'institut britannique YouGov, en mai 2025, malgré des milliers d'articles, de tribunes et de manifestations, la majorité des citoyens de plusieurs pays d'Europe n'avait toujours pas d'avis ni de camp concernant le conflit israélo-palestinien. C'était le cas de 52 % des Italiens, de 53 % des Britanniques et des Espagnols, de 54 % des Danois, de 58 % des Français et de 65 % des Allemands.
- Si l'indifférence ou l'agacement sont perceptibles dans la population générale, le ressentiment semble gagner les communautés d'origine africaine. Tout est parti des États-Unis. En avril 2025, Heba, une Américaine, témoigne du racisme subi par ses amis noirs en Palestine. La vidéo enflamme la communauté afro-américaine, qui dénonce un « bénévolat militant » non réciproque. Les propalestiniens sont contents de trouver des renforts, mais ils ne renvoient pas l'ascenseur. Un sentiment présent en France.
- Brian, un étudiant parisien de nationalité française, de confession juive et noir, observe cette rupture grâce aux réseaux sociaux : « C'est révélateur d'un ras-le-bol. Beaucoup de membres de la communauté noire estiment que, si les rôles étaient inversés et que les massacres avaient lieu en Afrique, le monde arabe ne se mobiliserait pas pour eux. » Il cite les conflits sanglants du Kivu , en République démocratique du Congo (RDC), qui se déroulent dans l'indifférence générale. « Il y a une hiérarchisation des vies et des luttes. »
- Partis des États-Unis, les appels des Afro-Américains à cesser de soutenir la Palestine sont désormais disponibles en français : « Les mariages mixtes entre Afro-Palestiniens et Palestiniens à la peau plus claire sont rares et souvent mal vus », déclare un jeune Français sur TikTok. « Soutenir des gens qui vous méprise (sic), ce n'est pas de la solidarité mais de la pure soumission. »
- Une phrase de Rima Hassan dans une longue interview accordée à l'influenceur Sam Zirah (2 millions de followers), reprise sur son compte X en juin 2024 (et retirée des réseaux sociaux depuis), n'en finit plus de cristalliser les tensions. Interrogée sur son silence à propos d'autres tragédies que Gaza, elle évoque « l'urgence qu'il y a en Palestine et qu'il n'y a pas ailleurs », au motif que c'est « un peuple sans État et donc sans souveraineté ». Argument maladroit. Les yézidis martyrisés par Daech n'avaient, eux non plus, pas d'État.
- Ces mots ont particulièrement choqué dans la communauté d'origine subsaharienne. « Rima Hassan m'a ouvert les yeux », explique ainsi une trentenaire originaire de RDC, Aïka, sur son compte TikToK. « Elle ne s'est pas renseignée sur les autres conflits qu'il y a, notamment au Congo, les atrocités qui s'y passent. » Et la jeune femme d'enfoncer le clou : « Dans certains pays arabo-musulmans, les Noirs sont maltraités. Il faut le dire. » Conclusion ? Rima Hassan lui a fait prendre conscience de ses priorités : « Je m'occupe de ce qui me concerne », désormais, « vis-à-vis de ma couleur de peau ».
- « Il y a une forme de lassitude chez une partie de la jeunesse », confirme Lucas Moulard, un influenceur politique. « Elle ne comprend pas pourquoi la question palestinienne est omniprésente, parfois jusqu'à l'excès, dans des espaces qui n'ont pas de lien direct avec ce conflit. »
- Il pointe du doigt l'omniprésence de drapeaux palestiniens dans toutes les manifestations, ce qui donne le sentiment que cette cause éclipse toutes les autres. Pour lui, ce décalage nourrit une incompréhension croissante chez certains jeunes, surtout dans les communautés noires : « Quand il s'agit de violences ou d'atrocités qui touchent les diasporas africaines ou afrodescendantes, on observe beaucoup moins de mobilisation. »
- Cette « hiérarchie implicite des causes » crée un malaise, amplifié par une « pression sociale énorme ». Prendre parti pour la Palestine ne serait plus une option, mais une obligation. Lucas ne cède pas et ses abonnés semblent lui en savoir gré. « Ça fait du bien d'entendre une voix différente dans un climat où la nuance est devenue suspecte », écrit l'un d'eux.
- Mais pas question de lever le pied du côté des militants à keffieh. Le mouvement anti-israélien Boycott Desinvestissement Sanction a récemment décidé de s'en prendre à la chaîne de fast-food Quick, 100 % halal depuis 2021 mais contrôlée par HIG Capital, un très grand fonds d'investissement américain qui a aussi des intérêts en Israël.
- « Quand tu vas payer ton menu, tu vas indirectement financer les armes d'Israël », alerte, le 25 août, Ryan, militant propalestinien suivi par plus de 120 000 abonnés sur TikTok. La ficelle commence manifestement à être usée. Autre créateur de contenu, @kevcritik, le tacle , dénonçant une « hypocrisie » militante : « Tu as fait ce TikTok grâce à l'application ByteDance qui appartient à la Chine, et la Chine enferme plus de 1,5 million de musulmans ouïgours », rappelle le jeune homme. Retour de l'accusation à l'envoyeur : « Tu finances donc indirectement les violations des droits des Ouïgours ! Et l'histoire est infinie car, à chaque fois que tu utilises ton téléphone, que ce soit un Apple, un Android ou un Samsung, tu utilises des composants venus de Chine. »
- Des objections simples, difficiles à contrer. Les propalestiniens se piègent eux-mêmes. Soit ils échouent à réveiller les consciences, soit ils y parviennent, mais comment, alors, justifier leur combat exclusif ? Les bombardements ont fait 67 000 morts à Gaza en deux ans, selon les estimations hautes.
- L'estimation basse par l'Union africaine du bilan de la guerre du Tigré , dans le nord de l'Éthiopie, est de 600 000 morts, entre novembre 2020 et novembre 2022. Le drapeau du Tigré se compose d'un triangle et d'une étoile jaune sur fond rouge. Qui le connaît en Occident ?
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