Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- Il est de ces villes que l’on décrit le mieux avec une musique.
- Norline, l’étouffante mégalopole, ne s’exprime qu’en sons de jazz. En arpentant ses rues étroites, enchâssées entre deux hautes rangées d’immeubles, on se sent comme pris dans un piège de ciment et de verre. La seule échappatoire, la seule bouffée de liberté, c’est cette mélodie éparse, composée par l’activité effrénée des hommes et des machines. Les percussions croisées des travaux de voirie et des secousses du métro en font l’ossature ; un cortège lointain de klaxons et de cris, adoucis par la distance, assure la partie des cuivres. Mille bruits indistincts, continus ou interrompus, parfois harmonieux, souvent désaccordés, ajoutent par touches sonores un piano, une guitare, une contrebasse, et tout ce qui manquait à l’orchestre. De sorte qu’en revenant de Norline, on ne se souvient plus de la sensation d’étouffer, mais du rythme joyeux qui nous en a libérés.
- Boçaresse, vaste bourg déposé sur des collines venteuses, est plus calme. Plus digne. Sa musique est plus lente et moins hasardeuse. La ville s’étend sur la même surface que son imposante consœur, et l’on y retrouve la même diversité de sons bigarrés en forme de corde pincée, frappée ou frottée. Mais elle est moins riche, moins moderne ; ainsi, le cri des cuivres laisse la place à la douce mélopée du vent ample qui imite le bandonéon en brassant les coteaux. On revient de Boçaresse apaisé, ou peut-être résigné, avec sur les lèvres un air de tango qui nous vient de nulle part.
- Je pourrais parler de Guenorg, la terrible cité minière, habitée par une musique brutale faite de sons graves, gutturaux et sans concession, une musique qui fait résonner la colère des exploités à travers les kilomètres de galeries maculées de leur sueur noire. Je pourrais décrire le chant d’un hameau anonyme, au milieu du désert, tout à la simplicité d’un rythme immuable joué sur le bois et l’os, et sur lequel des voix nues s’unissent avec une harmonie qui leur est propre. Je pourrais encore évoquer l’intrigante Zansho, qui trempe ses pontons dans un océan immense et pourtant n’abrite que des bibliothèques, en parlant d’accords infiniment étirés, parsemés de très légères dissonances.
- Mais la musique ne se dissocie pas de l’expérience de la ville. Parfois même, elle guide le voyageur. Ainsi, une symphonie qui flotte dans l’air attire un vagabond jusqu’à une bourgade quelconque. Dans son enceinte, l’orchestre désincarné multiplie les variations, et selon que ses intonations sont mélancoliques, heureuses, énergiques ou solennelles, elles conduiront le voyageur dans une auberge, dans un parc à l’abandon, dans un cimetière soigneusement tenu ou sur un vaste terrain de sport. Le visiteur n’aura de cesse de parcourir le bourg jusqu’à ce qu’il ait découvert tous les mouvements de cette œuvre, que cela lui prenne quelques heures ou quelques mois.
- Lentu, elle, est une ville qui devrait posséder une musique, mais n’en a pas. Toute personne qui y pénètre ressent ce manque. La cité fait entendre de nombreux sons, mais ceux-ci n’ont pas de cohérence ; ils ne sont pas habités d’un mouvement d’ensemble qui les rend harmonieux. On ne peut tomber sur elle que par hasard, et on y reste avec indifférence. Au retour, les souvenirs que l’on garde d’elle paraissent factices, semblables à des tableaux ou à des photographies de carte postale. On ne sait plus exactement à quel moment on y est entré, ni quel jour on l’a quittée, car sa partition ne possède ni début ni fin. Bien que ses habitants soient excentriques et plein d’entrain, leurs vies ne donnent aucune couleur à ce lieu. Pour le visiteur, ils paraissent simplement essayer, chacun à sa façon, de remplir un espace atone avec leurs manières. Cette tentative, hélas, reste vaine.
- Je connais l’histoire de Lentu. Comme partout ailleurs, les musiciens qui résidaient en ses murs jouaient avant tout la mélodie que fredonnait leur ville, et toutes leurs chansons en découlaient. Elle était à cette époque le siège d’un grand festival ; ainsi, sa propre musique s’enrichissait chaque année en se parant de celle des cités voisines, venues lui rendre visite. Mais un jour, le festival eut plus de succès que la petite commune pouvait en accueillir. Alors il déménagea vers la capitale. Quand les musiciens partirent, ils emmenèrent avec eux la mélodie de leur ville natale. Et en ce jour Lentu devint muette.
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment