Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- Extrait de "Le Sacré et le Profane"
- Par trois fois, l’ordre de Zakaz chancela.
- La première occurrence fut l’Ascension des Flammes, lorsque son enfant jaloux commit l’irréparable et amena le Feu Infini sur la terre. Trois éternels périrent. Tant le monde des Hommes que l’esprit de Zakaz furent marqués à jamais.
- La seconde occurrence fut la Révolte des Eaux. Comme le dieu océan restait meurtri de la précédente bataille, son domaine était régi par son frère Ubreolt. Ce dernier en profita pour façonner une race surhumaine, les Ondins, et leur confier le symbole de pouvoir qu’il avait subtilisé à Zakaz.
- Pourquoi une telle trahison ? On raconte que le dieu devin avait entrevu un avenir terrible, auquel la mécanique du monde devait nous mener, et que seul un tel bouleversement pouvait éviter. À titre personnel, cette théorie me paraît la seule à même d’expliquer pourquoi Ubreolt ne fut pas puni pour son acte de mutinerie. Toujours est-il que les Ondins connurent un essor fulgurant, puis une déchéance terrible de la main du roi des dieux. C’est alors que ce dernier changea de nom, pour adopter l’identité qu’on lui connaît aujourd’hui.
- La troisième et dernière occurrence fut le Vent de Révolution. C’est sous ce nom que l’on désigne toute l'œuvre d’Ethuuschae, la Libératrice. Mais pour comprendre son rôle, il convient de se pencher sur l’histoire de cette divinité.
- Ethuuschae vint après les dieux primordiaux, et après même ceux qu’on dit “nouveaux dieux”, les dieux de l’humanité. Fille de Justice et d’Elpeïos, elle avait hérité de son père un tempérament bagarreur, et de sa mère un sens aigu de l’équité. Ainsi, elle fut toujours prompte à défier les autres éternels, mais jamais pour le seul plaisir de l’affrontement ; à son sens, c’était toujours l’injustice que ses poings combattaient.
- Bien vite, Ethuushcae se montra insatisfaite de l’ordre universel que la divinité suprême avait établi. Elle était notamment courroucée de voir le destin pitoyable auquel certains de ses semblables avaient été condamnés. En effet, pour la bonne marche du monde, plus d’un éternel se trouvait enchaîné à une tâche unique qui le privait de liberté. Faisant fi de l’autorité ultime, elle entreprit d’offrir un échappatoire à chacun de ces dieux et déesses.
- Sa première visite fut pour sa cousine Amysia, fille de Mechtal. Cette dernière s’était vue confier la tâche ingrate de retenir les eaux du monde, qui étaient toutes attirées par l’éclat de la Lune. Sitôt libérée, la déesse aquatique l’inonda de gratitude, et s’en alla vivre comme une simple mortelle. À ce moment, partout sur Terre, les mers et les océans se soulevèrent. Partout, l’eau formait une véritable montagne, puis continuait de s’élever en une colonne incommensurable, à l’assaut de l’Opale Céleste.
- Mais Zveda, la Dame des Astres, avait prédit cet incident. Tandis que l’eau fuyait la Terre, cette dernière trouva l’alignement exact qui lui permettait de projeter son ombre sur la Lune. L’éclat galvanisant de l’Opale fut ainsi terni, et les eaux retombèrent, non sans fracas. Elles n’osèrent plus s’élever après cela.
- Ethuuscae vint également trouver Tséris, la tisseuse de liens entre les Hommes. Mais il était trop tard pour cette dernière. Entièrement absorbée par sa tâche, elle était devenue une entité arachnéenne presque dénuée de conscience. Ou plutôt, sa conscience se trouvait diffusée dans celle de l’humanité, qu’elle s’évertuait toujours à raffiner, un filin à la fois. La mort dans l’âme, la Libératrice accepta son refus, et s’en alla.
- Elle ne se trouva pas pour autant découragée dans sa périlleuse entreprise. La jeune révoltée libéra encore le porteur de montagne - qui fut promptement remplacé - et la seconde scribe des dieux - qui ne le fut pas, nous privant dès lors du récit direct des exploits et frasques divins.
- L’acte qui lui attira l’inimitié de tous ses semblables fut la libération de l’Anonyme. Si presque tous les descendants de Zakaz avaient soigneusement oublié l’existence du premier d’entre eux, ce n’était pas le cas d’Ethuushcae. Elle n’aurait pu effacer une injustice de sa mémoire, quand bien même elle l’aurait souhaité.
- Comme vous le savez, le Dieu Sans Nom était le premier et dernier rempart contre la folie du Dehors. Son esprit même était notre éternelle défense contre le Chaos originel. Mais lorsque vint sa nièce, qui avait à la fois le pouvoir de le libérer de ses chaînes et celui de le persuader qu’il le méritait, il ne put résister à la tentation. Il accepta sa libération - seulement l’espace d’une seconde.
- Cette seconde fut une éternité de délice pour l’Anonyme. Lui qui abritait d’insondables immensités, il sut se calfeutrer dans le meilleur instant de son existence et le faire durer des siècles. Mais pendant cette même seconde, le chaos déferla sur le monde connu. L’énergie nerveuse, le vide vorace, la matière malfaisante fusèrent aux quatres coins du cosmos. Cela aurait suffi à anéantir le travail originel de Zakaz, ainsi que notre existence, n’eut été une improbable intervention.
- Lelam, la Reine des Possibles, la Dame Mystérieuse dont nul ne savait sonder les intentions, fut la première - et la seule - à réagir. Ouvrant son fameux coffre, elle déploya trois siècles de pensées qu’elle avait volées à l’humanité. Sous sa conduite, l’imagination collective des êtres humains sut capturer autant que l’esprit de l’Anonyme, jusqu’à la fin de la seconde fatidique. Reconnaissant envers ses deux consoeurs, le Dieu Sans Nom reprit alors ses responsabilités.
- Il est un autre acte que tous les immortels redoutaient de la part d’Ethuushcae. Une autre divinité infortunée à laquelle elle pouvait rendre visite. Beyraal, le balayeur céleste, faisait disparaître le passé pour laisser la place au présent ; s’il venait à abandonner sa tâche, l’univers entier se trouverait sens dessus dessous. Mais la question ne lui fut pas posée avant que le Vent de Révolution ne retombe.
- En effet, la Libératrice était, de par sa parenté, avide de vérité. Lorsqu’elle démit la scribe des éternels de ses fonctions, elle lut tous les documents que cette dernière avait produits. Et c’est ainsi qu’elle appris une horrible vérité. À l’aube de l’univers, lorsque Zakaz avait mis en place l’ordre des choses, Ubreolt et Lelam lui avaient fait une prédiction. Il était inéluctable que cet ordre soit contesté, combattu, et même bouleversé. C’était dans la nature des vivants, fussent-ils mortels ou immortels.
- Alors, Zakaz et les siens avaient décidé de confier ce rôle à une divinité qui n’était pas encore née. Lorsque celle-ci viendrait au monde, elle libérerait certains de ses semblables, en condamnerait d’autres, et apporterait un grand nombre de changements pour que l’Ordre plie avant de rompre. Puis elle rejoindrait les rangs des bâtisseurs de normalité, et quelques éons plus tard, un ou une autre jouerait à nouveau ce curieux rôle.
- Dépitée de savoir que sa révolte faisait partie de l'œuvre qu’elle avait toujours pensé combattre, Ethuushcae abandonna sa croisade. Alors seulement, la divinité de l’Ordre lui apparut.
- Malgré ses affronts, et malgré les impensables dangers qui en avaient découlés, la déesse rebelle ne fut pas punie. Au contraire, une nouvelle mission lui fut confiée. Dorénavant, son rôle serait de surveiller tous les éternels qui tournaient autour du domaine des mortels. Elle repèrerait ceux et celles qui avaient une ingérence trop forte, ou trop délétère, et les démettrait de leurs fonctions ; avec la douceur persuasive dont elle avait fait preuve jusqu’ici, ou, le cas échéant, avec la violence dont elle était capable.
- Rendue cynique par sa triste épiphanie, Ethuushcae accepta. Mais elle y mit une condition : Zakaz lui-même ne serait pas épargné par ses nouvelles fonctions. Il viendrait un jour où il aurait accompli tout ce qu’il devait faire, où le monde des humains devrait désormais tourner sans l’intervention de son démiurge. Ce jour-là, Ethuushcae en personne le destituerait.
Add Comment
Please, Sign In to add comment