Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- Anita Pájaro, présidente de la célèbre Fondation Pájaro, posa les coudes sur son bureau, ceignit son front de ses doigts, et soupira longuement. Quelle journée harassante.
- Son regard parcourut la pièce richement décorée. Le soleil avait depuis longtemps déserté les hautes fenêtres aux montants surplombés de bas-reliefs. À présent, la lumière venait du lustre extravagant hérité de l’Ancien Régime, tout d’or et de cristal, et qui déversait sa clarté – électrique, modernité oblige – sur un mobilier tout aussi auguste que lui. Anita ne se souvenait pas l’avoir allumé. Sans doute l’un ou l’une de ses employés l’avait prise en peine, en la voyant travailler dans la pénombre derrière son imposant meuble Louis XVI.
- Elle soupira de nouveau, avec une pointe de dégoût cette fois. L’opulence du lieu lui inspirait une exaspération presque aussi grande que la masse de paperasse vaincue qui gisait sur le bureau. La présidente ne demandait qu’à travailler sur le terrain : gagner des contrées reculées, rencontrer des gens dans le besoin et les aider à installer l’eau courante ou à distribuer des doses médicales. Mais ses jours d’expédition étaient révolus. Ce n’était plus comme cela qu’elle pouvait le mieux aider ces gens. Comme le disait sa mère, maintenant que la Fondation avait pris de l’importance, elle accomplissait plus en une journée derrière le bureau régalien qu’en un mois d’opérations sur le terrain.
- Elle contempla la bannière qui ornait le mur d’en face, arborant le logo de l’organisation. Pour beaucoup, le choix du corbeau, animal charognard et typiquement annonciateur de malheurs, était surprenant. Peu de personnes savaient, à l’instar d’Anita, que cet oiseau était en quelque sorte à l’origine de la Fondation et de ses réussites. Dans ses jeunes années, Isabella Pájaro avait reçu la visite d’un corbeau, qui symboliquement lui avait fait comprendre qu’elle devait aller de par le monde et réaliser de grandes choses. Par la suite, elle était devenue une exploratrice de renom, puis une diplomate qui n’appartenait à aucune nation, n’œuvrant que pour la paix, puis enfin une bienfaitrice passionnée, inventant toujours de nouvelles manières de mettre ses ressources et sa réputation au service des plus démunis.
- C’est à cette occasion qu’Isabella avait créé la Fondation Pájaro, pour donner une structure à ses vertueux agissements et s’assurer que ses bienfaits lui survivraient. Vers la fin de sa vie, elle avait adopté une fille, une très jeune orpheline de sa région natale. On aurait dit que cet enfant lui avait conféré une certaine longévité, puisqu’elle avait bravé la mort pendant deux décennies encore, le temps de l’élever, de l’éduquer, et de lui enseigner tout ce qui était nécessaire pour qu’elle reprenne l’imposant flambeau de sa philanthrope de mère.
- À compter de ce jour, les rênes de la Fondation étaient devenues l’héritage principal de la famille Pájaro. Chaque présidente, à un moment de sa vie, adoptait une jeune fille dans le besoin, puis la préparait à diriger l’une des plus grandes organisations humanitaires de ce monde. Et chacune avait ainsi la meilleure motivation à mener ce genre d’opérations : rendre au monde ce qu’elle avait eu la chance inouïe de recevoir enfant. Anita était donc « la présidente Pájaro », cinquième du nom.
- Son regard se perdit dans l’œil figé de l’oiseau dessiné sur la bannière. Oh, Isabella. Comme sa vie avait dû être palpitante, à sillonner les mers et conquérir les continents au nom de la bonté. Sa dernière descendante, elle, n’avait connu l’aventure que brièvement, et seulement pendant ses jeunes années. À peine sortie de l’adolescence, Anita avait été envoyée par sa mère dans divers pays où la situation était critique, afin qu’elle voit de ses propres yeux l’importance des actions qui y étaient menées. Mais à son retour, il ne s’était agi que d’apprendre la gestion, la négociation, la diplomatie mondaine et autres billevesées. Hélas.
- Elle s’arracha de force à sa propre rêverie et contempla les deux dernières enveloppes fermées qui trônaient sur son bureau. Elle pouvait aisément en deviner le contenu sans les ouvrir.
- La première provenait de la Fondation Elliot-Weaving, une prétendue organisation humanitaire qui servait surtout de communication positive pour l’entreprise multinationale et multimilliardaire du même nom. De manière absurde, il s’était installé une sorte de compétition entre les deux Fondations, qui toutes deux se penchaient toujours vers les zones les plus en détresse du monde, l’une pour soulager le mal là où il était le plus grand, l’autre pour profiter de la meilleure occasion de redorer le blason de ses investisseurs. Enfin, peut-être était-ce là un mythe simpliste que les présidentes Pájaro se répétaient pour préserver leur bonne conscience. Dans le confort luxueux de son bureau, Anita avait de plus en plus de mal à croire en cette fable opposant le bon milliardaire au mauvais milliardaire.
- Il fallait tout de même reconnaître que ces derniers temps, la Fondation Elliot-Weaving montrait une étrange véhémence dans ses attaques légales – dont l’enveloppe était probablement la dernière instance en date. Ils livraient un si âpre combat pour obtenir ou conserver l’occupation exclusive de certains lieux, et la gestion de certaines opérations, que la présidente les soupçonnait de mener des activités vraiment répréhensibles pour le compte de la multinationale qui les finançait, sous couvert d’action humanitaire. En tout cas, il lui faudrait batailler en retour, une fois de plus, si elle ne voulait pas renoncer à ses projets d'aide.
- La seconde enveloppe provenait de Louise, une amie personnelle d’Anita. C’était une passionnée, férue d’histoire et fervente défenseuse de la mémoire coloniale que les gouvernements des grandes puissances – France incluse – avaient une fâcheuse tendance à omettre, et à faire omettre. Récemment, Louise s’était éprise d’un certain Gió, un employé vietnamien de l’administration coloniale, et avait déménagé à Saïgon où ils tentaient ensemble de rapprocher les occupants des occupés, afin de faire grandir l’indépendance des derniers par la voie ministérielle.
- Louise Gió – puisqu’elle était mariée à présent – avait déjà écrit à son amie pour lui faire part des obstacles qu’elle rencontrait, officiels et officieux, et de la tension que l’on sentait monter là-bas. Quelque chose semblait l’inquiéter particulièrement, quelque chose dont elle ne pouvait pas parler par lettres interposées. Elle avait même pressé Anita de se rendre en personne à Saïgon pour leur venir en aide. La nouvelle enveloppe qui attendait maintenant sur le bureau était sans aucun doute la deuxième et dernière demande en ce sens.
- Anita se retrouvait finalement face à un choix simple. Elle devait prendre une seule de ces deux enveloppes, et y répondre. Sa décision déterminerait l’endroit où elle allait passer les prochains jours, voire les prochaines semaines. Une décision qu’elle se sentait incapable de prendre à une heure et un degré de fatigue aussi avancés. Il lui semblait qu’elle ne pouvait que trahir la confiance de son amie, ou celle de sa mère, et indirectement de ses aïeules, à qui elle avait promis de protéger les engagements de la Fondation. Elle réfléchit, mesura, s’épuisa, et sentit sa conscience s’étioler.
- Un tintement soudain en direction de la fenêtre la fit sursauter. Un corbeau se tenait de l’autre côté de la vitre, qu’il venait de percuter bruyamment avec son bec. Il pencha la tête de côté en croisant son regard. Anita aurait juré voir de l’amusement dans l’œil mat de la créature. À bien l’étudier, il ressemblait trait pour trait à…
- Le corbeau suivit son regard en direction de la bannière. À ce moment, une voix de femme retentit dans l’esprit de la présidente. Il y avait dans son ton la même moquerie bienveillante qu’elle avait cru reconnaître chez l’oiseau.
- « Je dois dire que ce blason me fait honneur. Ils ont particulièrement bien réussi à dessiner ma silhouette. »
- Anita aurait dû être frappée de stupeur, mais elle ne ressentait rien de tel. Sans savoir comment répondre à cette remarque télépathique, elle se contenta de préciser à haute voix.
- « C’est Isabella elle-même qui a dessiné ce "blason". Elle l’a brodé ; la broderie était sa première occupation. »
- « Je sais. Je me souviens. »
- Le corbeau marqua une pause, puis frappa à nouveau la vitre pour appuyer son propos suivant. Sous le choc, une petite volute de fumée noire se détacha de lui.
- « Mais à présent, il semblerait que ce soit toi qui aies besoin d’un coup de pouce. La timidité n’a pas disparu de votre lignée à ce que je vois. »
- « Je ne manque jamais de courage pour accomplir ce que je dois. Mais aujourd'hui, justement, je ne sais pas ce que je dois accomplir », répondit Anita en brandissant les deux enveloppes, comme si elles constituaient une explication suffisante de la situation.
- « Mon enfant, de mon expérience, tous les choix importants se résument à une même alternative : se détourner de ses amis, ou rester pour les aider. Leur présenter un dos ou une main tendue. En tout cas, c’est comme cela que s’est passée la décision la plus importante de ma vie. »
- « De votre vie ? Vous voulez dire que vous étiez humaine avant ? »
- L’oiseau se secoua, et de nouvelles volutes de jais se dispersèrent, comme s’il eut été fait de brume sombre plutôt que de chair et de plumes.
- « Ne le suis-je pas maintenant ? J’ai une vaste organisation à mon effigie après tout. »
- Son ton était redevenu facétieux. Avant que son interlocutrice n’ait pu vraiment répondre, l’animal se mit à sautiller, faisant jaillir un brouillard obscur qui finit par l’engloutir complètement. Le silence revint dans l’esprit de la présidente, et la brume s’évanouit progressivement, ne laissant rien derrière elle.
- ***
- Anita fixait son bureau, les doigts toujours crispés sur son propre front. Elle ne savait pas combien de temps elle avait dormi, ou peut-être rêvé éveillée. Elle saisit l’enveloppe portant le nom de son amie expatriée, puis se dirigea vers la fenêtre en commençant à l’ouvrir. Sur le rebord, de l’autre côté de la vitre, était posée une unique plume noire.
- Comme prévu, la lettre était une nouvelle requête pressante pour qu’elle rejoigne le couple à Saïgon. Mais il y avait autre chose dans l’enveloppe : la photographie d’un nouveau-né, dont les traits ne laissaient aucun doute sur son origine métissée.
- Elle partirait le lendemain, aux aurores. Elle le devait bien au petit Georges.
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment