Ivain

Jour 11 - Sting

Oct 13th, 2025
45
0
Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
text 7.07 KB | None | 0 0
  1. Le Culte de l’Aiguillon, extrait de "Les Dieux et leurs Sectes"
  2.  
  3.  
  4. Elpeïos et Ycthyon sont nés dans la légendaire tribu du Ciel de Pierre, lors d’un hiver particulièrement rude, quelque part dans les immenses steppes blanches de la Doura. A peine sortis du ventre de leur mère Elégie, les jumeaux se mirent à se battre pour téter en premier. Elpeïos resta avec sa mère, et Ycthyon fut confié à une brebis.
  5.  
  6. En grandissant, ils montrèrent tous deux des aptitudes exceptionnelles et firent bien vite la gloire de leur clan, comme le relatent les Chants d’Omgur. Cependant jamais ils ne parvenaient à se départager. A chaque fois que l’un accomplissait quelque incroyable exploit, l’autre parvenait à le surpasser peu de temps après.
  7.  
  8. Cela les obsédait, mais jamais ils ne voulurent s’affronter directement. Leur mère le leur avait formellement interdit, car les frères doivent faire ainsi. Alors, ils se rendirent devant les dieux et leur demandèrent de les mettre à l’épreuve. Les immortels, peu impressionnés, et même quelque peu irrités par l’outrecuidance de ces deux frères, décidèrent d’accéder à leur requête et leur confièrent à chacun six tâches qu’ils jugeaient impossible à accomplir par de simples mortels.
  9.  
  10. Ils s’étaient bien sûr attendus à les voir échouer tous deux, rappelant aux Hommes leur supériorité par la même occasion. Ainsi, lorsque les deux frères virent à bout de tous leurs travaux, ils en furent les premiers surpris, et lorsque les deux jumeaux se présentèrent devant eux pour qu’ils continuent de les éprouver, ils envoyèrent Psérée à leur rencontre.
  11.  
  12. La déesse de la victoire les félicita et leur expliqua qu’il était impossible de les départager, car rien ne leur était inaccessible. Cela était la nature même du divin, et faisait donc d’eux leur égal, et c’est pourquoi elle leur proposa l’immortalité, à une seule condition. Qu’ils renouvellent leur vœu de ne jamais chercher à s’affronter directement, car les éternels doivent faire ainsi.
  13.  
  14. Après avoir longuement hésité, les frères renoncèrent à enfin savoir lequel supplanterait l’autre et acceptèrent. Et c’est ainsi que Psérée fit d’Elpeïos et d’Ycthyon des dieux, de la même manière qu’Elégie en avait fait des hommes, jadis.
  15. Ycthyon décida de se couper des Hommes et partit dans les étendues sauvages aux confins du monde, où règnent en maître les bêtes féroces.
  16.  
  17. Elpeïos au contraire, entreprit un voyage dans les sociétés de ses anciens contemporains et de leurs descendants. Il s’aperçut bien vite qu’une de leurs activités principales à travers les âges était la guerre, et il se savait doué pour ça lui aussi. On prétend qu’il participa à chaque bataille de chaque guerre que les Hommes se firent, et qu’il continuerait à le faire tant que le monde tiendrait debout.
  18.  
  19. Il ne choisissait pas vraiment son camp, ni celui du vainqueur, car cela était la prérogative de Psérée, qu’il respectait beaucoup. Lui se rangeait plutôt du côté de la piétaille et de ses préoccupations plus terre à terre, du côté de ceux qui, engagés dans un mortel corps-à-corps, oubliaient bien volontiers leurs généraux, leurs nations, et jusqu'à leurs noms, ne gardant plus en tête que leur propre survie et l’image de celui, face à eux, qu’il leur fallait tuer pour vivre.
  20.  
  21. Elpeïos se forgea très vite une solide réputation parmi ceux qui étaient les plus exposés au danger. On en fit le dieu des duels à mort, quelle que soit l’arme, le grade, la nation, que l’on soit riche ou pauvre, bon ou méchant... tous ceux qui se retrouvaient un jour en ces incertaines postures avaient une pensée pour lui, avant de céder à la folie de l’affrontement.
  22.  
  23. Il en découla une image parfois négative de lui. On se figurait Elpeïos comme une bête assoiffée de sang, un monstre bardé de métal, emportant sur lui toutes les armes possibles, cherchant à chaque heure de chaque jour un nouvel adversaire – une nouvelle victime.
  24.  
  25. Mais il n’en est rien. De la même façon que son frère avait rejoint la grande chasse, car elle était dans l’ordre de la nature, lui avait embrassé les coutumes des hommes, qui depuis bien avant sa naissance se battaient entre eux. Ainsi, tant que le monde se fonderait sur une perpétuelle lutte à mort pour la survie, Elpeïos et Ycthyon poursuivraient leurs œuvres sanglantes, avec beaucoup d’application mais sans passion ni excès.
  26.  
  27. L’histoire de Clyphasie nous montre bien la retenue et la finesse du dieu, loin des représentations barbares que les siècles ont fait de lui.
  28.  
  29. Clyphasie était la fille d’un roi déchu, qui avait été emmenée de force par l’assassin de sa lignée. Celui-là était un grand guerrier, très habile et réputé invincible au combat. Clyphasie le détestait et souhaitait sa mort plus que tout, d’une part pour venger sa famille, d’autre part pour retrouver sa liberté.
  30.  
  31. Un jour, elle cacha un couteau dans ses vêtements avant la nuit, mais son ravisseur s’en aperçut. Assuré comme il l’était de ne rien craindre d’une si faible créature, il se contenta de lui rire au nez, et lui ordonna de toujours se dénuder lorsqu’il viendrait se coucher, pour qu’elle ne puisse plus cacher d'armes sur elle.
  32.  
  33. Désespérée, Clyphasie fit appel à Elpeïos, sans trop croire à son écoute, car elle n’était pas une guerrière, et qu’elle avait à lui demander ses faveurs pour un acte qui s’apparentait plus à un meurtre qu’à un combat loyal.
  34.  
  35. Et pourtant, le dieu se présenta à elle. Elle implora son aide, en lui expliquant tout, pour ne pas sembler vouloir le tromper. Le dieu répliqua qu’il ne faisait pas la différence entre sa situation et celle d’un autre, et que de toute façon il ne faisait jamais la besogne des mortels à leur place. En revanche, ajouta-t-il, il serait là le jour où son combat commencerait, si elle en arrivait à une telle extrémité, comme il était présent à chaque fois qu’un affrontement fatal débutait.
  36.  
  37. Clyphasie insista : dépourvue de toute arme, ignorante des choses de la guerre, elle n’avait aucune chance sans son aide, si minime soit-elle.
  38.  
  39. Alors Elpeïos promena son regard à travers la pièce, et se saisit d’une broche en argent sur la table de chevet, longue comme son majeur, qu’il lui tendit en disant : « Il ne te faut ni arme, ni force, ni adresse, et certainement pas de mon aide pour ce que tu veux faire. Tu n’as besoin que de quelques pouces de métal, et de la volonté de les plonger dans le cœur de ton ennemi. »
  40.  
  41. Le soir venu, lorsque parut le guerrier, Clyphasie l’attendait nue, les cheveux relevés, et il ne se méfia pas. Une fois qu’il se fut endormi, elle prit une grande inspiration et enfonça l’aiguille dans sa poitrine, d’un coup sec pour ne pas hésiter en le faisant. Stupéfait, le guerrier ouvrit les yeux en mourant, et au-dessus du visage crispé de la femme, il put contempler une dernière fois le regard triste du dieu, qui avait pris l’habitude de verser une larme à chaque fois que l’un des siens quittait la terre.
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment