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- Fébrile, Archie Elliot contemplait le monde à travers l’immense baie vitrée qui courait sur toute la circonférence de la station Atekoa. Pour être exact, en lieu de monde, c’était une mer de nuages qu’il observait loin en-dessous de lui. Cet océan lacté, parcouru de sillons en spirale et de saillies cotonneuses, suivait la courbure de la Terre, que l’on pouvait déjà nettement distinguer à 61 kilomètres d’altitude.
- Il ne s’était jamais vraiment habitué à cette vue époustouflante. Pourtant, il avait eu le temps de s’y accoutumer. Son père avait bâti l’incroyable édifice alors qu’il n’était qu’un adolescent, et l’avait baptisé du nom d’un ami de la famille, épris d’altitude et de liberté. Une fois en âge de prendre les responsabilités de sa dynastie, Archie avait, à la surprise générale, cédé la direction d’Elliot Corporation à Lorine, le bras droit de son père, pour s’installer dans la station de lancement, parmi les chercheurs, ingénieurs et techniciens. À ses yeux, son héritage, et le devoir qui lui incombait, n’était pas la présidence d’une multinationale mais bien la conquête spatiale que cette dernière permettait. Cela faisait donc plusieurs décennies qu’il vivait et travaillait tous les jours en haut de cette absurde tour faite de mouvement perpétuel.
- Il porta le regard aussi bas qu’il le put, presque à la verticale, et vit le colossal pilier argenté. Il avait beau plisser les yeux, il ne pouvait pas percevoir de mouvement en son sein. Pourtant, il savait qu’il s’agissait d’un flux de millions de granulés métalliques, accélérés par électromagnétisme, qui montaient en une seule colonne massive depuis la surface de la Terre pour venir s’écraser contre la station. Bien sûr, en réalité il n’y avait pas de collision : la course des projectiles était infléchie sous ses pieds, et même inversée, pour retourner au galop vers la planète bleue.
- C’est cette gigantesque cascade ascendante qui permettait à la station Atekoa de se maintenir à altitude constante, aux portes de l’espace. Là où l’on pouvait lancer des vaisseaux, des sondes et des navettes sans se préoccuper de l’atmosphère. Là où pouvait s’orchestrer l’exploration, voire la colonisation du système solaire. Le rêve de toutes les générations humaines. Un rêve qui allait bientôt devenir réalité. Très bientôt même, à l’échelle des efforts de l’humanité jusqu’ici.
- Cédant à l’agitation, il retourna à son bureau, et observa pour la énième fois le grand écran apposé au mur. Celui-ci affichait en permanence une vue schématique du système solaire, garnie de points et de segments lumineux. Les points étaient les bases spatiales ; les segments étaient les routes d’échange établies, les « tunnels ». D’un côté, le graphe reliait la Terre à Vénus et à Mars, qui la flanquaient comme de fidèles compagnons. De l’autre, il y avait le réseau qui connectait les géantes gazeuses, jusqu’à l’orbite de Neptune ; la fierté personnelle d’Archie. Entre les deux, entre Mars et Jupiter, le vide. Pour l’instant.
- Bon sang, c’était si dur d’attendre.
- ***
- À des centaines de millions de kilomètres de là, Matthew Donahue aussi regardait par la fenêtre pour tromper son impatience.
- De l’autre côté de la vitre, la base spatiale paraissait agrippée à la glace qui recouvrait Europa. La lumière crue des projecteurs qui émaillaient le site permettait de voir, sous chaque bâtiment ovoïde, les longues griffes d’acier plantées dans l’épaisse couche translucide pour maintenir la structure en place. Les habitations, les laboratoires, le spatioport, tous d’aspects similaires, semblaient se serrer les uns contre les autres, cramponnés au sol gelé. Loin en-dessous, on apercevait les reflets bleutés de l’océan qui s’étendait sous la surface de la lune.
- Matthew reporta son attention devant lui. Au-delà de la base, il n’y avait que l’horizon. Une étendue de glace incroyablement plate et lisse couvée par le ciel nocturne. Noir sur blanc.
- Mais l’opposition immémoriale entre clarté et ténèbres était ici franchement mitigée. Après les projecteurs, tout était plongé dans la pénombre, à peine percée ça et là par l’éclairage de quelque installation scientifique. Et la nuit elle-même manquait d’absolu : Jupiter était là, énorme, lumineuse, au beau milieu de la voûte céleste, comme un œil doré qui scrutait les risibles projets des colons. Elle apparaissait quarante fois plus grosse dans le ciel que ne l’était la Lune depuis la Terre. On se sentait jugé, écrasé sous ce regard inquisiteur. Mais en même temps, elle était belle, d’une beauté à couper le souffle. À la contempler, on se perdait toujours dans les méandres d’ouragans séculaires qui s’enroulaient les uns autour des autres, et se croisaient, et se télescopaient…
- « Une minute ! »
- La voix de sa collègue l’avait brutalement tiré de son émerveillement. L’heure n’était plus à l’admiration du paysage. Dans une minute, la base d’Europa allait recevoir un cargo envoyé depuis Mars, selon une trajectoire entièrement automatisée, établissant ainsi le dernier « tunnel » qui manquait à la conquête du système solaire par l’homo sapiens.
- Contrairement à ses compagnons d’exil, Matthew n’avait aucun doute sur l’arrivée de la sonde jusqu’à eux. Au fil des années dans le programme Nout, il avait travaillé avec la plupart des ingénieurs et chercheurs qui constituaient aujourd’hui l’équipe établie sur Mars. Tous étaient brillants, extrêmement professionnels, et aussi rigoureusement méticuleux que lui. L’homme qui tenait le même rôle que lui au sein de la base martienne, un certain Vihaan, l’avait particulièrement impressionné. Accessoirement, après quelques verres de célébration pour leurs affectations respectives, Vihaan s’était mis à flirter ouvertement avec lui. Cela, Matthew n’avait pas trop su comment y réagir. Il faut dire que le type était mignon, et passionnant à écouter. Mais comme ils étaient sur le point de mettre plusieurs unités astronomiques de distance entre eux, le scientifique avait finalement fait le choix raisonnable de ne pas répondre aux avances de son homologue.
- Et aujourd’hui, deux ans plus tard, c’était justement ce Vihaan qui lui envoyait un message à travers l’immensité vide. Avec un peu d’effort pour oublier l’aspect purement professionnel de cette communication, on pouvait trouver le scénario terriblement romantique.
- Le sourire aux lèvres, Matthew effectua les dernières vérifications.
- « Trente secondes ! »
- ***
- Une agitation tout aussi grande, sinon plus, régnait au sein de l’équipe installée sur Mars. Ils devaient recevoir un message électronique de confirmation de la part de l’équipe d’Europa, sans passer par le centre de commande terrien. Ce serait la preuve que le dernier « tunnel » avait bel et bien été établi. Ils étaient donc ceux qui annonceraient au monde entier que l’Homme avait réussi à coloniser tout le système solaire.
- « Ce n’est pas normal. Théoriquement, le cargo est arrivé depuis une bonne minute sur Europa, ils auraient déjà dû nous envoyer la confirmation. »
- « Sylvio, ils sont à six cent millions de kilomètres, et leur message va seulement à la vitesse de la lumière. Il faut encore attendre une bonne demi-heure. »
- Le principal intéressé rougit de honte et baissa les yeux. Isra s’en voulut de lui avoir rétorqué aussi abruptement. Bien sûr, la naïveté de sa remarque était surtout due à la fébrilité qui les gagnait tous dans l’attente de ce moment historique. Elle-même aurait sûrement pu proférer ce genre d’âneries, dans l’état où elle se trouvait. Elle marmonna un « désolée », et le silence retomba. Un silence pesant, qui s’épaissit encore pendant les trente minutes qui suivirent, au point de devenir presque palpable.
- Puis, un cri victorieux retentit. Une communication dans le canal dédié à Europa. Tandis qu’un soupir de soulagement s’échappait de toutes les bouches, le technicien radio déchiffra le message à haute voix. Il correspondait bel et bien au standard convenu. Tout était en ordre. Lorsqu’il énonça la date – le 20 juin 2068 – Isra eut la conviction que celle-ci serait inscrite dans les manuels d’histoire.
- La fausse note survint alors que la tension était complètement retombée, et que les mots de félicitations commençaient à franchir les lèvres. Le technicien déclama « fin du message », et contre toute attente, continua à parler.
- « Attendez, il y a encore quelque chose. Une suite de chiffres…ce n’était pas convenu. »
- « Quels chiffres ? » le pressa Isra.
- « Hum…0, 6, 2, 4, 7, 9… »
- « On dirait… »
- Soudain, la scientifique éclata de rire. Hilare, elle se retourna vers son plus jeune collègue.
- « Vihaan, tu l’as eu, le numéro de téléphone de ton beau brun. Y’a plus qu’à attendre deux ou trois ans que vous soyez tous les deux revenus sur Terre. »
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