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- La fin de la croisière se déroula sans encombre. Ainsi, pour le vieillard, elle fut le moment de repos et de confortable nonchalance qu’il avait espéré. Lohim, lui, ne partageait que peu ce goût du farniente. Moins d’un jour après la résolution de l’affaire, il commençait déjà à faire les cent pas sur le pont.
- Avant d’embarquer, il avait senti que son périple avec le vieux touchait à sa fin, ou en tout cas à une forme d’apogée. Cette excursion nautique n’était qu’une parenthèse. Une pause que son guide s’était offert avant le grand dénouement. Se sachant aussi proche du but, le garçon ne pouvait pas laisser son esprit vagabonder en menus divertissements. Le seul événement sur ce bateau qui avait pu le distraire de sa quête était révolu – grâce à lui. À présent il rongeait son frein. Il aurait voulu sauter à l’eau et gagner la rive du fleuve à la nage, pour explorer de nouveaux décors, et trouver quelque demeure d’ermite ou campement d’Onirinautes.
- Enfin, le troisième jour après l’arrestation du riche malfrat, ils arrivèrent à destination. Ce n’était qu’une escale pour le navire, mais Sven fit signe à l’enfant de descendre, pour le plus grand bonheur de ce dernier. La berge où ils posèrent pied ne faisait pas rêver. Elle était faite de sable grisâtre et humide, parsemé çà et là d’ajoncs maigrelets, parfois coupé par une mince plage de galets. Mais tout paysage était plus attrayant pour l’enfant que les planches de la barge qu’il connaissait à présent par cœur.
- Ils avancèrent vers l’intérieur des terres. Pendant la première heure de marche, rien ne brisa la monotonie de la glaise terne. Puis la nature reprit enfin ses droits, peu à peu, apposant sur le limon quelques plates-formes d'herbe moussue, sur lesquelles étaient juchés de petits arbres à l'aspect cotonneux. Ce décor n’était pas si mal finalement, malgré la pauvreté des couleurs. Tout semblait léger, duveteux. C’était un changement appréciable après la rocaille et les buissons épineux.
- Au coucher de soleil, alors qu’ils préparaient le camp, le vieux annonça sans ambages :
- « Ce soir, tu vas participer à la Nuit de l'Éveil. »
- « Ah ? Euh, elle… elle est bientôt ? » répondit l’enfant interloqué.
- « Si on le souhaite. »
- Lohim attendit que son mentor en dise plus, mais il ne fut récompensé que par un silence taciturne. Il fit une nouvelle tentative :
- « Mais… on a traversé des montagnes et une jungle et on a descendu le fleuve plusieurs jours. On a dû beaucoup s'éloigner du plateau non ? »
- « Et alors ? »
- « Ben… elle se tient où la Nuit de l'Éveil ? »
- « Où on le souhaite. »
- Cette réplique arracha un soupir agacé au garçon. Le silence retomba à nouveau. Mais cette fois, la frustration de l’enfant était palpable. Il reprit encore, s’efforçant de maintenir un ton sans agressivité :
- « Je comprends pas, elle a lieu où et quand ? »
- « Tu devrais avoir appris à ne plus réfléchir en ces termes. »
- Le vieux le considéra un moment. Il semblait attendre quelque chose de lui, mais il y avait aussi une pointe d’amusement dans son ton. Cela conforta le garçon dans l’idée de ne pas manifester son agacement. Il n’allait pas lui donner ça.
- « Qu'est-ce que tu sais de la Nuit ? » reprit son guide.
- « Seulement ce que tu m’en as dit. C’est-à-dire pas grand-chose. C’est une date à laquelle plein d'Onirinautes se rassemblent pour assister à l'Éveil de certains d’entre eux. »
- « Non, la Nuit n'est pas une date. Ni un rassemblement. Pas au sens où tu l'entends en tout cas. Tout comme l'Éveil lui-même, c'est un moment qui arrive dans la vie de tout jeune Onirinaute, quand il a fait ses preuves. Et il peut y revenir par la suite. »
- « Mais moi, je n'y retrouverais pas les autres ? Maja avait l'air de dire... »
- « Si », l’interrompit Sven. « Tu les retrouveras même tous. Tous ceux qui ont vécu ou vivront ce moment. Et parmi eux, ceux qui s'Éveillent. »
- « Je ne comprends pas. »
- Encore ce regard d’attente de la part du vieux. Lohim réfléchit. Il essaya de faire la somme de tout ce qu’il savait sur les rites de cet étrange peuple. La réponse lui parut alors évidente.
- « Les rêves ! Ça se passe dans le Monde des Rêves ! »
- « Evidemment. »
- « Oui », reprit le garçon excité. « Tu m'as expliqué qu'on pouvait y voir des gens d'autres endroits, et d'autres époques. C’est comme ça que je retrouverai tout le monde. »
- « C’est bien de ce phénomène que je parle. La Nuit de l'Eveil en est l'exemple le plus pur. Tous les Drommevanders qui ont vécu et qui vivront, dans toute cette vaste contrée, convergent en rêve vers ce point unique. L'espace d'une nuit, ils se retrouvent tous, et échangent par-delà les époques et les kilomètres. Et ensemble, ils prennent conscience de ce que c'est qu'être Onirinaute. »
- L’enfant prit soudain conscience d’un détail. Contrairement à ce qu’il avait cru au premier abord, son guide n’utilisait pas les mots "Drommevander" et "Onirinaute" de manière équivalente. Si le premier était un simple terme ethnique, le second semblait revêtir une signification symbolique bien particulière. Et l’enfant pensait savoir laquelle. C’était le genre de subtilité qu’il avait dû apprendre à déceler dans les discours du vieux. Derrière une apparente nonchalance, ce dernier cachait une grande connaissance de son sujet.
- Lohim testa timidement sa théorie :
- « Mais moi, je n'en suis pas un. »
- « Si, bien sûr. Tu n'appartiens pas au peuple Drommevander, mais tu explores le monde onirique consciemment, et tu sais le cartographier. Au sens le plus littéral, tu es un Onirinaute, un navigateur de rêve. »
- « Et… tu penses que je suis prêt ? Tout à l’heure, tu as dit que la Nuit était pour celui qui a "fait ses preuves". »
- « C'est le cas. Il y a deux conditions à remplir pour parvenir à la Nuit de l'Éveil : il faut avoir aperçu le Royaume, et avoir accompli un exploit absolument seul. »
- « Un exploit ? »
- Le vieillard lui sourit.
- « Le tien était une enquête brillamment menée qui a sauvé deux innocents de la prison. Et, je dois bien le concéder, tu es parvenu à ce résultat avec une aide minimale de ma part. »
- « Ah. » Le garçon lui rendait à présent son sourire. « Merci Sven. »
- « Bien sûr, la dernière condition, c’est que toi-même, tu te sentes prêt. L’es-tu, mon garçon ? »
- Lohim y réfléchit longuement. La perspective le rendait tout à la fois fier, curieux, excité, mais aussi inquiet. Il éprouvait un certain malaise vis-à-vis de l'Éveil auquel aspiraient tant d’Onirinautes, surtout depuis sa discussion avec le vieux sur la nature des rêves. Il comprenait que cela consistait à rompre son seul lien avec le monde réel. Trancher ce que le vieux appelait « la cordelette ». Voilà qui semblait être un aller sans retour. À la différence des Drommevanders, le jeune garçon ne croyait pas que son monde fût faux ; en aucun cas il ne voulait le quitter, aussi attrayant soit l'autre.
- Jusqu’ici, il s’était efforcé de ne pas considérer de trop près l’Eveil, pour ne pas s’appesantir sur ces questions dérangeantes. Mais s’il devait participer à la Nuit de l'Éveil, il n’aurait pas le choix. Cela arriverait sous ses yeux, et peut-être à des gens proches de lui.
- Pourtant… pourtant, il sentait qu’une fois de plus, ce serait sa curiosité qui l’emporterait. Dans le doute, il préférait toujours voir et savoir. Il demanda à Sven d'attendre un jour de plus avant sa participation à l’événement, et de le laisser s’y préparer comme il l’entendait. Le vieillard accepta de bon cœur ; il était favorablement impressionné par la maturité de son protégé. À vrai dire, cela surprenait l’enfant lui-même. Le Lohim d’il y a un an se serait jeté sur l’expérience aussi vite que possible. Il sentait qu’il avait évolué depuis, grandi en tant qu’explorateur et en tant que personne.
- Ce soir-là, il rêva de mouvement. Il voyait des gens courir, nombreux, et tous dans le même sens. C’étaient des gens qu’il ne connaissait pas, mais dont il pouvait percevoir l’enthousiasme vibrant. Il ne vit pas grand-chose de plus, et se réveilla perplexe. Son rêve était vague et confus, mais il avait quelque chose de vivifiant. Il lui laissa un sentiment d’exaltation au réveil.
- Avec cette vigueur nouvellement trouvée, il entreprit d’imaginer une préparation adéquate pour la fameuse Nuit. Le vieux se montra serviable, et même volontaire. Il suivait les directives de son apprenti sans poser de questions. Avec son aide, Lohim mit en place plusieurs petits rituels de son cru.
- Il commença par construire une yourte avec des matériaux glanés dans le coin. Il disposa divers objets à l’intérieur : ses maigres possessions, et quelques rapides confections décoratives. Songeant au village des Drommevanders qu’il avait aperçu, il prit le temps de se fabriquer le meilleur couchage possible. Ce n’était pas un lit à proprement parler, mais c’était grand, large, chaud et très confortable.
- Ensuite, il s’occupa de la broche dorée que lui avait offert Maja. Il la nettoya soigneusement, la polit jusqu’à la rendre parfaitement réfléchissante, puis l’accrocha le plus haut possible à l’intérieur de sa nouvelle demeure. Il alluma plusieurs bougies. Puis il s’allongea juste sous son trésor suspendu, fit le vide en lui, et passa près d’une heure à observer le reflet des petites flammes et des objets divers sur la surface dorée.
- L’exercice lui apporta la sérénité qu’il recherchait. Alors, il se fit raser la tête par son compagnon de voyage. À sa demande, le vieux retraça à l’indigo chaque ligne du tatouage qui était spontanément apparu sur son crâne, sa nuque et ses épaules. Lohim étendit une toile par terre et vint imprimer sa peau encrée dessus. Puis il se dégagea, et prit de nouveau un long moment pour observer le résultat. Une carte de la Frontière produite par son propre corps. Le symbole du cheminement déjà parcouru. Il l’assimila du mieux qu’il pût et brûla le pan de tissu pour marquer le passage de son périple à l’étape supérieure.
- Enfin, tandis que le soir approchait, il souffla une à une les bougies qui habillaient sa yourte d’une lueur chaleureuse. Il rythma cette opération de manière à ce que la dernière source de lumière disparaisse au moment exact où l’obscurité dehors devenait totale. Le moment était venu. Il accueillit la nuit avec sérénité. Sa curiosité était intacte, toujours immense, mais à présent elle était canalisée, comme une bête farouche qu’il aurait dressée pour en faire un puissant animal de trait.
- Le fait de créer ses propres rituels lui avait conféré le sentiment d’être en contrôle, d’une certaine façon. En les inventant, et en les pratiquant, il avait pris conscience à la fois de sa relative appartenance au peuple Onirinaute, et de ce qui les différenciait d’eux. Il était un navigateur de leur monde, mais pas un héritier de leur culture. C’était une position unique, qu’il appréciait en tant que telle. C’était ainsi qu’il voulait aborder la Nuit de l'Éveil : avec respect, mais sans se contraindre à embrasser leur vision.
- Confiant, il souhaita bonne nuit au vieux, se lova au creux de sa couche luxueuse, et s’endormit aussitôt.
- De nouveau, des gens couraient. Beaucoup de gens. Initialement, Lohim crut qu’il n’avait pas su trouver le rendez-vous des Onirinautes, et il sentit la douloureuse piqûre de la déception. Il restait là, coincé dans le rêve abscons de la veille, au lieu de participer à l'événement le plus important pour le peuple Drommevander. Puis il prit le temps d’observer tout ce qui s’offrait à son regard.
- À perte de vue, des hommes, des femmes, d’âge mûr ou encore adolescents, qui se précipitaient joyeusement, tous dans la même direction. Le sol sous leurs pieds était en pente douce, comme pour encourager leur élan. Lorsqu’il éloignait le regard, le garçon voyait au loin cette pente s’incurver, et la direction des coureurs avec. Ils étaient tous au cœur d’une gigantesque cuvette, de plusieurs dizaines de kilomètres de diamètre sans doute, et tous à part lui fonçaient vers le centre. Ce centre était à la limite du champ de vision de l’enfant ; il creusait légèrement l’horizon. De mystérieux flashs lumineux en émanaient de temps à autre.
- Lohim observa de plus près les voyageurs les plus proches de lui. Ce n’était pas chose aisée. Chaque homme et chaque femme était en plein sprint. Mais il put distinguer l’apparence caractéristique des Drommevanders. Cela acheva de le convaincre : il avait bien trouvé la Nuit de l'Éveil. C’était donc cela, l'événement si important dans la culture des Onirinautes ? Il l’avait imaginé plus… solennel. Quelque chose comme une grande célébration, digne et sérieuse. Rien à voir avec la joyeuse cavalcade qu’il avait sous les yeux. Enfin. Au moins, c’était plus amusant comme cela. Il n’allait pas prétendre qu’il aurait préféré une cérémonie pompeuse et pompante.
- Il se joignit au peloton avec grand plaisir. Une fois en mouvement, il se rendit compte que tout le monde avançait à la même vitesse. Cela donnait vraiment une impression d’unité – de camaraderie même. C’était étrange de penser que certains de ses voisins appartenaient à une autre époque que la sienne, alors même qu’ils couraient à ses côtés. Il remarquait une autre chose qui le distinguait du reste de la foule : il était le plus jeune ici. Mais ni son âge, ni ses vêtements différents n’empêchaient les Onirinautes de lui offrir régulièrement un sourire chaleureux ou un mot d’encouragement.
- Pendant une heure, ils progressèrent ainsi à grandes foulées vers le fond de la cuvette. Personne ne se fatiguait, ni ne s’essoufflait ; c’était là un privilège de rêveur conscient, que tout le monde ici partageait. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de l'objectif, la cohue se faisait plus dense. C’était logique : les coureurs convergeaient depuis le bord entier de la cuvette. Dans l’esprit du garçon, cela renforça encore l’impression de fraternité, de foule tendue vers un même objectif.
- Une heure après son départ, Lohim vit le premier Éveil. Il remarqua d’abord quelque chose d’étrange du coin de l’œil. Il dut y regarder à deux fois pour comprendre : une jeune femme non loin de lui avait quitté le sol. Elle courait toujours, ses pieds foulant l’air invisible, et prenait même de la vitesse. Puis soudain, dans un éclat aveuglant, elle se transforma en étoile filante. Sous les yeux ahuris de l’enfant, la comète de lumière fusa vers le cœur de la dépression. Sa métamorphose fut accueillie par des vivats de la part de ceux qui en furent témoins. Certains poussèrent des acclamations, d’autres levèrent un poing au ciel pour saluer l’exploit, sans cesser de courir.
- Cette euphorie était communicative. Lorsqu’un homme d’une quarantaine d’années devint à son tour un éblouissant météore, quelques dizaines de minutes plus tard, Lohim était de ceux qui le célébrèrent de vive voix.
- Une sorte de routine s’installa dans la frénésie constante : tout le monde fonçait le long de l’interminable abaissement, et de temps à autre, l’un des coureurs s’Éveillait dans une explosion de lumière crue et de cris enthousiastes. Parfois également, un des voisins de l’enfant était brutalement tiré en arrière. Il semblait aussitôt perdre de sa substance, et passait à travers tous ses successeurs dans le peloton sans les toucher. Bien vite, on ne le voyait plus. C’était l’autre éveil, avec un petit "e" celui-là : simplement ce qui arrivait lorsqu’un Onirinaute arrivait à la fin de sa nuit de sommeil, ou en tout cas à la fin du rêve. Le garçon sentait bien que chacun et chacune essayait de retarder le plus possible ce moment. Tout le monde voulait, tant que possible, être l’heureux témoin de la consécration de ses congénères.
- Lohim parvint ainsi à ce que son mentor avait décrit : "prendre conscience de ce que c'est qu'être Onirinaute". Cette nuit, il percevait les Drommevanders différemment. Plus qu’une ethnie ou même une civilisation, il les voyait comme un immense groupe de passionnés, prompts à partager des efforts et des moments forts. Il n’avait jamais été sensible aux histoires de nation ou de patrie ; mais cette unité-là lui parlait. Et il sentait qu’il pouvait s’y intégrer – après tout, n’était-il pas déjà en train de courir, et d’acclamer les heureux élus ?
- Cependant, il finit par remarquer un petit groupe de personnes qui semblait échapper totalement à l’engouement général. C’était une demi-douzaine de silhouettes, toutes masquées, à une vingtaine de mètres de lui. Chose étrange, elles ne couraient pas – elles semblaient glisser, immobiles, juste au-dessus du sol, et à la même vitesse que la foule qui les entourait. Elles étaient toutes très semblables en termes de gabarit. Lohim ne manqua pas de les observer subrepticement pendant le premier Éveil qui survint. Comme il s’y attendait, les mystérieux individus restèrent parfaitement impassibles au milieu des vivats.
- Puis le flux de coureurs se densifia encore autour de l’enfant, et il perdit de vue ces silencieux intrus. Il décida de les oublier. Il voulait profiter pleinement de l’instant. Il évoluait dans une véritable mer humaine, ou plutôt une rivière, qui coulait d’un seul flot parfait. Il perdit la notion du temps. Il avait seulement conscience que la fréquence des Éveils allait croissante, mais aussi celle des infortunés rappelés à la vie réelle. Ce crescendo le poussa à redoubler d’intensité dans ses encouragements.
- Enfin, il s’extirpa un temps de la transe qui l’avait gagné. Il jeta un coup d’œil alentour, sans ralentir sa course. La troupe de coureurs était bien moins nombreuse à présent. Beaucoup avaient transcendé leur forme humaine, et plus encore avaient été happés par leur cordelette. Le processus continuait à plein régime : tout autour de l’enfant, à chaque minute, quelqu’un devenait une étoile filante, ou redevenait un souvenir fugace. Cette situation lui parut soudain terriblement arbitraire. Il dut se répéter que les Onirinautes forcés au réveil pourraient rêver à nouveau et revenir dans la grande course, peut-être pour retenter leur chance à l’Eveil.
- Toutefois, cela ne résolvait pas l’autre question pressante : et lui ? Que faisait-il là ? Pourquoi était-il arrivé aussi loin ? Autour de lui, il n’y avait plus que quelques vagabonds épars, tenant le rythme par automatisme. Pour certains, le sourire d’encouragement et les exclamations enthousiastes avaient laissé la place à une mine concentrée. En général, ces derniers quittaient bien vite la foule mouvante, d’un côté ou de l’autre.
- L’enfant ne comprenait pas. Comment avait-il pu parvenir plus loin que la grande majorité des Onirinautes ? Ce succès relatif ne lui était pas plaisant. Au contraire, cela lui faisait à nouveau ressentir sa différence avec le peuple qui l’entourait. Mais alors, que devait-il faire ? S’il était arrivé là, est-ce que cela signifiait qu’il devait… Non, il n’était pas prêt pour cela. Pas aujourd'hui.
- « Ne t’inquiète pas. »
- La voix s’était élevée juste derrière lui. Il jeta un coup d’œil en arrière, bien qu’il en ait déjà reconnu le timbre. C’était le vieux. Ce dernier flottait au-dessus du sol à la manière de l’étrange groupe silencieux. Mais contrairement à eux, il arborait son air habituel de nonchalance bourrue.
- « Tu ne t'Éveilleras pas cette nuit », reprit-il. « Mais tu as une place unique ici, et tu dois en comprendre l'enjeu. Viens avec moi. »
- Le garçon ralentit un peu sa course pour se placer au même niveau que son compagnon. Alors, il sentit ses pieds quitter le sol. Il craignit un instant de connaître la transformation en comète – malgré ce que le vieillard venait d’énoncer. Mais de fait, il continua simplement de s’élever, accompagné de son mentor. Ensemble, ils grimpèrent jusqu’à une centaine de mètres d’altitude.
- « Tu t’es laissé gagner par l’euphorie générale. Maintenant regarde-les vraiment. Ceux qui 'réussissent'. »
- En effet, de ce nouveau point de vue, la Nuit de l'Éveil semblait bien plus inquiétante. Les météores de lumière qui apparaissent régulièrement ne filaient pas tous dans la même direction. Au début, ils suivaient bien celle de la foule de coureurs, mais après un temps, ils s’en dissociaient, chacun de manière différente. Les trajectoires s’évasaient, puis se dispersaient franchement. Certaines étoiles filantes semblaient même tourner en rond, prises dans une spirale sans but.
- « C’est la triste vérité : les Onirinautes qui se métamorphosent ainsi tombent dans le chaos. Le monde du Rêve au-delà de la Frontière est bien trop vaste. Bien trop… anarchique. Ceux qui y parviennent finissent toujours par se perdre. »
- L’enfant était mortifié, mais le vieux poursuivit son laïus sans répit :
- « Ils ont besoin d’une ligne directrice et d’un abri tout à la fois. Tu comprends, Lohim ? Quelqu'un doit créer le Royaume. Si personne ne le fait, il restera toujours en ruines, pour tout le monde, à toute époque. »
- « Comment ça, le créer ? Mais il a déjà existé ! C'étaient les ancêtres de tous ces gens. »
- « Non, le Royaume est ancré dans le monde réel par la légende. Mais c’est tout ce qu’elle est : une explication a posteriori. En réalité, le Royaume existe en dehors du temps. »
- Lohim n’avait pas franchement compris la réponse, mais il était déjà passé à l’interrogation suivante :
- « Mais tout de même, construire le Royaume, c’est possible pour une seule personne ? »
- « Bien sûr. Celui qui crée décide de tout. L’apparence du Royaume, les créatures qui le peuplent, les lois qui le régissent, les règles que doivent suivre ses habitants. Mais c’est une énorme responsabilité aussi. Il ne doit rien laisser au hasard. Il ne doit permettre aucune zone d’ombre. »
- « Attends, ça ressemble à ton histoire d’Ange, ça. Celle que tu m’avais racontée devant l’autel de la montagne. »
- « Oui. C’est le fameux choix dont je t’avais parlé. Finalement, il se présente à toi comme il s’est présenté à moi. Moi, je n’avais pas su prendre ma décision. Mais toi, tu peux. Tu peux faire de grandes choses. »
- « M- moi ? Tu rigoles ? »
- « Non, je suis très sérieux. Je ne l’ai jamais autant été. Souviens-toi, sur le bateau, comme tu as aimé aider cet homme innocent. Comme tu étais content de lui éviter un sort injuste. Tu ne veux pas faire ça pour tout un peuple ? Ils dépendent de toi. »
- Le garçon ne l’écoutait que d’une oreille. C’était parfaitement absurde. Il croyait entendre à nouveau le folklore de la région, mais avec lui-même en personnage principal. Un mythique Architecte ? L’ange révéré par les fanatiques Engladyrkuns ? Ce n'était pas lui, ça. Bien sûr que ce n’était pas lui.
- « Mais pourquoi moi ? Qu'est-ce que j'ai de spécial ? » se contenta-t-il de demander.
- « Je ne suis pas sûr à vrai dire. Comme moi, tu es un explorateur de rêves qui ne fait pas partie du peuple Drommevander. Comme moi, tu as reçu la vision de chacun des trois peuples, sans avoir à la partager. »
- Ce que l’enfant ignorait, c’est qu’alors même qu’il lui répondait, le vieillard prenait bien soin d’ignorer une voix que lui seul pouvait entendre. Une voix qui lui susurrait à présent à l’oreille :
- « Il y a autre chose, mes adorables anomalies. »
- Toutefois, le jeune garçon était suffisamment perspicace pour avoir compris que le vieil homme lui cachait quelque chose. Il dit, sans cacher la pointe de déception dans sa voix :
- « Sven… Même maintenant, même ici au bout du monde, tu ne me dis pas tout. »
- Son compagnon se figea. Il était visiblement inquiet. Il savait ce qui allait suivre. Cela n’empêcha pas le garçon d’asséner :
- « J'ai vu ta cordelette. Ou plutôt ce qu'il en reste. Tu as déjà fait l'Éveil. Alors tu me parles de ces gens comme d'âmes-en-peine ; mais toi, tu n'en es pas une, que je sache. »
- « Si, je l'ai été », soupira le vieillard. « À bien des égards, je le suis encore. À mon Eveil, j'étais perdu, et j'ai erré dans le Domaine des Rêves au-delà de la Frontière. Et j'ai dû... tricher."
- « Qu'est-ce que tu veux dire par 'tricher' ? »
- Cette fois, le vieil homme resta silencieux. Son protégé secoua la tête.
- « Ce n'est pas assez pour moi, le vieux. Non, ce ne sera pas assez. Je ne serai pas ton architecte aujourd'hui. »
- Sur ces paroles sentencieuses, l’enfant se réveilla.
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