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- Une vie à Haften ne dure qu’une journée.
- Quelques heures après le crépuscule, juste avant de gagner sa couche, chaque homme et chaque femme de cette grande cité laisse ses souliers devant la porte de sa maison. La nuit passe. Au point du jour, chacun sort de chez lui et traverse la ville, guidé par un mystérieux pressentiment, pour retrouver sa paire de chaussures devant un autre porche. Pour cette nouvelle journée, il reprendra la vie de celui ou celle qui habitait ici la veille. Il portera ses habits, exercera son métier, et le soir venu, en retournant dans sa demeure d’un jour, il embrassera un conjoint qu’il ne connaissait pas le matin même. À chaque instant, son existence aura épousé le moule qu’on lui propose, jusque dans les plus petits détails. Puis, avant de s’étendre auprès de son amour éphémère, il déposera à nouveau ses chaussures sur le seuil, et le cycle recommencera à l’aube suivante.
- Chaque jour, toutes les vies sont possibles. En parcourant les larges avenues dans la clarté froide de l’aurore, on ne sait pas si l’on va tomber sur une résidence somptueuse ou une masure délabrée, si l’on va prendre la place d’un jeune trentenaire ou d’une vieillarde, si l’on devra réparer des fuites d’eau ou poursuivre l’écriture d’un roman. Chaque citoyen est versé dans une multitude de métiers, de sports et de passe-temps. Chaque foyer est continuellement transformé par la kyrielle d’âmes qui s’y succèdent.
- L’amitié et l’amour existent toujours entre les murs de Haften. Mais elles y ont un sens bien différent ; un sens que je n’ai pas pu percer, et qu’il m’aurait sans doute fallu plusieurs années pour comprendre. La ville ne compte aucun enfant, et aucun lien de parenté. Mais sa population ne décline pas : toujours il se trouve des hommes et des femmes d’autres contrées pour venir faire l’expérience de la cité en renaissance perpétuelle, pour quelques mois ou pour la vie.
- Nul ne sait quelles règles karmiques guident cette étrange roue du destin. À la sortie de la ville, un grand manoir se dresse sur une colline plantée de bouleaux : c’est la demeure de l’oracle. Il s’agit du doyen de la ville, qui vit en ermite. À ce que disent les habitants, il observe tout le monde mais jamais personne ne le voit. Il est le seul dépositaire des lois qui régissent le cycle des vies éphémères.
- Cela ne signifie pas que les citoyens de Haften aient abandonné leur sort aux mains du destin. Comme pour tout système dans la société des Hommes, chacun s’y conforme mais espère secrètement tirer son épingle du jeu. Derrière le sourire qu’il adresse à ses voisins, la poignée de main qu’il échange avec son patron et l’étreinte qu’il partage avec son amante, il cache le désir constant de trouver un moyen pour se hisser au-dessus de leur condition. Car celui qui détient la richesse, le succès ou le bonheur d’une relation sans nuages attire toujours la convoitise, et lui-même espère la conserver au-delà de la nuit, bien qu’il soit extrêmement rare de se voir attribuer deux jours de suite la même existence.
- Toutes sortes de moyens, matériels comme spirituels, sont employés à cette fin. L’un adresse chaque soir des prières à l’oracle, l’autre tente de le soudoyer en lui faisant parvenir des présents. Certains quémandent leurs dieux, d’autres ont incorporé à leur quotidien tout un ensemble de pratiques superstitieuses. Quelques-uns, même, ont voulu faire de cette obsession une science. Ils cherchent un ordre sous-jacent dans la succession de vies qu’ils ont empruntées, ou essaient différentes manières de disposer leurs souliers, en notant à chaque fois le résultat apparent. Beaucoup pensent avoir découvert une astuce, une combine, mais aucun ne partage sa douteuse trouvaille.
- Au visiteur, on accorde un privilège dont ne jouit aucun habitant : en sortant de la ville, il peut visiter le manoir. Mais alors, il ne doit plus jamais remettre les pieds à Haften.
- Bien sûr, j’acceptai de bon cœur, et grimpai avidement les marches de granite creusées dans la butte. À la porte du manoir, l’oracle en personne m’accueillit. Tant de questions se pressaient à mes lèvres, et bientôt ma contenance ne les retint plus. Au lieu de me répondre, le vieil homme sourit malicieusement et me mena dans une petite pièce au fond de l’auguste bâtiment.
- Il s’agissait d’une salle de jeux. Là, une petite fille de cinq ou six ans jouait bruyamment avec des répliques de voitures, de personnes et d’animaux, au milieu de bâtiments en carton-pâte qui faisaient pratiquement sa taille. Je compris bien vite que la pièce entière était occupée par une maquette complète et minutieuse de la ville que je venais de quitter. Dans cette Haften-là, l’enfant avait semé un désordre sans nom : les bancs et les rambardes étaient éparpillés, les animaux gisaient sur le dos au milieu de la chaussée, et une demi-douzaine de camionnettes se retrouvaient perchées sur le toit d’un gratte-ciel. Mais surtout, une myriade de minuscules chaussures avait été disséminée dans toute la salle. Les paires n’étaient cependant pas brisées : chaque soulier était relié à son jumeau par un filin bleu.
- L’oracle frappa une fois dans ses mains, doucement, et s’adressa à l’enfant :
- « Adalheidis, il va être l’heure de se coucher. Montre au monsieur ce que tu dois faire quand tu as fini de jouer. »
- La fillette fit la moue mais ne protesta pas. Sans se départir de sa mine bougonne, elle entreprit alors de replacer chaque paire de souliers devant l’une des portes de la ville, au petit bonheur la chance. Sur un signe de la main de l’oracle, je m’accroupissais auprès d’elle pour l’aider à retrouver les dernières chaussures ; une paire tapie dans un coin de la pièce, une autre pendant à la branche d’un orme miniature, une autre encore qu’elle avait oubliée dans la poche de sa propre salopette. Mais toujours ce fut Adalheidis qui décida devant quelle porte les souliers devaient échouer.
- Au dehors, la nuit acheva de s’installer sur le monde. L’oracle prit la main de la fillette et l’emmena se coucher, ne faisant aucun cas de ma présence. Je compris que mon séjour, dans le manoir comme dans la ville, était terminé.
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