Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- « Est-ce que c’est encore loin, père ? »
- « Non, Peter, nous y sommes. Regarde. »
- Écartant les taillis, le patriarche révéla une éclaircie dans la végétation luxuriante qui régnait au pied de la montagne péruvienne. C’était un minuscule espace rocailleux, couvert d’herbes hautes, fermé d’un côté par les arbres et de l’autre par une falaise parsemée de touffes sèches. Peter et lui avaient atteint le fond du vallon, accompagnés de leur guide.
- « C’est ici, n’est-ce-pas ? » demanda Lord Elliot à l’attention de la discrète péruvienne.
- Avec l’économie de paroles qui lui était caractéristique, celle-ci répondit d’un hochement de tête. Elle avait dû prononcer une dizaine de mots, en tout et pour tout, depuis le début de l’excursion. Mais force était de constater qu’en qualité de guide, elle était remarquable. Elle avait trouvé son chemin à travers une jungle quasi-impénétrable, jusqu’à cette alcôve naturelle tout à fait quelconque. Elle n’avait pas hésité une seule fois, ou n’avait en tout cas jamais montré d’hésitation.
- Lord Elliot s’avança au sein de la clairière, et s’arrêta au pied de la muraille naturelle. La guide et l’enfant le rejoignirent. Peter feignait la nonchalance, mais ne pouvait réprimer une curiosité dévorante. Il allait enfin découvrir le but de cette expédition, au sujet de laquelle on ne lui avait rien révélé ou presque. Bien sûr, il était ravi de cette parenthèse dans ses études que son père avait décrétée de manière impromptue. La montagne et la jungle le changeaient radicalement du bureau somptueux où Lord Elliot le confinait habituellement, pour le former à devenir un dirigeant omnipotent à son tour. Ici, il se sentait sauvagement heureux ; mais tout de même, il ne manquait pas d’être intrigué quant à l’objectif qui avait mérité tant d’efforts – et la présence du milliardaire en personne, et de son fils, plutôt que celle de l’un de ses innombrables sbires.
- Son père posa un genou au sol, et sortit de son veston un objet minuscule enveloppé dans une étoffe richement décorée. Il commença par l’exhiber au jeune garçon.
- « Une…graine ? »
- « Absolument. C’est une graine de maackia amurensis, un arbre unique, qui dans les bonnes conditions peut former un feuillage exceptionnellement dense, semblable à un tapis de verdure. Cette espèce n’existe pas ici, pour l’instant. Mais le sol de cette forêt lui est propice. La graine que tu vois devrait donner un très beau spécimen. »
- « Pardonnez-moi, père, mais…avons-nous vraiment voyagé jusqu’ici pour planter un arbre ? »
- « Oui, Peter. Considère que c’est une quête spirituelle. Il y a une semaine, en pleine nuit, la Larme m’a parlé. Et c’est ce qu’elle m’a demandé de faire. Elle m’a offert une vision de ce vallon clairsemé, et lorsque je l’ai décrit aux locaux, ils ont tout de suite su de quoi je parlais. Ce lieu est mystique pour eux aussi. »
- « Et, cela ne les dérange pas que nous y ajoutions un arbre ? »
- « Apparemment non. J’ai même la prétention de penser que c’est pour cela que cet endroit existe. »
- « D’accord. »
- L’enfant était dubitatif, mais préféra garder ses réserves pour lui.
- « Est-ce que vous allez planter la graine maintenant ? »
- « Non, mon garçon. Nous n’avons qu’un essai, il faut être sûr de bien préparer le terrain. »
- Lord Elliot posa le deuxième genou contre la terre sèche, retroussa ses manches, et sous les yeux ébahis de son fils, commença à creuser à mains nues. Peter vint bientôt le soutenir dans cette tâche fastidieuse. Ils passèrent de longues minutes ainsi agenouillés, à retourner la terre, retirer les cailloux et disposer le monticule en suivant les indications muettes de leur guide.
- Enfin, sans mot dire, mais avec un geste empreint de cérémonie, le patriarche déposa la graine dans le trou. Il referma ce dernier ; puis, les trois pèlerins s’en retournèrent à travers la jungle, pour regagner leurs foyers respectifs.
- ***
- Près de soixante ans plus tard, Peter Elliot, désormais directeur général d’Elliot Corporation et président de la Fondation Elliot-Weaving, se trouvait de nouveau dans les montagnes boisées au nord du Pérou.
- Il était plus précisément assis à l’arrière d’une jeep qui bondissait férocement sur un sentier de terre battue, au sommet d’un plateau abrupt qui semblait découpé dans la Cordillère. La route était bien entendu cahoteuse, mais l’homme d’affaires supportait les secousses brutales avec son stoïcisme proverbial. À ses côtés, Lorine affichait une impassibilité similaire, et tentait de lui faire un rapport sur la situation malgré le vacarme que produisait cette conduite tout-terrain. C’était une agent exceptionnelle au sein de la face cachée de la Fondation, et au terme d’une montée fulgurante dans la hiérarchie, elle était pour ainsi dire devenue le bras droit du nouveau Lord Elliot.
- « Toutes nos équipes péruviennes ont été déployées dans la zone, monsieur », annonça-t-elle en criant presque par-dessus les rugissements du moteur et le crissement du gravier.
- « Nous n’avons pas encore capturé la cible, car elle se déplace de manière très imprévisible, et extrêmement rapidement malgré la végétation. Cette aptitude ne correspond pas au profil de Werner Schmidt ; nous supposons donc qu’il dispose d’un soutien personnel ou logistique. Toutefois, nous savons dans quel cadran il se situe, et le plateau n’offre aucune issue de ce côté-là. Il est délimité par un à-pic de quinze à vingt mètres qui tombe dans la vallée. En synchronisant leur avancée, nos équipes devraient pouvoir former une nasse qui va confiner la cible au bord de la falaise. »
- « Merci Lorine. Lorsque ce Schmidt sera acculé, donnez l’ordre à tous nos agents de tenir leurs positions à quelques dizaines de mètres de lui. Je viendrai lui parler en personne. »
- « Bien monsieur. »
- Lorine transmit immédiatement les ordres par talkie-walkie. Peu après, la jeep ralentit sa course folle et adopta une allure plus adaptée au sentier montagnard sinueux qu’elle empruntait. Dans le calme relatif qu’il venait de retrouver, Peter resta coi, absorbé dans ses pensées. Depuis son enfance, il avait certainement perdu le goût des expéditions en terre sauvage, mais celle-ci revêtait une importance primordiale. La Larme, l’objet de la quête séculaire de sa famille et de toute la Fondation Elliot-Weaving, semblait enfin à portée de main.
- Dans le récepteur radio de Lorine, une voix saturée se fit entendre :
- « Nous tenons la cible. Coordonnées -6.92593, -75.96480. »
- Le moment était venu. Sur une brève injonction de Lorine, le chauffeur fit demi-tour, emprunta un sentier transverse, puis sortit de la piste pour rouler à même le sol accidenté de la forêt, profitant d’une zone où la flore se faisait moins oppressante. Enfin, après de nombreux cahots et manœuvres difficiles, il s’immobilisa.
- Peter sortit du véhicule et avisa deux silhouettes à une trentaine de mètres de lui. Elles se tenaient sur une étroite bande rocailleuse dénuée d’arbres. Derrière elles, rien. Rien d’autre que la forêt et la rivière, loin en contrebas. Le plateau se terminait bel et bien sur un promontoire rocheux qui surplombait le vide. Les deux individus ne semblaient nullement impressionnés par le précipice derrière eux, ni par la présence de plusieurs agents et véhicules que l’on devinait à travers les taillis. Ils restaient immobiles, attendant nonchalamment la venue de leurs poursuivants.
- Le directeur s’avança jusqu’à être à portée de voix. La personne de gauche était un européen du même âge que lui, assez grand, aux traits communs et au regard placide. Le fameux Werner Schmidt. À ses côtés se tenait un natif américain qui devait aller sur la cinquantaine, mais avait gardé une allure très athlétique et des yeux vifs et perçants. Il portait une étrange tenue de cuir qui rappelait à la fois les vêtements de son peuple et une combinaison de sport extrême.
- Peter s’adressa au premier :
- « Vous ne pouvez plus vous échapper, monsieur Schmidt. Venez me rejoindre, nous devons parler de choses très importantes. »
- « Je vais devoir décliner votre offre, Lord Elliot. Si vous souhaitez me parler, je crains que vous ne deviez donner l’ordre à vos minions de venir me chercher. »
- « Je ne préfèrerais pas. »
- Peter se souvenait nettement du rapport concernant l’intervention de son organisation chez un certain Georges Giò, un demi-siècle plus tôt, à l’époque où la Fondation était dirigée par son père. Les alliés de la Larme pouvaient se montrer radicaux. Il ne tenait pas à ce que Werner commette un geste aussi désespéré. Il avait gardé une certaine sensibilité au gâchis de vie humaine, mais surtout il perdrait une précieuse source d’informations si cela arrivait.
- Lorine s’était approchée jusqu’à pouvoir lui parler sans être entendue des deux hommes.
- « L’individu de gauche est bien notre cible. Celui de droite est au service de la Fondation Pájaro depuis plusieurs décennies – leur seul agent secret à notre connaissance. Il dispose de facultés de déplacement et de fuite hors normes, si j’en crois les rapports. »
- « Ils n’ont plus l’air de vouloir fuir ; et de toute façon, même eux ne le pourraient pas à présent. Je vais les approcher pour m’assurer de leur coopération. Vous me couvrez. Mais dites bien à tous les agents que leurs armes ne doivent être utilisées qu’en dernier recours. »
- « Bien monsieur. »
- Le directeur continua donc à avancer, jusqu’à sortir à son tour de la forêt qui couvrait le plateau. Les deux hommes n’étaient plus qu’à quelques pas à présent.
- « C’est une sacrée course-poursuite que vous nous avez offert, monsieur Schmidt », dit-il sur un ton faussement nonchalant.
- « Je le regrette. Mais voyez-vous, je devais vous amener à cet endroit précis. »
- Werner se tourna vers son compagnon.
- « Merci pour tous tes efforts Atekoa. Je suis honoré d’avoir été épaulé par quelqu’un d’aussi valeureux. »
- « Je suis honoré de prêter mon épaule à un avatar de Bylgja. »
- « Oh, je ne suis qu’un banal retraité allemand, tu sais. »
- Peter n’appréciait pas la nonchalance de son interlocuteur. Sa bonhommie toute naturelle le mettait mal à l’aise en ces circonstances. Les deux hommes avaient manifestement quelque chose derrière la tête, et il n’avait peut-être pas beaucoup de temps avant qu’ils mettent leur plan à exécution. Jouant la surprise, il franchit la distance qui le séparait d’eux en quelques enjambées.
- À cet instant, Atekoa frappa violemment le sol avec le talon de sa botte. Un choc métallique clair résonna dans la vallée, immédiatement suivi d’un craquement sourd. La roche se fissura sous leurs pieds, et céda avant que l’homme d’affaire ait eu le temps de prononcer autre chose qu’une exclamation paniquée. Tandis que le sol s’effondrait sous ses pieds, il entendit les cris impuissants de Lorine et des autres agents.
- Les trois hommes basculèrent dans le vide. Comme au ralenti, Peter vit l’allemand passer un bras autour de la taille d’Atekoa, qui prit appui sur un roc alors même que celui-ci entamait sa chute dans la vallée, et se propulsa vers l’avant. Il ouvrit les bras, révélant sous chacun d’eux une membrane semblable à une aile de chauve-souris, et s’éloigna en descendant doucement, supportant comme par magie le poids de son compagnon.
- Pour Peter, il n’y avait que les affres de la chute libre, et un destin funeste en bas. Il tomba le long de la falaise, précédé d’une pluie de fragments rocheux, et mourut.
- Symboliquement tout du moins. Car ce fut un autre homme qui s’écrasa sur un épais matelas de verdure, s’enfonçant d’un bon mètre dans le feuillage luxuriant avant de s’immobiliser. Ce Peter-là avait connu l’expérience la plus transformatrice que l’on puisse avoir : la certitude de sa mort. Pourtant, il était là, étendu au sein d’un étonnant cocon de feuilles vert sombre. Il était couvert de bleus et d’égratignures, mais il était bien vivant. Il se sentait même incroyablement vivant, présent, lucide.
- Avec cette clarté d’esprit nouvellement trouvée, il reconnut d’un coup d’œil le vallon de son enfance. Il sut d’où provenait l’arbre sur lequel il venait de s’écraser. Le maackie lui avait sauvé la vie. La Larme avait donc parlé à Werner, tout comme elle avait parlé à son père il y a soixante ans. Elle avait tout orchestré. Elle avait suspendu sa vie à un fil, puis l’avait préservée, pour lui faire une démonstration.
- Soudain, Peter comprit, avec une terrible certitude, que la quête à laquelle il avait voué sa vie entière était une illusion. Il n’avait jamais été censé s’emparer de la Larme. Elle n’appartenait qu’à ceux qu’elle avait choisis. Il était juste destiné à la chercher, lui et ses centaines de sbires, tournant en rond, déployant des efforts démesurés. Qu’avait dit ce Georges Giò, dans l’enregistrement qui avait été récupéré sur le corps de l’agent ? « Des chiens lancés à la poursuite de la main gauche de leur maître. » C’était sans doute proche de la vérité. Mais il y avait quelque chose de profondément libérateur à le savoir enfin. Et surtout, il pouvait s’assurer que tous ces efforts ne seraient pas en vain.
- Toujours allongé dans le feuillage, Peter se retourna pour apercevoir le ciel. Au milieu des rameaux qui s’enchevêtraient au-dessus de lui, le trou percé par son passage laissait entrevoir des nuages cotonneux, rosis par le crépuscule qui débutait. L’arbre exhalait une odeur agréable. Il resta là, songeur, dédaignant les douleurs que son corps lui signalait, et profitant du coucher de soleil tant qu’il durait.
- Une voix féminine interrompit sa rêverie.
- « Est-ce que vous êtes blessé, monsieur ? »
- Il n’avait pas fallu un quart d’heure à Lorine pour trouver son chemin jusqu’au vallon. Les autres agents étaient probablement encore en train de débattre pour savoir jusqu’où ils pouvaient s’avancer sur le bord instable du précipice. Elle était vraiment un atout exceptionnel. Peter se retourna et la vit attendre au pied de l’arbre, avec un air véritablement soucieux sur son visage d’ordinaire inexpressif.
- « Rien de grave, merci Lorine. Je vais descendre de là. »
- « Monsieur, la cible et son allié se sont enfuis sur plusieurs centaines de mètres grâce à un flying suit. Nous n’avons pas réussi à les localiser au sein de la jungle. »
- « Laissez-les partir. Aujourd’hui, nous arrêtons la recherche de la Larme. »
- Elle marqua un temps d’arrêt pour digérer l’information. Elle tentait visiblement de contenir une protestation, qu’elle laissa finalement échapper :
- « Mais monsieur, cela fait plus d’un siècle que notre organisation a entamé cette recherche. Nous avons remué ciel et terre pour la trouver…»
- « Exactement, nous avons remué le ciel et la terre. Et maintenant, nous allons en profiter pour planter une graine, quelque chose qui poussera dans la terre et dans le ciel, pour nous permettre à tous d'aller au-delà. »
- « Monsieur ? »
- « Pardonnez mon ésotérisme », dit Lord Elliot avec un sourire. Il poursuivit sur un ton très sérieux :
- « Réunissez le comité. Nous allons dissoudre l'organisation. Officiellement, elle sera fusionnée avec la Fondation Pájaro. Mais l'activité criminelle sous-jacente sera démantelée, et tous les agents secrets remerciés. Pour le reste, tous nos moyens, tous nos réseaux de communication, toutes nos bases, secrètes ou non, et tous nos contacts seront mis à disposition d'Ann Pájaro. Elle sera à la tête de la plus vaste organisation jamais créée, entièrement à des fins humanitaires. Imaginez ce qu'elle pourra accomplir ainsi. »
- Lorine considéra la question un instant.
- « Des merveilles, sans doute. »
- « Plus que cela. Un miracle. »
- Comme son supérieur ne faisait pas mine de poursuivre la conversation, elle dit simplement :
- « Entendu. Je vais mener les préparatifs nécessaires. Une équipe de secours est déjà en chemin vers notre position ; je vous recommande de suivre leurs indications plutôt que de descendre de l’arbre par vous-même. »
- Elle tourna les talons et s’enfonça dans la végétation profuse.
- Suivant le conseil de sa subordonnée, Peter resta allongé. Il reporta son attention sur le ciel noyé de teintes orangées, et soupira d’aise. Pour la première fois depuis qu’il avait planté un arbre avec son père, il se sentait heureux.
Add Comment
Please, Sign In to add comment