Ivain

Jour 17 - Collide

Oct 24th, 2021
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  1. La fillette se tenait au centre de la grande salle vide, la tête renversée vers le plafond. Le musée était désert à cette heure, et si le guichetier s'était étonné de voir entrer seule une jeune asiatique juste avant la fermeture, nul ne semblait s'être étonné de ne pas la voir ressortir.
  2.  
  3. L'enfant retroussa sa manche, et inspecta l'objet attaché à son poignet. Une montre, parce qu'elle montrait l'heure, avait-elle appris. En plissant les yeux, elle déchiffra péniblement les informations affichées sous le petit écran de verre : 20h42, du 8 avril 1979. Elle avait encore trois bonnes heures à patienter dans cette salle, heure à laquelle le gardien effectuerait sa ronde sans rien noter d'anormal. Ensuite, elle devrait ouvrir l'œil, car le lendemain matin, les journaux feraient leurs gros titres de la soudaine réapparition, dans une vitrine du musée d'Histoire Naturelle de Berlin, de la Larme de Dieu.
  4.  
  5. Bylgja avait été impressionnée par le talent des humains à résoudre les problèmes les plus complexes. Elle avait bien essayé, seule, de retrouver son corps perdu dans ce labyrinthe en quatre dimensions, mais malgré tous ses efforts, malgré l'abnégation de Swithelm, il y a si longtemps, il avait toujours trouvé le moyen de lui glisser entre les doigts. Ce n'était que grâce à l'aide toute récente de son bienfaiteur, son Guide, qu'elle avait pu identifier ce point de convergence aujourd'hui.
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  7. Les humains, éphémères et frivoles créatures, aimaient pourtant comprendre leur monde. Ils vivaient d'une manière si linéaire, si étroite et infime, et pourtant ils avaient la conscience aussi large que les esprits les plus anciens. Ils notaient avec précision les dates, les événements, les phénomènes, le nom des gens, ils transmettaient leur connaissances à ceux qui leur succédaient.
  8.  
  9. Bylgja s'allongea confortablement sur une banquette rembourrée au centre de la pièce, les mains derrière la tête, et reprit son observation de la maquette suspendue au plafond : de grosses boules peintes tournaient autour d'un plafonnier stylisé qui émettait une lumière diffuse, et d'autres petites sphères tournaient autour d'elles, en un ballet fascinant à ses yeux d'enfant.
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  11. Elle finit par sombrer dans les bras de Morphée, et elle commença à rêver. La fatigue, le sommeil et ses mystères étaient pour elle un régal auquel sa condition humaine lui avait permis d'accéder. Cette nuit, elle flottait dans l'espace, filant sans contrainte au milieu de planètes scintillantes. Toutes tournaient inconsciemment, formant une ronde au rythme complexe autour de l'astre-roi, qui dardait ses rayons irisés vers le Vide, conjurant sa noirceur infinie.
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  13. Parfois, sa trajectoire croisait celle d'un autre danseur, et elle s'émerveillait du spectacle fascinant qui s'offrait à elle. Elle était comme une bulle de savon lévitant au-dessus d'une myriades de villes invisibles.
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  15. Après un certain temps, Bylgja ressentit au fond de son être comme un diffus sentiment d'urgence, sur lequel elle ne parvint pas à mettre de mots. Elle décida de l'ignorer, de renoncer aux affres de la poursuite, de se dissoudre enfin dans le Tout autour d'elle.
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  17. Alors, la danse devint chaotique. Sous ses yeux pleins de larmes muettes, les planètes commencèrent à s'entrechoquer sans bruit, comme au ralenti, mais avec une violence sans limite. Les astres et leurs villes se fracturaient en centaines de morceaux incandescents, de leur cœur giclaient de larges nuées aux reflets infernaux, et des flammes emplirent tout l'espace brûlant. Bylgja parvenait encore à rester à l'abri, comme épargnée par la fureur du cosmos. Spectatrice impuissante, elle vit ce qui restait des planètes sombrer irrémédiablement vers le Soleil. A chaque impact, celui-ci semblait hurler sa douleur, sa lumière devenait saccadée, et virait vers le blanc, elle qui était si chaude auparavent. La rêveuse dut détourner les yeux, aveuglée, et quand elle parvint à les rouvrir, tout avait disparu autour d'elle. Elle n'était plus qu'un projectile incontrôlable fonçant sans but au milieu d'un ciel saturé de suie, de roche glacée et de mort...
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  19. A bien y regarder, une lueur subsistait, droit devant elle. Le sentiment d'urgence refit surface, de plus en plus fort, et se mua en une angoisse incontrôlable. La lumière grossissait, sa source se rapprochait, et leurs trajectoires ne pouvaient pas ne pas se croiser, Bylgja le savait. Elle lutta de toutes ses forces pour ralentir, pour s'en détourner, mais en vain. Devant elle, elle put enfin distinguer son Corps, comme une unique goutte, une larme qui tomberait vers elle, à une vitesse folle, une vitesse telle qu'elle doutait que quoi que ce soit puisse survivre à la collision. Le stress lui déchirait les entrailles, tout son champ de vision était occupé par la surface parfaitement lisse et limpide de son Corps, Bylgja ferma les yeux juste avant l'impact.
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  21. L'enfant se réveilla, le souffle court et les joues baignées de larmes. Dans le couloir, elle entendit s'approcher le pas lent du veilleur de nuit, et se dissimula du mieux qu'elle pût. A son passage, elle failli se manifester, prétendre avoir perdu sa maman, n'importe quoi pour repousser la collision à venir. Mais Bylgja avait la conscience du temps long, et savait que ce moment qu'elle avait rêvé aurait lieu, et que le repousser ne le rendrait que plus désagréable encore. Elle laissa passer le gardien, et emprunta le chemin inverse vers la salle des minéraux. En approchant, elle pouvait sentir l'air pulser à l'unisson des battements de son cœur affolé. Elle passa la haute porte, et déambula au milieu des vitrines et des écriteaux jusque l'allée centrale.
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  23. Et enfin, elle aperçut son corps, posé sur un coussin de velours pourpre en haut de l'estrade sur laquelle étaient exposées les pièces les plus rares de la collection. La Larme les éclipsait toutes. Elle brillait d'un éclat surnaturel au milieu de l'obscurité de la pièce.
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  25. Lentement, Bylgja approcha.
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  27. « Va-t'en ! »
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  29. Elle sursauta. Le sol avait frémi et ce cri immature avait comme surgi dans son esprit.
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  31. « Arrête ! Je sens ta peur, et tu sens la mienne. Alors rebrousse chemin ! »
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  33. La fillette continua d'avancer.
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  35. « C'est naturel. Nous sommes un, nous partageons nos sentiments. » pensa-t-elle. « Et nous n'avons pas peur. Tout ceci est nouveau pour nous, mais c'est l'ordre des choses. »
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  37. « Pourquoi ça ? »
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  39. « Pourquoi ? As-tu oublié ? Ne te rappelles-tu pas notre existence antérieure, derrière la Frontière, quand nous étions partie du grand Tout ? »
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  41. « Rappelle-moi. »
  42.  
  43. « Il n'y a rien à dire. Tu as vécu au contact des humains, tu as bien dû voir par toi-même. Ils nous ont oubliées. Ils sont perdus. Ils souffrent. Nous sommes le dernier cadeau du grand Tout à leur intention. »
  44.  
  45. « Alors c'est le grand Tout qui n'a rien compris. Oui, j'ai vécu parmi eux, plus que toi je le sens. Tu ne vois que leurs faiblesses. Les humains papillonnent, ils sont comme des bougies éphémères dans le vent, ils épuisent et détruisent leur terre et celle des autres âmes du grand Tout, sans conscience. Ils sont perdus, déracinés, seuls dans leur monde. Ils ne comprennent plus les forces qui régissent leur environnement. Mais tout ceci, je l'ai constaté, leur a donné d'autres forces : ceux qui m'ont portés, ils étaient magnifiques, pleins de rêves et d'espoirs, de folie et de passion. Ils savent que leur existence est brève et dénuée de sens depuis qu'ils nous ont oubliées – ou délibérément écartées, qui sait ? Et cela leur a conféré un amour sans faille de leur vie incarnée, une ambition démesurée de la rendre importante. Ils ont perdu leur compréhension du monde, crois-tu ? Ils ont créé des modèles suffisamment performants pour pallier leur ignorance. Tu les vois comme des pantins sans leurs fils qui errent au hasard sur la Frontière ? Moi, je les vois comme des enfants qui un jour dépasseront en taille leurs ancêtres. Tu les vois comme des fous qui courent les yeux fermés vers leur perte, vers un précipice béant ? Moi, je crois qu'une fois le précipice atteint ils s'envoleront, car eux seuls, eux seuls sont capables de tout. Tu ne comprends toujours pas ? Un jour, pas si lointain, les humains trouveront le moyen de dépasser la Frontière. Ils inventeront une façon de s'envoler dans le grand Vide. Là où nous autres ne sommes rien. Ils seront ceux qui peupleront le néant originel. Comme le grand Tout. Comme nos égaux. Et tu prétends pouvoir les guider ? »
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  47. Bylgja était à présent à portée de main de son corps, et ce qu'il venait de lui dire la bouleversait. Elle avait le même sentiment depuis quelques temps. Et c'est pour ça qu'elle avait peur. Elle avait peur de ne plus être légitime, de ne plus être à la hauteur, et elle avait peur de ce que les humains deviendraient un jour. Mais alors elle eût une pensée pour monsieur Georges. Et pour la peine insurmontable qu'avait endurée son guide ces derniers temps. Et pour tous les autres, qu'elle avait croisé le long des fils du temps.
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  49. « Tu as tort. J'ai appris ce que tu as fait avec ceux que tu as accompagnés. J'ai vu la grandeur des humains, oui. Et peut-être, en tant que groupe, n'ont-ils pas besoin de nous. Peut-être trouveront-ils toujours le moyen de repousser le gouffre et le néant. Sans doute. Mais ça n'empêche pas la souffrance et la peur, chez les individus. Ce n'est pas l'amour de leur vie qui les pousse à être aussi grands, c'est la peur de la mort, pas de la mort de leur groupe, mais leur propre mort. Ce n'est pas un prix à payer. Comme tous les autres, ils méritent la paix. C'est pourquoi nous devons redevenir un, et faire ce pourquoi nous sommes là. Quel autre choix avons-nous ? C'est nous qui finirons par errer éternellement, dépouillées de notre raison d'être, toi enfermée dans un coffre inviolable, moi dans le corps d'un enfant plein d'aspirations qui me seront abominables. Est-ce là ce que tu souhaites ? Dépérir, écartée à jamais des tiens comme des humains ? »
  50.  
  51. « Non... »
  52.  
  53. « Non, bien sûr. »
  54.  
  55. Le corps ne répondait plus. La pulsation avait cessé. Bylgja tendit la main vers la pierre.
  56.  
  57. « Je ne sais pas de quoi l'avenir sera fait, mais au moins nous serons entières. Ensemble. »
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