Ivain

Jour 31 - "Farm"

Nov 29th, 2022
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  1. « Merci, Ivan. C’était une très jolie histoire. »
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  3. L’émotion était facile à déceler dans la voix de Francis. Ivan comprenait. Ce n’était pas dû à la poésie qui se dégageait de son conte, ou pas seulement. Comme son ami l’avait mentionné, Maus devait être la dernière des créatures qu’ils évoqueraient aujourd’hui. La nuit était noire et l’air se faisait frisquet. Pour les adultes qu’ils étaient devenus malgré eux, il y avait une vie à reprendre le lendemain, une vie qu’ils avaient mis en pause le temps d’une journée idyllique.
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  5. Mais Ivan, pas plus que son compagnon, n’avait envie que cette parenthèse se referme tout de suite. L’herbe haute était toujours moelleuse et relativement chaude. Les grillons continuaient leur mélodieux tapage. Au-dessus de leur tête, sur l’écran circulaire découpé par les frondaisons, la pluie d’étoiles filantes se poursuivait, décorant le ciel nocturne d’une nuée de clignotements argentés où l’œil se perdait. C’était comme si la nuit les encourageait à faire durer ce moment, comme si elle leur avait préparé un douillet cocon qui les abritait de la réalité, mais dont il était si difficile de s’extraire.
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  7. Ivan attendait, espérait une excuse. Une raison de laisser leurs imaginations reprendre du service, ou au moins de faire revivre la conversation. Ce fut Francis, manifestement sur la même longueur d’onde que lui, qui la lui donna.
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  9. « Qu’est-ce qu’elles sont, à ton avis ? » demanda-t-il, avec un mouvement de menton à l’égard du ballet céleste.
  10. Ivan n’allait certainement pas lui parler d’astéroïdes et de météores.
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  12. « Ce sont des idées. »
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  14. « Des idées ? »
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  16. « Oui, des idées conçues à la volée, qui brûlent rapidement et brillent joliment. Des idées qui existent de manière éphémère, pour le seul plaisir de les contempler. Des idées qui ont toute la pureté du simple divertissement. »
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  18. « Ah. Il y en a beaucoup. »
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  20. « Il y a beaucoup d’esprits fertiles en ce bas monde. »
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  22. « C’est vrai qu’elles sont jolies. Mais à les voir si nombreuses, si…évanescentes, on aimerait en saisir une, pour la faire durer un peu. Peut-être la coucher sur le papier. »
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  24. « Oh, tu peux essayer. Mais moi, je les aime bien comme cela, toujours en train de foncer. On dirait qu’elles courent les unes après les autres. Je ne sais pas où elles vont, et je ne sais pas vraiment d’où elles viennent. »
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  26. « Leur destination, je l’ignore. Mais leur origine, je peux te la donner », rétorqua Francis.
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  28. « Oh ? »
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  30. « Elles viennent de la Ferme aux Idées, bien sûr. »
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  32. Ivan s’esclaffa sans pouvoir s’en empêcher. Venant de Francis, il s’était attendu à quelque chose de plus fantaisiste, de moins banal qu’une ferme. Et comme ce dernier ne semblait pas pressé de poursuivre :
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  34. « Haha, la Ferme aux Idées ? Comme celle de Patrick, mais sans le bordel partout ? Allez explique, je sais bien que tu as une idée derrière la tête, surgie de ta drôle de ferme. »
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  36. « En effet, j’en ai une idée assez précise. Et je ne doute pas qu’avec un petit effort tu sauras te l’approprier toi aussi. Alors imagine : tu as raison, elle est exactement comme celle de Patrick, mais plus grande, beauuucoup plus grande. Et pour cause, elle doit pouvoir héberger l’ensemble de toutes les idées qu’hommes et femmes auront un jour.
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  38. Attention, je ne parle pas des grandes idées, entendons-nous. Pas de celles à qui l’on donne vie par intelligence, que l’on polit avec sagesse, que l’on exprime avec clarté. Celles-ci ont sans doute une parcelle dans ma Ferme, mais elle est bien quadrillée, ses rangées de cultures sont millimétrées et entretenues quotidiennement, avec le plus grand soin. Là, rien n’est fait au hasard, et chaque chose a sa place.
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  40. Je parle ici de tes étoiles filantes, ces idées qui surgissent sans prévenir, parmi tant d’autres, qui nous font sourire ou pleurer le temps qu’elles sont là, mais qui ensuite, si l’on n’y prend garde, retournent se perdre dans la masse de leurs semblables, dans le néant de l’oubli. Et elles sont si nombreuses qu'il leur fallait bien un terrain infini pour grandir et s’épanouir avant de s’enfuir ainsi vers nous. C’est pourquoi le reste de la ferme leur appartient, mais ne me demande pas à quoi il ressemble, car je ne saurais être exhaustif sur ce point.
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  42. Tout ce que je peux t’en dire, c’est que ce n’est pas une friche à l’abandon, bien au contraire : c’est la terre la plus fertile qui soit. Un terrain vague, au sens noble du terme, vague comme une forêt à l’horizon, comme un désert vu du ciel, comme une cité dans la brume, regorgeant de subtils détails, desquels nous pourrions nous approcher indéfiniment sans cesser d’en découvrir la trame délicate.
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  44. Mais assez de mots, car il n’en est pas besoin. Au fond, il suffit de s’y plonger les yeux fermés, et de se laisser porter. Bizarrement, il me vient à l’idée un volcan, trônant fièrement au milieu de la Ferme. Un beau volcan bien conique, empli d’un lac de lave bouillonnant, dans lequel nagent des requins d’obsidienne. Et, chevauchant ces requins, une horde de luchadores aux costumes bariolés, bardés de dynamite, qui s’affrontent en une joute explosive !
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  46. Et toi, il doit bien te venir quelque chose ? Qu’as-tu à me dire de la Ferme aux Idées ? »
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  48. « Oh, rien de si violent », répondit Ivan. « Mais en essayant de visualiser ton volcan, j’ai remarqué quelque chose. La fumée qui émane de l’improbable arène magmatique ne s’élève pas dans les airs. Au contraire, elle s’amoncelle à la circonférence du cratère, puis descend les pentes de la montagne, comme pour s’éloigner des vivats et des déflagrations.
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  50. En tombant, elle s’enroule sur elle-même, forme des serpentins qui sinuent et s’entrecroisent. Chaque fumerolle s’entortille si bien qu’elle finit par se prendre pour un vrai serpent. Alors, les serpents de brume font la course au milieu des vignes pour tenter d’atteindre la partie de la Ferme où la végétation est la plus sauvage, qu’ils croient être leur jungle natale. Les plus pressés foncent trop vite, se disloquent, et se dispersent au-dessus des treilles. Les autres, plus prudents, font des tours et des détours, rassemblent le plus de vapeur possible, mais finissent toujours par s’estomper avant d’atteindre leur objectif. »
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  52. « Ah, mais leur persévérance n’est pas perdue. Tous ces remous de fumée forment un écran idéal pour cacher les lutins de la Ferme. Ce sont tous de très bons ingénieurs, en charge de construire et de réparer les machines agricoles. Mais dès qu’ils le peuvent, ils vont au milieu des pieds de vigne, dans le brouillard, à l’abri des regards, et se livrent à une excavation secrète : ils creusent pour trouver des joyaux d’esprit. Ce sont les idées qui ne sont jamais arrivées à maturité, qui ne sont jamais devenues des pensées claires, et qui sont restées enfouies sous terre, où elles ont cristallisé. Les lutins en raffolent. »
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  54. « Ils en raffolent, mais ils devraient écouter les fermiers et les laisser sous terre. La nature doit suivre son cours. Normalement, ces idées mort-nées finissent par se briser sous la pression des roches alentour, et deviennent une fine poudre de diamant. Cette poussière précieuse est puisée par les racines des plantes les plus entreprenantes, qui l’intègrent à leur sève et deviennent les plus beaux spécimens de la Ferme : des idées nostalgiques, teintées de regret. Des arbustes cristallins, nobles, d’un blanc bleuté et phosphorescent. Il y en a tout un bosquet dans un coin de la Ferme aux Idées. On dirait un grand récif corallien fait de nacre et de saphir. »
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  56. « Oui, et quand le vent se lève, de ce bosquet s’élève un chant unique, celui d’un carillon démesuré, dont les tintements toujours harmonieux bercent nos rêves et nos cauchemars. Mais ce ne sont pas les arbres les plus étranges qu’on trouve dans ce verger. Il y en a d’autres, nul ne sait pourquoi, qui poussent à l’envers, leurs racines noueuses et biscornues se dressant fièrement vers le ciel, et leurs troncs, leurs branches creusant le sol, imprimant dans la roche le motif des nervures de leurs feuilles. Leurs fruits, bien entendu, ne tombent pas, ils s’envolent, et si l’on n’y prend pas garde, se perdent et germent dans les nuages, formant de gigantesques tours végétales perdues dans la brume, que les fermiers courageux atteignent à l’aide de montgolfières dépareillées, au risque de se perdre à jamais dans un labyrinthe cotonneux. »
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  58. « En fait, chaque plante a sa particularité, dans la Ferme aux Idées, et en dresser un inventaire exhaustif serait une tâche herculéenne. Nul ne sait à l’avance ce qui va sortir d’une graine que l’on sème, quelle fleur émergera d’un bourgeon qui s’entrouvre. Et il en va de même pour la faune, à vrai dire ; là-bas, vraiment, les chiens peuvent faire des chats, et les éleveurs doivent avoir toutes les peines du monde à s’occuper des petits. Des terriers, des nids cachés un peu partout émergent toutes les sortes de chimères que l’on peut imaginer, des créatures plus incroyables les unes que les autres, dont certaines nous inspirent, d’autres nous effraient. Mais le plus remarquable, c’est que toutes, sans exception, cherchent à nous atteindre, à nous offrir ce qu’elles ont de plus cher : l’émotion. Plus que toute autre chose en ce monde, les idées nous inspirent, nous grandissent ; elles nous apportent le frisson et l’exaltation, la joie de la création et la peur du vide… Ah, tu sais, qu’est-ce-que j’aimerais que nous trouvions un jour un passage pour nous rendre à loisir dans la Ferme aux Idées, pour pouvoir s’y perdre indéfiniment, libérés des contraintes de nos vies charnelles, et enfin se consacrer pleinement aux baisers fugaces de ces muses qui trottent dans nos têtes et disparaissent bien trop vite. C’est un peu ce que nous avons fait, aujourd’hui, mais hélas, déjà le rideau se referme, les lumières s’éteignent, la nuit tombe, et demain sera différent... »
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  60. La voix d’Ivan mourut doucement sur ce triste constat, bien qu’il ne semblât pas avoir terminé sa diatribe. Francis attendit quelques instants pour voir si son ami souhaitait reprendre la parole, mais celui-ci restait prostré, morose. Alors il répondit, troquant son habituelle vigueur théâtrale pour un ton plus doux, comme pour ne pas secouer la quiétude qui s’était installée :
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  62. « La nuit tombe, Ivan, mais elle nous apporte son lot de visions et d’émotions. La longue procession des créatures étranges est passée, oui. Mais toi et moi, on peut encore regarder les idées qui pleuvent dans le ciel noir. On peut encore admirer toutes ces pensées fantasques, tous ces décors et ces animaux et ces histoires qui cherchent à nous atteindre. Chacune de ces étoiles est belle, belle par essence, et par la jolie trace qu’elle laissera dans notre esprit quand elle sera passée à son tour. »
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  64. « C’est vrai. Je suis content que l’on en ait invoqué autant aujourd’hui. Elles m’ont été bien utiles pour…me confronter à certains de mes regrets. Me confronter, et accepter, un peu. Du coup, merci, Fra’. »
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  66. « C’était un effet secondaire appréciable, oui. » rétorqua son ami avec un sourire malicieux.
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  68. « Secondaire ? »
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  70. Pour toute réponse, Francis lui lança un regard d’encouragement. Ivan comprit que c’était à lui de trouver le sens de cette remarque. Il se prêta au jeu de bon cœur.
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  72. « Ah, te connaissant, tu as tiqué sur le mot "utile". Tu veux me dire que nous n’invoquons pas ces créatures pour nous aider à comprendre, ou pour nous aider à accepter, mais pour l’acte en lui-même. "La création existe pour le plaisir de créer", ou quelque chose comme ça ? C’est vrai que c’est un sentiment que j’avais perdu. C’est peut-être plutôt pour cela que je devrais te remercier. »
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  74. « Mais de rien, ou plutôt : de même. En fait, j’aime à penser que ces créatures sont déjà là, qu’elles existent au firmament des idées – après avoir bourgeonné dans la Ferme – et que nous ne faisons que leur donner refuge dans notre cervelle. »
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  76. « J’aime bien cette vision des choses. Même si on y perd un peu de mérite. »
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  78. « Bah, le mérite… »
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  80. Ils rirent ensemble. Le silence qui suivit était empli de chants de grillons, de bruissement de feuillages et de rêveries enthousiastes. Finalement, ce fut Ivan qui le rompit à nouveau.
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  82. « Tu sais, Fra…il fait pas si froid finalement. »
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  84. « Non, en effet. »
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  86. Le sommeil les enveloppait déjà d’un voile à travers lequel toute sensation était atténuée. D’une voix pâteuse, ils continuèrent à deviser de la Ferme, de ses arbres altiers, de ses animaux énigmatiques et de ses minéraux merveilleux, jusqu’à l’assoupissement. Et même encore un peu après. Ils se tenaient dans un territoire de semi-conscience où, ni éveillés, ni complètement endormis, guidés par les fragments de phrase évocateurs qu’ils continuaient d’échanger mollement, ils arpentaient ensemble les sentiers de la Ferme aux Idées, ses champs labyrinthiques, ses bosquets enténébrés, ses tonnelles mouvantes, ses arches d’eau claire, ses cathédrales de branchages.
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  88. Désormais, ils dorment, c’est certain, et le flot s’est tari. Quelle étrange journée, passée à suivre ces deux petites créatures bavardes ! Je n’ai pas l’habitude de rester si longtemps immobile, alors je me redresse, m’adosse au tronc de l’arbre sur lequel je suis juchée, et tout en remuant doucement les membres, je contemple le spectacle du ciel. Comme c’est incongru, qu’un tableau si splendide leur ait inspiré cette histoire de ferme… Ainsi à leurs yeux, je serais un genre de cultivatrice ? Ah, ma foi, ça ne me déplaît pas ; je suis bien placée pour savoir que les idées se valent toutes, même les plus extravagantes.
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  90. Il va falloir repartir, mais aujourd’hui, ça me peine un petit peu. J’ai connu de grands maîtres, des poètes torturés, des musiciens possédés par ma voix, mais je dois avouer que ces deux-là sont à part. Ils se moquent de moi, je le sens, ils me cherchent et me titillent de leurs esprits, mais sans jamais totalement s’abandonner à leur art. Je crois qu’ils s’amusent, surtout, et ne créent ni pour eux, ni pour moi, mais pour l’autre. Il est vrai qu’ils m’ont beaucoup donné, et bien plus encore diverti, sans même s’en rendre compte d’ailleurs. Quelle délicieuse rencontre ont-ils offerte à Du'ībīca ! Et jamais encore je n’avais entendu parler d’une Trotteuse si mignonne, ni d’un Aoratimane si bienveillant ; j’espère qu’ils s’en souviendront, eux qui sont si barbants, en général. Et toutes ces bestioles insignifiantes dont ils ont parlé avec tant de fougue, chiens, mollusques, chevaux, oiseaux, comme il est juste de leur avoir rendu un tel hommage, elles qui sont si souvent oubliées. Oui, c’est décidé. Je reprends à mon compte ce titre de cultivatrice qu’ils m’ont imaginé ; il ne me définit pas plus mal que les autres, après tout.
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  92. Je dois partir à présent. En jetant un dernier regard aux deux endormis, qui sans doute déjà parcourent en rêve les allées de la Ferme, un pincement au cœur me saisit. J’ai comme la tentation d’aller les réveiller, de me montrer à eux, juste pour voir ce qu’ils pourraient imaginer d’autre, d’encore plus grand, d’encore plus fou. Mais je me retiens, comme à chaque fois, et comme à chaque fois, je m’enfuis sans un bruit.
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  94. Après tout, j’existe pour être recherchée, jamais pour être trouvée.
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  96. Et mes deux rêveurs au moins, j’en suis sûre, jamais ils ne cesseront de me chercher.
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