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- La chaleur était étouffante. Malgré la pluie qui durait depuis plusieurs jours déjà, l'air ne semblait jamais vouloir se départir de son humidité.
- Georges était assis dans le salon de son petit appartement du centre de Saïgon, la tête renversée sur le dossier d'une chaise, le regard perdu dans les mouvements du ventilateur à larges pales qui vrombissait au-dessus de sa tête.
- De son orteil, il manipulait le variateur à pied qui traînait au sol, au milieu de bouteilles vides et d'autres déchets en tout genre. Les pales fendaient l'air, de plus en plus vite, puis semblaient tout à coup s'arrêter, et finalement repartir en sens inverse.
- Georges reposa d'un geste excessivement précautionneux sa pipe à opium, regarda sa montre et ouvrit une autre bouteille sur la table.
- Comme prévu, un bruit de moteur retentit finalement dans la rue, et s'arrêta devant chez lui. Un moment, il fut pris d'un fol espoir, que cela puisse être quelqu'un du travail qui s'inquiétait de son absence, une erreur d'adresse, ou n'importe quoi. Mais son travail au bureau des archives coloniales n'avait rien de très urgent, et le typhon devait avoir empêché bon nombre de ses collègues de s’y rendre, de toute façon. De plus, ce genre de gros véhicules était rarissime dans les rues de sa ville, même les officiels gouvernementaux n'en avaient pas à disposition... Des bribes de conversation en anglais lui parvinrent, ce qui doucha définitivement ses espoirs, et il ralluma sa pipe.
- Après un moment qui lui parut une éternité, la porte devant lui s'ouvrit finalement sur un homme blanc de grande taille, rasé de près, en long manteau imperméable qui dégoulinait sur son parquet. L'homme le fixa, inspecta la pièce, avisa les cadavres de bouteilles et la pipe, puis se retourna vers l'entrée et ordonna à un homme que Georges devinait en train de fouiller le reste de la maison d'attendre dans la voiture.
- Puis il se tourna vers lui, et demanda en français :
- « Gió ? Georges Gió ? »
- Ce dernier acquiesça et fit un signe de la main vers la chaise en face de lui en se redressant. L'homme en imperméable l'ôta puis s'assit lentement. Il portait un superbe costume noir en laine, parfaitement inadapté à la saison, et de sa veste ouverte il tira un calepin et un crayon, laissant ostensiblement apercevoir la crosse d'une arme qui pendait sous son épaule.
- « Bien, je devine à l'état des lieux que je n'ai pas besoin de me présenter, et que vous devez connaître l'objet de ma visite... Je dois avouer que je suis surpris, monsieur Gió. On m'avait parlé de vous comme d'un vietnamien modèle, très professionnel dans son travail, une encyclopédie sur pattes. Alors, que s'est-il passé ? »
- « Ma mère était française, je suis donc français », le corrigea Georges d'une voix pâteuse. « Eh oui, je suis très doué dans mon travail, je me repère dans les archives comme personne, et je n'oublie jamais un nom, une date, une occurrence... Je suis la preuve vivante que jamais ces nouvelles machines ne pourront surpasser le travail de l'Homme. »
- Il avait dit ces mots avec émotion. La vie n'avait pas été tendre avec lui. Mais sa mère lui avait répété que c'était par son travail et sa conduite qu'il changerait son entourage, et que cet entourage changerait le sien, et que c'était ainsi que le monde devenait meilleur. Mais il tenta de repousser ces pensées, d'affermir sa détermination. Car l'heure n'était plus à l'idéalisme.
- Le silence s'installant, l'inconnu s'éclaircit la gorge et reprit d'un ton agacé :
- « Oui, bon. Ne faites pas l'idiot. Votre supérieur m'a dit que vous aviez passé beaucoup de temps dernièrement à travailler pour cet homme. » Il lui tendit une photographie, que Georges ne regarda même pas, gardant ses yeux plantés dans ceux de son interlocuteur. « Que voulait-il ? Où est-il ? Où est le diamant, bon Dieu !! »
- Ce disant, son ton était monté, et sur les dernières syllabes il avait violemment posé son revolver sur la table, canon à l'air. Georges ne sembla pas s'en émouvoir et soupira.
- « Ils savaient que vous demanderiez ça, monsieur l'agent... Pensez-vous vraiment que j'aie la réponse à toutes vos questions ? Oui, il y a une semaine, j'ai été contacté par cet homme, qui est venu me voir avec sa fille pour me poser des questions. Mais quoi que vous et vos amis cherchiez, vous êtes en retard, et pas qu'un peu... Ils voulaient des informations sur des évènements dont certains remontent à plusieurs siècles ! Que seraient-ils venu demander d'autre à un simple archiviste ? »
- Georges n'était qu'à moitié honnête : il était le meilleur dans son domaine, et avait à disposition les archives d'un des plus grands et anciens empires coloniaux. Il avait tout de suite compris pourquoi cet homme était venu le voir, aussi incroyable que cela lui ait paru. Vraisemblablement, il cherchait quelqu'un comme lui, capable de « naviguer à travers les époques », comme il disait. Ils avaient passé plusieurs nuits ensemble, dans cette même pièce, épluchant des brouettes entières de dossiers, et Georges avait aimé ces moments, à tisser des liens insensés entre des dates, des lieux, des gens, en un ensemble qui lui apparaissait sans logique, mais qui enflammait ses compagnons. Alors un soir, il avait posé la question qui lui brûlait les lèvres. Et alors la petite fille lui avait parlé d'elle. Il avait écouté longuement, sans interrompre, sans rien remettre en doute. Et, sans qu'on lui ait rien demandé, il avait épousé sa cause. Après tout, sa mère n'avait pas vraiment vu juste quand elle lui avait parlé du monde, elle avait omis de lui parler de l'injustice et du malheur et de la cruauté des Hommes, et l'enfant qu'il était avait vite déchanté. La fillette, elle, avait su convaincre son âme d'adulte.
- Il n'aurait aucune hésitation, il le savait désormais. Et sa volonté avait dû se lire dans son regard froid, car l'agent avait repris, clairement menaçant cette fois :
- « Ecoute moi bien, le libraire, je vois bien que tu tentes de noyer le poisson, de me mentir en me regardant dans les yeux, comme tous ceux de ta sorte. Mais ça ne prend pas avec moi, alors soit tu parles, et clairement encore, soit je t'attache dans une cave, et... »
- Interrompant sa probable diatribe, Georges éclata de rire et se mit à hurler :
- « Des fous, trop ignorants ou trop aveugles pour comprendre que vous n'êtes que des chiens lancés à la poursuite de la main gauche de leurs maîtres !! Ce qui est en jeu vous dépasse, tu cherches ton bête diamant, mais c'est bien plus que ça qui est à l'oeuvre, c'est une lame de fond, un raz-de-marée, qui se répandra comme un brasier à travers toute l'humanité, et toutes tes gesticulations pour l'éteindre ne font que l'attiser, et jamais tu ne pourras l'éteindre ! ».
- Ce disant, il avait saisi la pipe, l'avait brandi en accélérant au maximum la rotation du ventilateur, et des fragments incandescents giclaient anarchiquement sur la table. La patience de l'agent s'était définitivement envolée. D'un revers de la main, il envoya valser la pipe, et, frappant sur la table du poing, il saisit son arme qu'il braqua vers la tête de Georges.
- C'est à ce moment que le crochet qui maintenait le ventilateur se descella. Tout alla très vite. Georges avait fermé les yeux au moment même où il avait poussé le variateur à fond. En les rouvrant, il faillit faiblir devant le spectacle qui s'offrait à lui, tout le sang dont il était couvert, mais en entendant les cris au dehors qui lui parvenaient malgré le déluge, il se reprit. Jamais il n'aurait pu laisser ces hommes s'approcher encore de la fille. Il devait maintenant s'assurer que ses plans restent aussi obscurs que possible, et cela passait par son silence absolu. Il saisit le revolver qui baignait par terre, et le plaqua contre sa tempe. Il referma les yeux, et respira à fond. Elle lui avait montré son avenir, leur avenir à tous. Il ne perdait rien. Et ils avaient tout à gagner.
- Il appuya sur la gâchette.
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