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- Francis écoutait la fin du conte, les yeux humides et un grand sourire aux lèvres.
- « Ah, voilà une histoire qui me galvanise ! Le destin d’Ephêmeros est tragique, bien sûr, mais quelle leçon de combativité ! Quel beau symbole de la liberté qui prévaut sur les pires travers de notre civilisation ! Quand j’entends ça, oui, Ivan, je veux croire au renouveau, aux secondes chances. Allez, viens ! Il reste encore un avenir pour de vieux pèlerins blasés comme nous. »
- Et ce disant, il saisit une fois de plus son ami par la main pour avancer sur le chemin à grandes enjambées.
- « Mais enfin, Fra’… » commença Ivan sans grande conviction.
- Sa protestation était rendue nettement moins crédible par le fait qu’il l’avait prononcée en riant. Au fond, il semblait bien satisfait de l’effet que son petit mythe avait produit sur son compagnon. Il se résigna donc à allonger le pas pour suivre le rythme énergique de ce dernier. En réaction, celui-ci accéléra encore, puis Ivan le dépassa en trottinant, affichant son meilleur air de défi, et bientôt les deux hommes couraient à tout rompre sur le sinueux sentier forestier.
- Soudain, Francis interrompit le sprint, levant le dos de la main pour arrêter son ami. Puis, du bout de l’index, il tapota son oreille pour lui indiquer d’écouter attentivement. Effectivement, un bruit d’écoulement se faisait entendre à travers l’épaisse végétation qui bordait le chemin. C’était un son élégant, cristallin, ça et là accompagné de notes plus gutturales. Il fit instantanément tomber sur Ivan une vague de nostalgie, et un torrent de souvenirs entremêlés. Francis devait vivre la même expérience, car il énonça d’une voix émue :
- « Je pense que chaque rivière a sa propre musique. Celle-là, c’est notre musique. »
- Ivan hocha gravement la tête, et chercha l’origine de cette mélopée familière. Le bruit provenait de derrière une butte que leur sentier évitait d’un virage vers la droite, à une dizaine de mètres de là où ils s’étaient arrêtés. Déjà, Francis s’était remis en route en direction du talus. Lorsqu’il fut arrivé à son sommet, son compagnon le rattrapa, et posa une main sur son épaule.
- « Attends. Je me doute que la rivière est l’objectif de notre petite expédition, mais avant d’y arriver, j’aimerais avoir une dernière histoire de ta part. »
- « Euh, on pourra continuer à explorer notre bestiaire en bas, tu sais. »
- « Encore une créature avant de descendre. Fais-moi confiance. »
- Francis regarda avec envie en contrebas, où l’on voyait déjà les scintillements de l’eau à travers les branchages. Puis il se retourna vers son ami.
- « Bon, comme tu veux. Vu qu’on est à l’arrêt, j’en profite pour faire ma première histoire avec support. »
- Avec la théâtralité qui lui était caractéristique, il extirpa une liasse de feuilles de son sac à dos. Il exhiba la première page à Ivan juste assez longtemps pour qu’il puisse en lire le titre :
- « Observations sur la vie et les habitats de l'učenjak. Ça promet. »
- « Permets-moi de t’offrir un peu de contexte.
- Cette histoire-ci est assez récente. C’était il y a un an environ. J’étais venu en Croatie pour trouver une créature que l’on disait particulièrement intelligente : l’učenjak, donc. J’eus ma première percée dans une bibliothèque académique de Zagreb, où l’on m’indiqua que tout ce qu’il y avait à savoir sur l’učenjak était contenu dans un certain livre, un grimoire unique et inaccessible au public.
- Bien sûr, je n’ai jamais laissé ce genre de formulation, "inaccessible au public", me décourager. Au cours des deux mois qui suivirent, je taillai mon chemin jusqu’à l’ouvrage fabuleux, de requêtes implorantes en services discrètement rendus. Je fis valoir mon crédit en tant qu’explorateur, chercheur en zoologie atypique et expert en cryptides. Finalement, c’est dans une salle d’archive cachée au fond des souterrains de la cathédrale que ma quête aboutit. Avec beaucoup de cérémonie, et un reste de réticence, un initié taciturne me fit entrer. Le livre était là, trônant sur un piédestal au centre de la pièce minuscule.
- La première chose qui me frappa, c’était son excellent état. Je m’étais attendu à un grimoire antique et parcheminé, mais l’ouvrage que j’avais devant moi ne pouvait pas avoir plus d’un siècle, même en considérant le soin dont faisaient preuve les gardiens du patrimoine croate. Lorsque je posai la question à mon chaperon, celui-ci haussa les épaules et répondit brièvement que l’âge de l’artefact était inconnu.
- Ma deuxième observation fut source de profond désenchantement. La couverture était pleine de runes indéchiffrables. Comme je le craignais, lorsque le conservateur, à ma demande, tourna délicatement les pages du bout d’un doigt ganté – je n’avais bien sûr pas le droit d’y toucher moi-même – il révéla que tout le livre avait été écrit dans le même alphabet. C’étaient des symboles étranges, ne ressemblant à rien de ce que j’avais déjà vu. Mon accompagnant me confirma qu’ils ne s’apparentaient à aucune des langues connues. Je me sentais stupide ; au cours des deux derniers mois, j’avais appris le croate, mais n’avais pas imaginé un seul instant que le livre puisse être écrit dans un autre langage.
- Le gardien me laissa mariner dans mon amertume – et oserais-je le dire, la savoura un peu – puis il m’offrit un sourire indulgent.
- "C’est là que vous êtes chanceux d’être la deuxième personne extérieure à avoir eu accès au Livre", me dit-il.
- "Il y a trois ans, nous avons permis au docteur Rives, une linguiste émérite de votre pays, de prendre en photographie toutes les pages de l’ouvrage, pour entamer un long et fastidieux travail de traduction. Elle nous a recontacté récemment. Elle a pu transcrire la plupart des symboles, et estime qu’elle aura terminé de traduire le premier chapitre dans moins d’un an."
- Ainsi, je ne repartais pas bredouille de Zagreb : je fus mis en contact avec la fameuse Louise Rives, qui me confirma l’échéance qu’elle avait annoncée aux académiciens croates. Son travail était, pour ainsi dire, confidentiel. Mais consciente des efforts que j’avais déployés dans ma recherche de l’učenjak, elle accepta de me transmettre la traduction du premier chapitre lorsqu’elle l’aurait terminé. Et en français qui plus est. Conformément à ses prédictions, c’est arrivé il y a quelques jours. Il s’agit de ce document. »
- Francis tendit la liasse de feuilles à son ami.
- « Je ne te cache pas que je l’ai déjà lu avant de venir ici, j’étais trop impatient. Mais si tu le veux bien, nous pouvons en faire une deuxième lecture, ensemble. »
- « Oui, bien sûr » répondit vite Ivan, avec un enthousiasme nourri du récit de son compagnon.
- « Je t’écoute. »
- « Ahem.
- "Observations sur la vie et les habitats de l'učenjak.
- Dans ce chapitre, je vais décrire le nid d’un curieux animal que j’ai rencontré au cours de mes récentes excursions. Cet habitat possède une forme globalement circulaire ou ovale, et une taille très imposante, pouvant atteindre trente pas de long, et contenir plusieurs centaines d’œufs, à la manière des insectes. Il est situé au sol et présente une hauteur variable, assez remarquable en des points spécifiques. Sa structure est étrangement géométrique, et prend la forme d’un réseau en trois dimensions. Les éléments verticaux sont constitués d’un matériau très dur ; en fait, il s’agit probablement d’un agencement de plusieurs matériaux que l’animal a rassemblés, car ces blocs sont réfléchissants uniquement par endroits. Les barres horizontales sont plus molles, bien que relativement fermes, et forment un maillage au sol.
- Les œufs, de dimension bien plus raisonnable que le nid, ont un volume asymétrique, arrondi mais pas vraiment ovoïde. Ils ne sont jamais couvés. De fait, ils sont pour ainsi dire abandonnés par les parents. Pendant toute la durée de mon observation, je n’ai pas une seule fois aperçu un individu adulte dans l’habitat. Cet abandon n’est pas inédit, ni même rare dans le monde vivant, mais il l’est certainement pour une espèce qui fabrique son berceau de manière si méticuleuse. Pour la suite de mes recherches, il faudrait que je parvienne à découvrir un nid en construction, ou tout du moins avant la ponte, pour connaître l’apparence finale de cet animal.
- L’aspect le plus curieux de ces œufs est leur capacité à se déplacer dans le nid de manière autonome, en roulant. Ce mouvement est sans aucun doute initié par le fétus qui occupe l’œuf, et qu’on peut entendre à l’œuvre pendant le déplacement. Pour confirmer cette théorie, je me suis permis de saisir l’une de ces coquilles en pleine course : elle était chaude et bruyante. Il m’apparaît évident que l’œuf se déplace lorsqu’il est proche de l’éclosion. Que le lecteur se rassure, c’est la seule intervention que j’ai pratiquée pendant mon étude. Il y a encore beaucoup de choses que j’ignore sur cette espèce, et je ne voudrais pas causer de dégâts irrémédiables par maladresse.
- J’ai aussi pu assister à l’éclosion elle-même. L’ouverture pratiquée dans la coquille est modeste, et la créature qui en émerge est minuscule, nettement plus petite que l'œuf, et a fortiori comparée à la dimension du nid. Sa taille ne permet en aucun cas d’expliquer celle de l’habitat construit pour elle. J’ai donc l’intime conviction que les individus adultes sont, a minima, trois à quatre fois plus grands que leur progéniture.
- Il y a encore deux faits remarquables que je souhaiterais partager ici. Le premier est la possibilité, à ma connaissance unique entre les espèces, qu’un œuf contienne non pas un, mais deux voire trois individus. Ces jumeaux s’extraient alors de l’œuf en même temps, et le plus souvent chacun par sa propre ouverture. Ma deuxième observation concerne une curieuse habitude de ces rejetons. Après l’éclosion, il n’est pas rare que l’individu retourne à l’intérieur de l’œuf, sûrement pour profiter des restes de matière nutritionnelle qui y sont présents ; mais également parfois pour profiter de sa capacité de déplacement. C’est une curiosité que l’on doit sans doute à la taille inhabituelle de l’habitat, relativement à l’animal."
- Eh bien, Francis, le ton est assez aride, mais le contenu est particulièrement intéressant, je le reconnais. Quel animal loufoque ! »
- « Tu ne crois pas si bien dire. »
- Devant le regard interrogateur et un brin méfiant de son ami, Francis poursuivit :
- « Bon, j’avoue, il y a une dernière information que je ne t’ai pas précisée. C’est un détail qu’il me manquait à ma première lecture, et je voulais que tu aies la même surprise que moi.
- Vois-tu, lorsqu’après avoir lu ce document, j’ai appelé le Docteur Rives pour la remercier chaleureusement, nous avons conversé brièvement. Là, elle a dissipé une confusion que j’avais, et que tu as manifestée aussi : ce qui est écrit sur la couverture du Livre n’est pas seulement son titre, mais aussi son auteur. Il faut lire : "Observations sur la vie et les habitats", de l'učenjak, au sens "écrit par l’učenjak".
- Oui, Ivan, ce que les historiens croates ont omis de me préciser dans leur réticence, c’est que le Livre n’est pas un ouvrage à propos de la créature que je recherche, mais bien un ouvrage composé par cette créature. "L'učenjak" n’est pas une désignation d’espèce, mais simplement le nom de plume d’une créature unique, intelligente, et douée des mêmes facultés d’observation, de raisonnement et d’écriture que les êtres humains, sinon plus grandes. »
- « Mais alors, l’animal qui est décrit dans le document ? »
- « Tu ne l’as pas deviné ? »
- Attendant la réponse de son ami, Francis jeta un œil dans les lignes du mystérieux ouvrage, et soudain rit de bon cœur, comme s’il s’y trouvait une plaisanterie particulièrement cocasse.
- « Ivan…c’est nous ! L’énorme nid, c’est une ville humaine moderne, structurée par ses rues et ses barres d’immeubles. Les œufs se déplacent d’eux-mêmes, on peut dire qu’ils sont…automobiles ! Et les petites créatures qui émergent des voitures, bien sûr, ne sont rien d’autres que des êtres humains comme toi et moi. Ah, l'učenjak peut toujours attendre avant de voir des "adultes trois à quatre fois plus grands", haha ! »
- « Nous sommes donc si petits à ses yeux ? »
- « Bien sûr. Regarde, dans le premier paragraphe. Il décrit l’une de nos villes comme faisant "quarante pas de long". Même si c’est plus une bourgade qu’une grande métropole, tu conviendras que ça fait de sacrés pas ! L’učenjak est un géant, que dis-je, un titan : il est immense et sage, il pourrait être de la même lignée que les frères Prométhée et Epiméthée. À la différence que lui, apparemment, vient seulement de découvrir notre espèce. Nous sommes à l’aube d’une rencontre incroyable, mon vieux. »
- « Oui, ou alors, c’est simplement un canular, écrit par un plaisantin qui a inventé son propre alphabet, en sachant qu’il serait traduit. »
- Francis eut un petit soupir réprobateur, sans grande sévérité.
- « C’est tout à fait vrai. Et pour ce que tu en sais, ce plaisantin pourrait être moi, si j’ai inventé le Livre, la traductrice et la créature. Mais je t’aurai quand même fait passer un bon moment. »
- « Je te le concède. »
- Ivan affichait de nouveau son demi-sourire.
- « Tu te sens prêt à descendre du talus maintenant ? »
- « Allez, d’accord. Allons retrouver notre cours d’eau favori. »
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