Ivain

Jour 23 - "Celestial"

Nov 14th, 2023
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  1. Depuis quelques jours, ils étaient repartis vers le sud. La nuit de l’Éveil était pour la fin du mois, il ne fallait plus trop traîner. Les journées étaient plus longues que jamais, et le garçon s’était même préparé à une ou deux nocturnes, s’il le fallait : leur itinéraire quelque peu erratique n’aidait pas à progresser efficacement. Apparemment, le vieux détestait faire demi-tour, et considérait que tout bon chemin devait faire une belle boucle pour revenir en arrière.
  2.  
  3. A l’issue d'une de ces monotones journées de marche forcée, ils trouvèrent un cercle de pierres dressées non loin de l’endroit où ils s’étaient arrêtés pour dormir. Le garçon décida d’aller explorer un peu.
  4.  
  5. Les menhirs étaient régulièrement disposés à quelques mètres les uns des autres, le long d’un rond large d’une vingtaine de pas. Ils étaient là depuis un bon bout de temps, largement couverts de mousses qui laissaient néanmoins deviner des motifs courbes gravés à leur surface. De la végétation poussait à leur base, profitant de l’abri, mais à part ça, le cercle était notablement dégagé et plat, comparé au terrain alentour.
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  7. Le garçon présuma qu’une dalle de granit devait servir de support à l’ensemble, enfouie sous quelques centimètres de terre. Ça, ou une force mystique qui préserverait le lieu des fulgurances anarchiques de la nature qui ailleurs s’en donnait à cœur joie. A moins qu’un jardinier ne vienne régulièrement entretenir le gazon.
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  9. Tandis que ces fécondes réflexions emplissaient son esprit, le jour déclinait. Il allait retourner au camp – le vieux l’avait déjà appelé à deux reprises pour qu’il vienne l’aider avant la nuit noire - lorsqu'une lueur anormale accrocha sa vision périphérique. Il mit un moment à identifier la mousse sur l’un des menhirs, qui luisait légèrement.
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  11. En s’approchant, il comprit que c’était en fait la roche elle-même qui scintillait. Plus étrange encore, la lumière se déplaçait le long des gravures, comme s’il s’était agi d’un liquide progressant dans un immense alambic. L’enfant voulut aller chercher le vieux, et sursauta en le découvrant à ses côtés. Désormais, tous les menhirs brillaient plus ou moins, chacun d’une couleur en particulier. Le spectacle devait être impossible à manquer, si proche du bivouac.
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  13. Ils décidèrent de déplacer le camp au milieu des pierres illuminées, et passèrent la soirée en silence, assis sur l’herbe moelleuse, baignant dans les lueurs roses bleues vertes jaunes.
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  15. Alors qu’ils s’apprêtaient à aller se coucher, un couinement retentit derrière eux. Ils ne purent en identifier la source, et le garçon fit le tour du cercle, intrigué. Un cri de surprise le fit se retourner : le vieux s’était relevé précipitamment, comme si une grosse araignée avait élu domicile sur son matelas. A ses pieds, il y avait une petite boule de lumière rose, qui roulait au sol.
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  17. Le garçon sursauta lui aussi lorsqu’une autre sphère – bleue, celle-ci – passa entre ses jambes. Ils n’avaient jamais rien observé de tel. Ils se rendirent compte que les petites lumières émergeaient du sommet des pierres dressées, et bientôt le cercle fut empli d’une bonne centaine de ces balles multicolores.
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  19. Et ça faisait du bruit. Des couinements comme celui qui les avait alertés retentissaient maintenant sans cesse, comme si les lumières étaient vivantes. Comme si elles essayaient de communiquer.
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  21. Le vieux donna alors un coup de son bâton dans la boule rose, pour voir. La lumière, qui manifestement n’était pas intangible, se mit à rouler autour de lui avec un gémissement outré. Finalement elle cessa, et s’arrêta devant le garçon et son guide qui observaient son manège. Alors, comme par magie, deux grands yeux ronds apparurent, des excroissances surgirent de son corps, deux pour les jambes, deux pour les bras, et elle se mit péniblement debout. Comme elle peinait, retombant sur le dos comme un bébé qui apprend à marcher, la lumière se fit pousser un bâton, et vint – laborieusement – en donner un petit coup dans la botte du vieux.
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  23. « Ça alors » rit le garçon, « elle t’imite, regarde ! »
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  25. « Qu’est-ce-que tu es, exactement ? Et laisse mon pied tranquille, sinon je te montre ce qu’il sait faire avec une grosse balle comme toi. »
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  27. La lumière leva vers lui ses grands yeux, et une bouche apparut en dessous.
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  29. « Comment oses-tu, animal répugnant ! Tu vas voir ce qu'il en coûte de t'adresser de la sorte à ton dieu ! »
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  31. Le vieux ne parût nullement impressionné – légèrement surpris, tout au plus.
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  33. « Un dieu, vraiment ? »
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  35. « Bien sûr ! Pourquoi crois-tu que tes ancêtres auraient bâti ce lieu en notre honneur, sinon ? »
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  37. « C'est pour vous que ces pierres sont là ? » intervint le garçon, « Vous apparaissez ici toutes les nuits ? »
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  39. « Pas du tout, idiot ! Seulement pour le Grand Envol, tout le monde sait ça. »
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  41. Devant leur absence de réaction, la boule rose couina d'un air fatigué et leur expliqua de sa voix suraiguë :
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  43. « Mais sur quelle planète vivez-vous, tous les deux... Le Grand Envol, enfin ! Tous les cent ans, les méduses reviennent parcourir le ciel, et nous, les lucioles, nous apparaissons parmi vous... Et vous nous aidez à nous envoler vers elles ! »
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  45. Le garçon leva les yeux ; il n'y avait rien au-dessus d'eux, si ce n'était le firmament étoilé, guère différent des autres nuits. La luciole rose les regardait d'un air atterré, comme s'ils étaient parfaitement stupides, mais ses congénères poursuivaient leur cirque. Certaines s'étaient également fait pousser des yeux - parfois un seul, parfois trois ou quatre - des membres, une bouche, et désormais elles jouaient énergiquement, au sein d'une cacophonie de petits cris et rires enfantins. Elles formaient des rondes, s’amusaient à se rentrer dedans, ou à s’empiler les unes sur les autres.
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  47. S'il avait été seul, le garçon aurait douté de sa santé mentale. Comme la luciole rose les fixait toujours, dans l'attente manifeste d'un quelque chose de leur part, le vieux reprit la parole, feignant d'ignorer les boules qui essayaient de grimper sur ses jambes.
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  49. « Ah, oui, le Grand Envol, évidemment... Et ces méduses, ce sont les étoiles, c'est ça ? »
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  51. « Bien sûr que non ! Vous le faites exprès ou quoi ? Les méduses, ce sont les méduses, là haut, entre les étoiles et nous... »
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  53. « Suis-je bête. Les méduses sont les méduses, naturellement. Et donc, tu disais que nous étions censés vous aider à les rejoindre ? Et comment devrions-nous procéder, à ton avis ? En vous lançant à bout de bras ? »
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  55. « Mais non, imbécile ! Elles sont bien trop loin, tu vois bien. Non, vous devez vous servir des pierres. C'est pour ça que vous les avez disposées ainsi. Allez, on s'active ! À force de traîner, les méduses vont s'en aller et on sera coincé pour cent ans de plus... »
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  57. Le plus sérieusement du monde, le vieux se tourna vers le garçon et le prit par les épaules.
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  59. « Nous devons faire quelque chose pour ces êtres célestes, ne penses-tu pas ? »
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  61. Il avait dit ça d'un air canaille et l'enfant acquiesça avec un grand sourire, toute fatigue évanouie. Le vieux avait une idée. Pour la mettre en pratique, il avait besoin qu'il lui ramène de l'amadou et l'envoya donc en chercher dans un bois que leur route avait longé toute la journée.
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  63. Et ainsi, suivi d’une petite cohorte de lucioles braillardes et surexcitées, le garçon se dirigea vers les arbres. Il tenta bien d’expliquer à ses camarades ce qu’ils cherchaient, mais en vain. Il s’avéra bien vite que la façon la plus rapide de trouver le champignon idéal - malgré la nuit noire - était de lancer régulièrement une poignée de petites boules lumineuses sur tous les arbres qu’il croisait.
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  65. Il trouva finalement quelques beaux spécimens, et moins d’une heure plus tard il était de retour au cercle de pierres. Le vieux n’était pas resté inactif. Il avait dressé un bûcher qu’il avait recouvert d’un beau tas de hautes herbes. Pour limiter la combustion et former du charbon, expliqua-t-il. Il chargea le garçon de gratter ses champignons pour en récolter l’amadou, pendant que lui-même partait récolter du sel de roche sur les cailloux alentour.
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  67. Ils broyèrent le charbon, et mélangèrent les trois poudres.
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  69. « C’est la poudre noire, c’est ça ? »
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  71. L’autre opina du chef, le visage concentré malgré la horde de lucioles intriguées, agglutinée autour de lui. Le garçon se fit la réflexion qu’il ne l’avait jamais vu arborer un visage si heureux, et cela le réjouit également. C’était agréable, de faire quelque chose ainsi, tous les deux.
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  73. « Éloigne-toi du feu avec ça. La poudre noire, oui. Sinistre réputation. Amplement méritée. Vois comme il est facile d’en fabriquer… Mais ce soir, mon garçon, nous en ferons quelque chose de superbe. Attrape mon bâton et la scie dans le sac, s’il te plaît. »
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  75. Depuis qu’ils s’étaient rencontrés, jamais l’enfant n’avait vu son compagnon marcher sans son bâton. Un long chaume de bambou, particulièrement agréable au toucher, et d’une légèreté sans égale : le parfait allié du voyageur. Sans sourciller, le vieux lui expliqua comment le débiter : un trait de coupe toutes les deux alvéoles, de façon à former des tubes d’une quinzaine de centimètres de long, contenant chacun une cavité ouverte et une autre fermée. Surtout, ne pas fendre le bois.
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  77. Lorsqu’ils eurent à leur disposition une bonne dizaine de tubes, ils en percèrent précautionneusement la partie close, et la bourrèrent de poudre noire. Ils parachevèrent leur œuvre en bricolant de longues mèches de tissu, qu’ils badigeonnèrent du reste de combustible.
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  79. Le vieux se tourna solennellement vers la luciole rose.
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  81. « Bien, nous sommes prêts. Allons, qui veut faire office de cobaye ? »
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  83. Il fallut se montrer ferme tant les lucioles se ruèrent sur les fusées artisanales. Le garçon en choisit une dizaine, et les enfonça vigoureusement dans la partie creuse d’un projectile. Ils eurent toutes les peines du monde à former un périmètre de sécurité, et allumèrent la mèche. Tous retinrent leur souffle.
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  85. La fusée décolla en sifflant, vive comme l’éclair, sous les ‘’oooooh’’ et les ‘’aaaah’’ enthousiastes de l’assemblée.
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  87. Elle disparut bien vite de leur champ de vision, et alors que l’excitation de la réussite commençait à se teinter de la déception des conclusions, quelque chose advint. Un grand bruit retentit en l’air, et une formidable gerbe colorée éclaira la campagne. Des éclairs de toutes les couleurs zébrèrent le ciel, multitude d’étincelles jaunes, bleues, roses, vertes, dont la provenance ne souffrait aucune ambiguïté.
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  89. « Tu penses qu’on les a tuées ? » chuchota le garçon à son compagnon.
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  91. « Mais non, qu’est-ce-que tu vas imaginer. C’est l’effet de la méduse, ça. Regarde, comme les autres sont heureuses ! »
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  93. En effet, toutes les lucioles encore au sol s’en donnaient à cœur joie. C’était un véritable concert de vivas, et même la ronchonne petite boule rose avait levé sa canne et sautillait d’impatience. Toutes embarquèrent, et les deux voyageurs restèrent seuls dans le cercle de pierres après avoir allumé les mèches.
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  95. Une fois le spectacle achevé, les dernières lueurs disparues du ciel, ils se couchèrent dans le silence retrouvé de la clairière, alors que l’aube commençait à poindre à l’horizon. Le réveil s’annonçait compliqué…
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