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- Lohim marchait en silence. Il était torturé par la scène de l’attaque à laquelle il avait assisté.
- D’ailleurs, était-ce vraiment une attaque ? Ces "assaillants" n’avaient pas l’air bien belliqueux. Ils n’avaient fait aucun blessé parmi les gardes du village. Peut-être cherchaient-ils seulement refuge derrière les hauts murs ? Dans ce cas, il fallait qu'il fussent vraiment désespérés pour vouloir retourner ainsi régulièrement à l'abattoir, sans jamais réussir à poser le pied derrière la muraille. Ou presque.
- Oui, il y en avait bien un, ou une, qui était passée. Et cet envahisseur avait tué le père de Melik. Il ne s’agissait donc pas de simples réfugiés sans défense. Sans doute les Engladyrkuns de l'extérieur souffraient-ils de la même illusion que ceux du village. Chaque lune, ils cherchaient à reprendre leurs terres des griffes de monstres inexistants. Quel immense gâchis.
- Le garçon savait que ces suppositions étaient inutiles. Toutes les questions qu’il avait en tête resteraient sans réponse. C’était sûrement ce que le vieux avait voulu lui signifier. Sur le moment, l’enfant avait été surpris, incrédule même, du discours d’acceptation que tenait son compagnon. Il avait été déçu par son manque d’empathie. Mais à présent qu’il y réfléchissait à tête froide, il savait que Sven n’était pas insensible. Le vieil homme souffrait lui aussi de la situation absurde dont ils avaient été témoins. Cela se voyait dans ses yeux. Mais il s’était résigné. Il en avait fait son deuil, voilà tout.
- Lohim ne parvenait pas à ce niveau de stoïcisme. Physiquement, il ne le pouvait pas. La scène horrifique capturait ses pensées le jour et hantait ses rêves la nuit. Peu à peu, dans son esprit, elle s’était réduite à une seule image. L’essentiel. Le cœur de l’ignominie : une silhouette méconnaissable qui se tordait au milieu des flammes.
- Le garçon s’épuisait à lutter, en vain. Il était prêt à tout pour éviter la scène. Mais cette dernière semblait déterminée à venir habiter ses paupières. De jour, il pouvait encore trouver des méthodes pour s’en défaire. Il s’obstinait à observer son environnement dans ses moindres détails. Une feuille, une montagne, une empreinte de pas dans la terre glaise... Il n’y parvenait pas trop mal. Mais de nuit, l'image se cachait partout. Si la Frontière finissait toujours par apparaître au loin dans ses rêves, éternellement inaccessible, la vision de cauchemar, elle, finissait toujours pas survenir tout près de lui ; beaucoup trop près. Elle était ultimement inévitable. Elle pouvait être visible à travers la fenêtre d’une salle de classe, ou s’étendre en ombre chinoise sur un mur blanc. Ou encore, parfois, le garçon l’entrapercevait dans le reflet d'un lac paisible – ou peut-être la scène affreuse se jouait-elle au fond de l’eau ?
- Il sentait que s'il ne parvenait pas s'en détacher, c’était parce qu'il ne pouvait pas comprendre le peuple auquel il avait rendu visite. Il ne pouvait pas comprendre que l’on continuât ainsi à s’entretuer sans chercher à rompre le cycle de violence. Il ne parvenait pas à tourner la page, à "passer à autre chose". Alors il décida de supprimer la vision.
- Cette nuit, il guetterait l’image néfaste, et trouverait le moyen de l'enfermer dans un repli de son rêve. Là, elle ne pourrait plus l'atteindre, et vice versa. Ainsi il aurait retiré la source de ses maux ; retiré de ses pensées conscientes, et de son inconscient, et de son subconscient. Il éradiquerait purement et simplement la vision de son esprit.
- Il passa la journée à se préparer mentalement. Il attendait fiévreusement l’heure nocturne. Le vieux vit bien que quelque chose clochait pendant qu’ils marchaient côte à côte. Mais de toute façon, le garçon paraissait tourmenté depuis qu’ils avaient quitté la ville des Engladyrkuns. Son compagnon prit sa fébrilité pour un nouveau symptôme de son traumatisme.
- La nuit vint. La volonté de piéger la source de son malheur avait si bien occupé son esprit toute la journée qu’elle s’était perpétuée dans l’atmosphère de ses rêves. Il était à présent tapi au sein d’une jungle chaude et humide, aux aguets. Il était de retour près de l'étang où il avait emprunté le passage souterrain lorsqu’il cherchait Sven. Il se tenait accroupi dans les roseaux, parfaitement silencieux. À ses côtés, sa monture invisible était tout aussi immobile que lui. Il voyait le souffle de la bête écarter les brindilles et créer d'infimes vaguelettes dans l’eau de l’étang.
- Tous deux, ils attendaient quelque chose, ou quelqu’un. Le garçon ne se souvenait plus quoi ou qui.
- Soudain, il vit une lumière dans les fourrés à quelques pas de lui. Très lentement, à pas de loup, il s'approcha. Il enjamba un buisson, il écarta une liane, et il vit ce qu’il cherchait. C’était une minuscule clairière, à peine une éclaircie dans la végétation. En son sein, il y avait un feu. Non pas un feu de camp rassurant, mais un feu qui paraissait brutal. Les ombres qu'il projetait semblaient vives et vicieuses, comme si elles voulaient s'échapper du foyer et conquérir le monde alentour. Il y en avait aussi au sein même des flammes. Non, celles-ci n’étaient pas des ombres. C’était une forme dans le feu. Du mouvement…
- Près de lui, l’animal invisible renâcla bruyamment. Le garçon le prit comme un avertissement. Non, il ne devait pas se souvenir ! Il devait agir, et vite.
- Dans son rêve, il commandait à la flore. Il fit un geste circulaire de la main, et la végétation se referma sur la clairière. D’abord, les lianes entourèrent le feu. Puis les bosquets se pressèrent les uns contre les autres pour former un mur végétal. Les branches chargées d’un épais feuillage descendirent pour couvrir la scène honnie. Le sol lui-même se tordit pour achever de refermer la geôle que l’enfant-roi avait créée. Désormais, il ne pouvait plus voir le feu. Il ne pouvait même plus poser le pied dans la clairière, même avec son omnipotence de rêveur conscient. Il venait de créer une Frontière.
- Satisfait, Lohim décida de se réveiller. Mais lorsqu’il ouvrit les yeux, il fut immédiatement assailli par un sentiment de manque profond.
- Il y avait un vide dans sa mémoire. C’était comme un trou béant, impossible à ignorer. Il en trouva bien vite l’objet : il ne parvenait plus à se souvenir du visage des Engladyrkuns. Aucun visage ne lui revenait. Même son ami Melik n’était plus qu’une vague silhouette dans son esprit. Lorsqu’il tentait de se remémorer le village au pied de la muraille, il lui apparaissait peuplé de formes fantomatiques, sans traits ni expression faciale. C’était terrifiant.
- Il se rendit compte que sa respiration était saccadée. Il n’avait toujours pas quitté sa couche. Il se tenait recroquevillé dans sa couverture, en proie à une crise de panique naissante. Mais le vieux était à ses côtés. Il semblait avoir déjà compris ce qu’il se passait – comment était-ce possible ? Il ne posa aucune question au garçon. Il lui dit rapidement :
- « Si tu viens de créer le trou, il n'est pas trop tard. Prends ça. »
- Lohim baissa les yeux sur la main noueuse ouverte devant lui. Elle contenait une toute petite portion de la mousse violette des Onirinautes. Il n’hésita pas longtemps, et goba la mixture.
- « Essaie de te souvenir de ton rêve. Il devrait être encore assez frais dans ta tête. »
- Le garçon se concentra intensément, avec l’énergie du désespoir. Des sensations lui revinrent pêle-mêle. L’humidité. Le feuillage dru. Les roseaux. La boue. Les flammes. Peu à peu, toutes ces touches de couleur recomposèrent un tableau à peu près cohérent, et il se retrouva à nouveau dans les bosquets. Devant lui, un monticule de plantes et de glaise formait une sphère presque parfaite. Une lumière chaude semblait pulser au sein de celle-ci. L’enfant se tenait agenouillé devant le globe rougeoyant, les mains jointes et serrées à s’en faire blanchir les phalanges.
- Lentement, il décroisa les doigts, puis écarta les bras. La sphère végétale se délita. Les lianes défirent leurs entrelacs, les branches d’arbre se redressèrent et les buissons retrouvèrent leur place. La trame de l’espace elle-même, qui avait été comme comprimée autour du feu, revint à son état normal.
- La vision infernale était toujours là, juste devant lui. Il ne pouvait en détourner les yeux. Mais à présent, il ne le voulait pas. Aussi atroce fût-elle, la scène était à sa place. Il ne la fuirait plus.
- Il s’efforça d’affronter un moment cette intolérable réalité, puis il laissa ses paupières retomber comme un rideau salvateur. Lorsqu’il les rouvrit, ce fut pour contempler le visage inquiet de son compagnon.
- Le garçon revint doucement à lui. Pour l’heure, il ne se sentait pas la force de parler, ni même de réfléchir à ce qui venait de se passer. Alors, le vieillard tira la leçon pour lui :
- « Tu vois, ce n'était pas la solution. Ce n’est jamais la solution. Je sais que l'acte de création est dangereux, nous en avons parlé. Mais la suppression est tout aussi dangereuse, sinon plus. On ne sait jamais ce que l'on va perdre en essayant de soustraire quelque chose à son propre esprit. »
- « Pas une bonne idée, j’ai saisi. Mais qu’est-ce que je dois faire alors ? »
- « Tu dois accepter sans comprendre. Ou peut-être, accepter que tu n'accepteras jamais. »
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