Ivain

Hannibal - Fanfic - Ep 1

Mar 10th, 2022
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  1. Hannibal s’ennuyait.
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  3. Il ouvrit brièvement les yeux pour parcourir d’un regard morne son étroite cellule. Le mobilier reflétait à la fois la sophistication de ses goûts et le succès de toutes ses collaborations avec le FBI depuis qu’il avait été incarcéré. À chaque fois qu’on le consultait sur une affaire criminelle, il exigeait un nouveau meuble, un nouvel accessoire, ou un nouveau livre en échange. D’abord, il s’était agi de rompre avec la froideur vide de son nouvel habitat, et avec le manque notable de raffinement dans sa décoration. Mais à présent, il ne le faisait plus que par principe, et pour son amusement personnel. Il aimait observer la grimace d’agacement que Jack tentait vainement de réprimer lorsque l’on incorporait sa récompense à la petite pièce.
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  5. Ce souvenir lui aurait certainement arraché un sourire, n’eut été son humeur maussade. La source de celle-ci n’était pas son emprisonnement. Certes, il était confiné à une douzaine de mètres carrés, mais il pouvait toujours lire, jouer de la musique ou en écouter, ou bien tout simplement s’absorber dans des réflexions qu’il avait laissées de côté. De fait, Hannibal ne connaissait pas l’ennui au sens classique du terme.
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  7. Non, ce qu’il ressentait était plutôt un manque. Le manque d’un esprit suffisamment captivant avec lequel échanger. S’il était honnête avec lui-même, c’était un sentiment qu’il éprouvait de manière chronique depuis bientôt quatre ans. Depuis son arrestation par Will Graham. Le problème n’était pas que Will l’ait mis en prison, mais plutôt que l’enquêteur ait arrêté de converser avec lui, et que personne depuis lors n’ait montré des qualités intellectuelles ou des traits psychologiques en mesure de susciter son intérêt.
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  9. Il s’exhorta mentalement à plus de discipline. Un stoïcien digne de ce nom devait savoir contrôler sa perception des évènements qui l’affectaient, plutôt que de s’adonner à l’apitoiement sur son propre sort. En premier lieu, il avait de quoi s’occuper les neurones. Son hobby du moment était d’écrire des recettes. Bien qu’il ne pût tester aucune d’entre elles lui-même – il était bien sûr hors de question de procurer des couteaux ou des matières combustibles à Hannibal Lecter – il pouvait les faire éditer. Et les quelques retours qu’il avait eu suite à ses premières publications étaient très encourageants. Cela ne l’étonnait pas. Après tout, la cuisine était l’une de ses passions depuis des décennies. Et comme tout ce à quoi il appliquait son intellect aigu et son perfectionnisme maladif, il excellait en la matière.
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  11. Il s’installa donc au bureau d’ébène qu’il avait reçu suite à l’affaire de l’Empaleur de Sheffield. Son projet du moment était un potage automnal d’inspiration cadienne. Une minutieuse préparation culinaire dont chaque étape, chaque mouvement étaient inscrits à l’encre sur le papier. Autant que le contenu du texte, il aimait ce travail de calligraphie, sobre car fonctionnelle, mais pas dénuée d’élégance. Le simple son que faisait la pointe de son stylo-plume en creusant de manière infime la surface du papier était une grande source d’apaisement pour lui.
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  13. L’apaisement fut toutefois de courte durée. Il avait à peine ajouté quelques mots à son ouvrage qu’il entendit un bruit de pas émaner du couloir. Il fixa la porte à travers l’épaisse vitre qui le retenait captif – mais visible à tout moment. Le battant s’ouvrit pour dévoiler un homme d’âge moyen, aux gestes secs et nerveux, vêtu aux couleurs de la police municipale. Hannibal considéra un moment ce nouvel arrivant.
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  15. Des traits tirés, des cernes, et une trace suspecte près du col qu’il avait maladroitement tenté de camoufler dans un repli de sa veste : le policier était père d’un enfant en bas âge. Il présentait également une légère jaunisse, probablement de longue date, et d’occasionnels tremblements ; tout cela, couplé à la vivacité qu’il parvenait à maintenir malgré sa nuit blanche, et à de plus discrets signes dans son expression faciale, suggérait une vie de fêtard poussée aux frontières de l’alcoolisme, abruptement interrompue par sa paternité, et à laquelle il souhaitait probablement retourner sans se l’avouer. Une dernière chose se lisait dans son apparence. Une chose tristement prévisible, que partageaient presque tous ses geôliers : la peur. Une peur primale, irrépressible, qu’ils ressentaient tous en présence du célèbre tueur, même quand celui-ci était emprisonné et placide. Le jeune père ne pouvait s’empêcher de craindre qu’Hannibal s’en prenne au fruit de ses entrailles. Ou peut-être, plus directement, à ses entrailles.
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  17. Rien de tout cela ne présentait le moindre intérêt pour Hannibal. Ce policier ne méritait pas plus son attention que tous ceux qui l’avaient précédé. Avant qu’il ait pris la parole, le prisonnier avait déjà reporté son attention sur son ouvrage.
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  19. « Bonjour, Docteur Lecter. Je suis l’agent Postminger. On m’a chargé de vous proposer un nouveau travail de consultant pour une enquête. Il s’agit encore une fois d’un homicide volontaire, et peut-être même de plusieurs. Un cadavre vient d’être retrouvé dans un local technique sous le Fairmount Park, à Philadelphie. Est-ce que vous acceptez de participer à l’investigation ? »
  20.  
  21. « Mon cher », rétorqua Hannibal sans lever les yeux, « vous vous doutez que je ne consentirai pas à me prêter à votre petit jeu d’énigmes si je n’ai pas un élément tangible pour susciter ma curiosité. Donnez-moi donc les photographies du trépassé, que je puisse vous faire une réponse informée. »
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  23. « C’est que…je n’ai pas de photos pour vous, cette fois. C’est à cause de la nature particulière du crime. »
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  25. « Oh ? »
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  27. À présent, l’ancien psychiatre daignait regarder son visiteur.
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  29. « Vous voyez, le corps est situé dans une sorte de cuve, et conservé dans une substance étrange. Nous ne voulons pas prendre le risque de le déplacer. L’agent Myna – c’est elle qui est en charge de l’enquête, et qui a décidé de faire appel à vous – elle a décrété que des photographies ne "rendraient pas justice" à la scène de crime. Elle m’a demandé de venir vous chercher. Si vous acceptez de participer, je vous emmène tout de suite à Philadelphie, et vous pourrez observer la chose vous-même. »
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  31. « Voilà qui est intrigant, je le reconnais. »
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  33. Hannibal laissa son regard retomber sur le manuscrit devant lui. Il faisait mine d’hésiter à l’abandonner, mais en son for intérieur sa décision était déjà prise. Une opportunité de retrouver l’air libre, pendant plusieurs heures consécutives, était déjà difficile à décliner ; mais plus encore, sa curiosité avait réellement été piquée par ce qu’on lui proposait d’analyser. Les autorités appelaient cela une scène de crime ; pour lui, ce serait une œuvre d’art à admirer, et à étudier.
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  35. « Fort bien. Je me faisais justement la réflexion qu’il me faudrait une lampe de chevet pour poursuivre mes lectures après le couvre-feu. »
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  37. ***
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  39. Il était à présent assis à l’arrière d’une voiture de police banalisée, sur la banquette centrale, des menottes aux mains, et flanqué de deux policiers trappus à la nervosité évidente. Lorsqu’il levait les yeux vers le rétroviseur central, il pouvait voir le conducteur jeter fréquemment un regard inquiet à son encontre.
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  41. Hannibal, lui, était agréablement détendu. Il savourait la lumière du jour qui tombait sur lui à travers la vitre, le plaisir simple de voir le paysage défiler et, bien sûr, l’angoisse qu’il suscitait chez ses gardiens. Vraiment, peu de choses suffisait à la psyché humaine pour s’extirper de la torpeur de l’ennui. Mais tout de même, il pouvait mettre ce temps à profit.
  42.  
  43. « Parlez-moi donc du cas », s’enquit-il à l’intention de Postminger, assis à la place du mort. « Avez-vous pu identifier la victime ? »
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  45. « A priori oui. Il s’agirait de Jared Mainnard, un commerçant sans histoire disparu il y a un peu plus de six ans. Il tenait un petit magasin de chaussures en banlieue de Philadelphie. Il était souvent agressif avec son employé et avait une belle collection d’infractions au code de la route, mais on ne peut pas dire qu’il avait des ennemis. »
  46.  
  47. « En tout cas, pas de ceux qui auraient un motif plausible pour le tuer, j’imagine. »
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  49. « Oui. Mais de toute façon, le coupable ne connaissait pas forcément sa victime. Surtout que, comme vous allez le découvrir, le mode opératoire du crime semble indiquer l’agissement d’un tueur en série, affecté de psychopathie. Le corps est… »
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  51. « Attendez mon brave, ne me dévoilez pas les aspects les plus excitants tout de suite. Laissez m’en un peu pour quand je contemplerai la scène de crime de mes propres yeux. »
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  53. Postminger acquiesça, sans chercher à cacher le dégoût que lui inspiraient les appétences de l’ancien psychiatre.
  54.  
  55. « Vous êtes ici pour nous aider à résoudre le cas, Docteur Lecter. Ne l’oubliez pas. »
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  57. « Mais assurément. Il s’agit simplement pour moi de joindre l’utile à l’agréable », conclut Hannibal, en ne manquant pas d’insister sur le dernier mot.
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  59. Le reste du trajet se déroula en silence. La terre et le bitume glissaient devant ses yeux distraits. Les étendues cultivées parsemées de bâtiments simples laissèrent la place à une zone commerciale largement bétonnée, puis à une banlieue proprette, pleine de maisons cossues en rangs bien ordonnés. Ils arrivaient aux abords de Philadelphie. Bientôt, les habitations se firent plus serrées, et plus frustes. Les jardins se firent plus petits et plus rares, comme étouffés par le volume de ciment. Après une longue traversée de cette jungle urbaine, Hannibal vit avec satisfaction les arbres du Fairmount Park poindre entre les façades.
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  61. Le véhicule pénétra dans un immense parking, erra quelques minutes dans le dédale de berlines et de SUV, puis s’immobilisa. Hannibal sortit, toujours menotté et étroitement flanqué de ses deux escortes. Il était au milieu d’une mer de tôle multicolore qui rutilait au soleil. C’était les derniers beaux jours de l’automne, et les citadins venaient par centaines déambuler dans le parc. Qu’importe, il saurait profiter de la nature retrouvée, même s’il devait la partager avec la foule.
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  63. Fairmount Park ne le déçut pas. Chacun de ses sens était envahi d’impressions qu’il avait presque oubliées après quatre années d’emprisonnement. Et à cause de cette privation, toute sensation lui paraissait maintenant exquise. Les paillettes d’or que le soleil d’octobre faisait apparaître à travers les branches torses chargées de feuilles rouges, vertes et orangées. Le son à la fois doux et guttural qu’un ruisseau caché laissait discrètement entendre entre les éclats de voix et de rire des enfants. Et surtout, un bouquet de senteurs qui venaient combler l’odorat notoirement fin du meurtrier. Le parfum rond et légèrement sucré des marronniers se mêlait aux notes fraîches et piquantes de l’herbe récemment coupée. Les feuilles mortes qui entamaient leur décomposition exhalaient une fragrance brute, puissante et musquée, qui n’était pas sans rappeler certains vins naturels. Même l’odeur grasse et vulgaire qui émanait du stand de hot dogs le plus proche était un rappel bienvenu, après tous ces mois passés dans une salle étriquée dont la seule information olfactive était celle des livres et des meubles cirés.
  64.  
  65. Hannibal en fut presque déçu de voir apparaître sa destination. Il s’agissait d’un simple monticule de terre dans lequel avait été enchâssée une large dalle de ciment garnie d’une trappe métallique à deux battants. Celle-ci s’ouvrait sur une galerie faiblement éclairée par un néon mural blanchâtre. Un périmètre avait hâtivement été érigé autour du tertre, au ruban jaune, pour empêcher les curieux de s’aventurer dans le tunnel.
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  67. Sans un mot, Postminger s’engouffra dans le souterrain, suivi de près par les deux colosses qui emmenèrent le prisonnier avec eux. Ce dernier avança de bon cœur, tout à la joie de découvrir enfin le meurtre sur lequel on faisait tant de mystère. Il en oublia instantanément la ballade sensorielle dont il venait d’être privé.
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  69. Au bout de la galerie plongée dans la pénombre, il y avait une épaisse porte métallique, déjà ouverte. Elle dévoilait une salle exigüe mais nettement mieux éclairée. En son centre, une cuve cylindrique d’un mètre de diamètre, ouverte elle aussi, était enfoncée dans le sol en terre battue ; ses rebords en émergeaient à peine. Deux spécialistes, arborant les tenues et l’équipement de la police scientifique, s’affairaient auprès de ce puit d’acier. À leurs côtés, une femme habillée en civil discutait pensivement avec un policier municipal.
  70.  
  71. Avisant l’arrivée de Postminger et de son captif, elle s’interrompit et considéra un moment Hannibal, qui ne se priva pas de la dévisager en retour. Immédiatement, il sut qu’elle présentait un profil bien plus intéressant intellectuellement que toutes les figures d’autorité auxquelles il avait eu affaire jusqu’ici.
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  73. Elle portait un chignon serré mais pas au point d’être inconfortable, un maquillage simple fait avec habitude, et des habits communs, sans élégance particulière mais - étrangement – taillés sur mesure. Son apparence extérieure n’avait pas pour but de plaire, ni de donner l’impression de sérieux que recherchaient consciencieusement nombre de jeunes inspecteurs et inspectrices de la police criminelle. Elle s’habillait pour être en confort, et surtout pour bouger vite si nécessaire.
  74.  
  75. En s’avançant vers lui, elle confirma sa première impression : elle avait l’économie de mouvement caractéristique d'une formation rigoureuse aux arts martiaux. Et maintenant qu’elle lui faisait face, il pouvait voir qu’elle avait sanglé le holster de son arme de service d’une manière non standard, et sans aucun doute plus adaptée à sa propre morphologie et posture. Elle ne présentait aucun signe de fatigue, ni même d’ennui, bien qu’elle ait manifestement attendu sa venue depuis Baltimore. Elle semblait vivre pour son travail. Avant l’arrivée d’Hannibal, elle avait les yeux dans le vague, mais un air de concentration ; à présent, elle ne le lâchait pas du regard. Ainsi, elle était déjà entièrement accaparée par ce nouveau cas, mais savait reconnaître le danger principal dans la pièce.
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  77. Enfin, il y avait un détail particulièrement appréciable, la cerise sur le gâteau : elle était la seule ici à ne pas avoir peur de lui. Il remarqua même qu’elle adaptait, presque imperceptiblement, ses déplacements à ceux du meurtrier, de manière quasi-autonomique. Elle était parfaitement consciente de la menace qu’il représentait, et déjà prête à la contenir. Oui, il apprécierait beaucoup travailler avec elle. Et plus encore se mesurer à elle, si possible.
  78.  
  79. « Agent Callie Myna, détective de la police criminelle », énonça-t-elle en guise de présentation.
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  81. « Docteur Hannibal Lecter, anthropophage. »
  82.  
  83. Sa répartie cynique lui valut quelques rictus crispés, une grimace et un rire nerveux. Myna resta parfaitement impassible et entama le briefing sans plus de préambule :
  84.  
  85. « J’ignore combien de temps en liberté je pourrai vous obtenir, docteur, alors je vais le mettre à profit sur-le-champ. Hier, un gardien du parc du nom d’Owen Tonisson, qui voulait agrémenter sa ronde nocturne par un peu d’exploration en solitaire, est tombé sur cette salle souterraine, un ancien local technique. La cuve centrale n’était pas scellée, mais elle était fermée par le couvercle que nous avons déposé ici. »
  86.  
  87. Elle fit un geste mesuré en direction d’un recoin où gisait une grande pièce métallique circulaire. Celle-ci était gravée et peinte de motifs remarquables. Hannibal émit un bruit appréciateur.
  88.  
  89. « Mmh, des arabesques caractéristiques de l’Art Nouveau allemand, fin de période. Probablement reproduit d’après une peinture du début des années 1910. Une œuvre tout à fait étonnante pour une installation fonctionnelle comme celle-ci. »
  90.  
  91. « C’est parce qu’elle n’en fait pas partie. Le réservoir était initialement fermé avec un couvercle tout ce qu’il y a de plus banal, et scellé. Le meurtrier l’a vidé, a fait une mise en scène son crime à l’intérieur, puis l’a refermée avec ce disque élégamment décoré, comme pour signer son méfait ; ou, plus probablement, inciter l’éventuel passant à l’ouvrir. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé hier. Quand M. Tonisson a découvert le corps, il a immédiatement alerté son supérieur, qui nous a prévenus sans attendre. Fort heureusement, personne n’a touché au contenu de la cuve avant notre arrivée. »
  92.  
  93. « Justement, puis-je… ? », demanda Hannibal en faisant un signe de tête vers ladite cuve.
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  95. L’inspectrice hocha la tête.
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  97. « Faites attention à ne rien contaminer. »
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  99. Il s’avança vers le milieu de la pièce, sa curiosité culminant en une véritable fébrilité qu’il ne parvenait pas à masquer. Doucement, il posa un genou à terre, et se pencha par-dessus le mince rebord métallique. Le réservoir était plein d’une matière gélifiée et translucide, légèrement teintée de jaune orangé. À travers cette substance, on devinait aisément une silhouette assise sur le fond, nue ou presque, la tête courbée au point de regarder son propre abdomen. Ses deux mains étaient rassemblées près de son torse ; peut-être jointes, il n’aurait pas su dire. Le corps était recroquevillé sur lui-même mais, ainsi pris dans la gelée, il ne s’affaissait pas. Malgré cette contorsion, il avait une certaine dignité dans son immobilisme. On aurait dit une statue de priant, figée dans une attitude d’introspection pour l’éternité.
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  101. Ceci dit, la substance elle-même revêtait tout autant d’intérêt aux yeux d’Hannibal. Sa viscosité et sa teinte semblaient avoir été soigneusement choisies pour préserver la scène intacte, et la nimber d’une aura de mystère. L’ensemble rendait l’impression d’une icône. Il aurait voulu toucher la matière du bout des doigts pour en déterminer la texture exacte, mais il sut s’abstenir.
  102.  
  103. « Qu’est-ce ? » demanda-t-il au scientifique toujours accroupi près de la cuve.
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  105. « Eh bien… » commença l’homme.
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  107. « Attendez. »
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  109. L’interjection provenait de Myna.
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  111. « Avant de répondre aux questions du Docteur Lecter, il y a quelque chose dont je dois m’assurer. »
  112.  
  113. Soudain, elle franchit la distance qui la séparait du prisonnier. Ce dernier n’eut que le temps de hausser un sourcil interrogateur avant qu’une lumière crue inonde son champ de vision, tout près de son œil gauche.
  114.  
  115. « Que… »
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  117. « Docteur, avez-vous déjà vu cette scène de crime ? »
  118.  
  119. La lampe s’éteignit, le plongeant dans l’obscurité par contraste. Avant qu’il n’ait eu le temps de se reprendre, une nouvelle source de lumière s’alluma sous son œil droit. L’éclat était presque insoutenable.
  120.  
  121. « Répondez à ma question. »
  122.  
  123. « Je…non, je ne l’avais jamais vue. »
  124.  
  125. « Aviez-vous connaissance de ce meurtre avant aujourd’hui ? »
  126.  
  127. L’éclairage brutal changea à nouveau de côté ; puis, encore une fois, quelques secondes plus tard.
  128.  
  129. « Répondez s’il-vous-plaît. »
  130.  
  131. « Non, je n’en avais jamais entendu parler. »
  132.  
  133. « Le nom "Jared Mainnard" vous évoque-t-il quelque chose ? »
  134.  
  135. À présent, les lumières alternaient rapidement. La détective prenait soin de garder un rythme irrégulier pour le déstabiliser. Elle voulait le maintenir dans un état de surprise et de confusion pour qu’il n’ait pas la possibilité de réfléchir à un mensonge. C’était tout à fait réussi.
  136.  
  137. « Votre collègue, Postminger, l’a mentionné pendant le trajet. Je n’avais jamais entendu ce nom avant. »
  138.  
  139. « Bien. »
  140.  
  141. Alors que les pupilles d’Hannibal criaient grâce, les lampes s’éteignirent enfin.
  142.  
  143. « Je tiens à m’excuser pour ce traitement », reprit Myna. « Il était impératif de m’assurer que vous n’étiez pas impliqué dans cette affaire avant d’avoir recours à vos conseils. Et je connais l’efficacité limitée des tests de vérité classiques face à des individus qui ont votre profil psychologique. Je préfère me fier à mon instinct et à ce genre de méthodes plus…directes. »
  144.  
  145. Le meurtrier sortit un mouchoir de soie de sa poche de veston et s’en servit pour essuyer une larme qui perlait au coin de son œil. Il répondit d’une voix affable :
  146.  
  147. « Je comprends. »
  148.  
  149. Il avait pleinement repris contenance. Il ne gardait aucune rancœur suite à cette curieuse agression. Il en retirait même une certaine admiration pour Callie Myna. Le test qu’elle avait mis au point ne fonctionnerait probablement pas sur des suspects à la psyché plus commune. L’impression de panique qu’il suscitait les aurait sans doute poussé à l’incohérence ou à l’improvisation. À l’inverse, la jeune inspectrice tirait parti de l’inaptitude d’Hannibal à éprouver une bonne partie du spectre émotionnel. Elle avait donc conçu cette méthode pour lui spécifiquement. Il en fut flatté.
  150.  
  151. « À présent que vous êtes rassurée quant à mes motivations, peut-être pourrais-je obtenir réponse à mes interrogations ? »
  152.  
  153. Myna fit un hochement de tête à l’attention de l’expert, qui avait assisté à toute la scène bouche bée. Après un moment notable d’hébétude, celui-ci reprit son exposé :
  154.  
  155. « Hum, oui. La substance que vous voyez est, pour ainsi dire, inédite. Il s’agit d’un mélange que je n’avais jamais observé auparavant ; ni moi, ni aucun de mes collègues. Il est très similaire à certaines préparations utilisées en science médicale pour préserver la matière organique, mais il fait également intervenir des connaissances de… hum… de cuisine. Notamment, il contient un épaississant particulièrement bien adapté à l’utilisation que le tueur en a fait. Nous pensons que la cuve a été remplie par la substance à l’état liquide, et que cette dernière s’est très rapidement amalgamée pour conserver le corps dans la position que vous voyez, et le prémunir de toute dégradation. Il est très difficile de déterminer la date du décès vu les circonstances, mais je serais prêt à croire que Mainnard a été conservé ainsi depuis sa disparition annoncée, il y a six ans. »
  156.  
  157. « Impressionnant. Et tout cela, en offrant toujours la possibilité au spectateur de voir la victime. »
  158.  
  159. Il vit du coin de l’œil la détective sourciller au terme de "spectateur".
  160.  
  161. « De le voir, mais pas d’y toucher », rétorqua le scientifique. « Avec ce genre de mixture, si nous essayons de nettoyer la cuve pour atteindre le corps, nous abîmerons très probablement ses tissus. Ils sont, pour ainsi dire, liés à la substance maintenant. »
  162.  
  163. « Je vois. »
  164.  
  165. Hannibal se tourna vers l’agent Myna.
  166.  
  167. « Et je comprends également pourquoi vous avez jugé qu’une photographie ne me permettrait pas d’étudier cette scène de crime. Nous ne pouvons que l’observer sous tous les angles pour tenter de nous figurer sa forme dans l’espace. Cependant, pour un examen plus approfondi du corps, nous pourrions utiliser des techniques d’imagerie plus modernes. Peut-être vous y êtes-vous déjà essayés ? »
  168.  
  169. « Effectivement. » dit-elle en brandissant une liasse de papier photographique noir. « Nous avons demandé un scan complet du réservoir par différentes méthodes d’imagerie, et il a été effectué ce matin. Ces images nous sont parvenues peu avant votre arrivée ici. Tenez. »
  170.  
  171. Il prit les clichés et les observa longuement. La position de Mainnard était un peu plus nette dessus. On voyait distinctement les doigts de sa main droite plonger dans une large plaie au niveau du thorax, qu’il maintenait ouverte de son autre main. En regardant attentivement, on pouvait voir ses phalanges se refermer sur une forme qui était familière à Hannibal, quelque chose qu’il avait vu plusieurs fois à l’époque où il était chirurgien.
  172.  
  173. « Un pontage ? »
  174.  
  175. « C’est ce que nous pensons », confirma l’expert à ses côtés. « Aussi incroyable que cela puisse paraître, il semblerait que le meurtrier ait effectué un pontage aorto-coronarien sur le corps avant de le disposer dans la cuve. Il a ensuite placé la main de Mainnard sur le pont artériel, comme pour faire croire que ce dernier avait effectué l’opération lui-même. Nous ignorons pourquoi il a fait cela. Peut-être voulait-il faire démonstration de sa dextérité, et ajouter une mise en scène qui suggère que la manipulation est facile, par provocation ? »
  176.  
  177. « Avec tout le respect que je vous dois, vous faites fausse route. »
  178.  
  179. Tous les regards se tournèrent vers Hannibal avec étonnement.
  180.  
  181. « Voyez-vous, vous êtes parti du principe que le pontage, et la disposition du corps, ont été effectués post-mortem. Mais il n’en est rien. Observez la dilatation de la gorge : on comprend que la substance gélifiante est présente à l’intérieur de l’œsophage, bien qu’elle soit invisible aux rayons X. Jared Mainnard est mort d’asphyxie à cause de la matière qui a préservé son cadavre. »
  182.  
  183. « Oh ! C’est vrai. »
  184.  
  185. « Vous pouvez aussi observer les bords de l’ouverture thoracique. Bien sûr, nous ne pouvons pas voir d’épanchement de sang sur ce genre d’image ; mais vous conviendrez sûrement qu’elle a l’aspect d’une plaie sur tissu vivant. »
  186.  
  187. « Oui…oui, c’est vrai. »
  188.  
  189. « Selon moi, le meurtrier a placé Jared Mainnard sous anesthésie générale et il l’a opéré, par exemple en sectionnant une artère mammaire pour en faire un pont. Mais il n’a pas ressoudé ledit pont à l’artère coronaire ; il l’a maintenu en place en posant la main de la victime dessus. Puis, il a délicatement descendu M. Mainnard au fond de la cuve. Après quoi, il l’a réveillé, et l’a informé qu’il devait lui-même maintenir le pont artériel en place, sous peine de passer très rapidement de vie à trépas. Si j’ai raison, le pontage n’était pas une nécessité médicale ; c’était la préparation d’une épreuve. »
  190.  
  191. « Mais alors, la substance… »
  192.  
  193. « Oui, la matière liquide a empli la cuve alors que la victime tâchait de maintenir son pontage en place. C’était une épreuve de calme et de volonté autant que d’adresse physique. Et apparemment, M. Mainnard s’en est brillamment tiré. »
  194.  
  195. Il avait énoncé cette conclusion avec un réel enthousiasme dans la voix. Myna leva l’index, comme pour tempérer ses ardeurs.
  196.  
  197. « Admettons que vous ayez raison, professeur Lecter. Qu’est-ce que vous pouvez en déduire sur la personnalité du tueur ?
  198. C’est pour cela que je vous ai fait venir après tout. »
  199.  
  200. Hannibal considéra la question quelques moments.
  201.  
  202. « Je dirais que nous avons affaire à quelqu’un de minutieux et de calculateur. Comme l’a indiqué votre estimé collègue, le meurtrier est compétent dans plusieurs disciplines, et il en est manifestement satisfait. Sa façon de mettre à l’épreuve sa victime indique qu’il est sûr de sa supériorité. Toutefois, il ne ressent aucun plaisir particulier à la manifester, sans quoi nous en aurions vu des signes. Il n’est pas vantard, ni outrageusement prétentieux. Après tout, sa mise en scène met principalement Jared Mainnard à l’honneur, et célèbre sa réussite au défi qui lui a été présenté. »
  203.  
  204. « Merci pour ce profil. Si je peux me permettre, il me rappelle votre propre dossier, que j’ai lu cette nuit. »
  205.  
  206. Le prisonnier émit un léger rire.
  207.  
  208. « Je vous remercie pour cette comparaison. J’avoue avoir hâte de rencontrer l’artiste derrière cette œuvre. »
  209. Devant les froncements de sourcils que sa remarque suscitait, il s’empressa d’ajouter :
  210.  
  211. « J’entends par là que j’espère qu’il ou elle sera appréhendée, bien entendu…Et que nous deviendrons voisins de cellule à Baltimore. »
  212.  
  213. « Je veillerai personnellement à ce que ça n’arrive pas. », répondit la détective d’une voix sévère. Puis elle ajouta à l’intention de l’expert :
  214.  
  215. « Vous aviez remarqué autre chose sur les scans, non ? »
  216.  
  217. « Oui, les marques d’une autre opération au niveau de l’abdomen ; très probablement une ablation totale ou partielle du foie. »
  218.  
  219. Hannibal étudia à nouveau les clichés.
  220.  
  221. « Effectivement. Pourrait-elle dater d’avant le meurtre, si elle est partielle ? »
  222.  
  223. Ce fut Myna qui lui répondit :
  224.  
  225. « Nous n’avons pas accès à tout le dossier médical de Jared, mais d’après ce que j’ai vu, c’est peu probable. Selon moi, le tueur aurait donc prélevé le foie du patient juste avant de le placer dans la cuve. Pourquoi a-t-il fait ça d’après vous, Docteur ? Est-ce que ça fait partie de l’épreuve ? »
  226.  
  227. « Non, je ne pense pas. Je ne vois pas de lien direct avec le fait de maintenir un pont artériel, ou de lutter contre l’asphyxie. L’action doit plutôt avoir une valeur symbolique. »
  228.  
  229. « Symbolique ? », répéta Myna, surprise. « Et c’est quel genre de symbole, le foie ? »
  230.  
  231. « Oh, il peut avoir plusieurs significations. Par exemple, il est le siège de la colère et de la jalousie, dans la philosophie platonicienne, mais aussi dans le Talmud. »
  232.  
  233. « Je vois. »
  234.  
  235. Elle était circonspecte, manifestement. Sans doute que ce genre de rapprochement culturel était peu convaincant pour un esprit cartésien de la police criminelle ; il fallait avouer que l’interprétation semblait un peu hasardeuse. Cependant, il y avait autre chose dans son expression. Une sorte de réserve à l’égard de son consultant.
  236.  
  237. « Agent Myna, j’ai le sentiment que vous avez quelque chose en tête. Il y a encore un élément à cette enquête, un élément dont vous me taisez l’existence, n’est-ce pas ? »
  238.  
  239. Elle sembla hésiter, puis soupira avec résignation.
  240.  
  241. « On ne peut rien vous cacher, Docteur. Oui, il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit. Dans les environs de Philadelphie, il y a six ans, c’est-à-dire juste avant la disparition annoncée de Jared Mainnard, deux affaires similaires ont été confiées à la police criminelle. Dans les deux cas, il s’agissait d’homicide volontaire, avec mutilation du cadavre, et dans les deux cas la mise en scène était pour le moins…graphique. »
  242.  
  243. « Pourquoi ne vouliez-vous pas me partagez cette information ? » s’étonna Hannibal. « Elle me paraît primordiale pour l’enquête. »
  244.  
  245. « Les deux meurtres en question sont ceux que la presse a surnommé "le théâtre macabre de Philadelphie". Et le consensus, à l’époque, était qu’ils avaient été commis par l’Eventreur de Chesapeake, c’est-à-dire vous, Docteur. La méthode, le goût pour la présentation, la mutilation ; il y avait des points communs évidents avec vos crimes. Bien sûr, entretemps, Will Graham a réfuté votre culpabilité dans cette affaire, et je me fie à son expertise. Mais vous devez comprendre que c’était risqué pour moi de faire appel à vous sur ce cas. J’ai dû encore braver l’interdit de mes supérieurs, et… »
  246.  
  247. Il ne l’écoutait plus que d’une oreille. Oui…il se souvenait de ces assassinats. Sa mémoire était floue à ce sujet, mais il se rappelait les avoir lus dans le journal. Et surtout, avoir été passablement contrit qu’on le pense capable de tels méfaits de bas étage, à l’imagerie grossière. Comment avait-il pu oublier tout cela depuis ? À présent, il avait un besoin malsain d’en connaître les moindres détails, de les comparer à sa propre œuvre.
  248.  
  249. « Si je puis me permettre, Agent Myna, maintenant que vous m’avez mentionné ces meurtres, vous consentirez sûrement à me les décrire de manière exhaustive ? Ce sera assurément utile à notre enquête. »
  250.  
  251. Elle poussa un nouveau soupir, moins appuyé cette fois.
  252.  
  253. « Si vous voulez. La première victime était un policier de la banlieue de Philadelphie. Il a été retrouvé dans un hangar désaffecté. Il avait été affamé pendant plusieurs jours, puis on lui avait tranché le bras et arraché les yeux. Il est mort d’hémorragie. Le tueur a écrit sur le mur du hangar, avec le sang de la victime, le message suivant : "La gratuité n'existe pas". »
  254.  
  255. Hannibal émit un rictus de dégoût, puis desserra les dents pour demander, avec le ton le plus neutre possible :
  256.  
  257. « Et le deuxième meurtre ? »
  258.  
  259. « Une coiffeuse de la ville, retrouvée égorgée dans un square municipal. L’analyse de son sang a montré une très grande alcoolémie au moment de sa mort. Vu les chiffres, l’alcool a probablement été administré de force par le tueur. On lui avait également tranché un sein, et apposé des empreintes de sa propre main, faites avec son propre sang, partout sur le corps. »
  260.  
  261. Le rictus du prisonnier s’accentua pour se transformer en véritable grimace écœurée.
  262.  
  263. « Vraiment, je suis outré que vos collègues aient pu m’attribuer une telle vulgarité à l’époque. Je ne saurais assez remercier Will de les en avoir dissuadés. »
  264.  
  265. « Pourquoi dites-vous cela ? Je suppose que ce n’est pas le degré de violence qui vous dégoûte ; pas vous, Docteur. »
  266.  
  267. « Non, bien sûr. Ce serait plutôt la bassesse du langage symbolique adopté. »
  268.  
  269. « C’est-à-dire ? »
  270.  
  271. Il choisit de répondre par une question. C’était tout autant pour son propre amusement que pour sonder la perception et les capacités de déduction de sa nouvelle collègue.
  272.  
  273. « Que lisez-vous dans ces meurtres, agent Myna ? »
  274.  
  275. Comprenant qu’il ne l’aiderait pas sans contribution de sa part, elle choisit de jouer le jeu.
  276.  
  277. « J’ai bien une théorie concernant le premier meurtre, mais elle n’a pas beaucoup convaincu les détectives qui étaient chargés de cette affaire. »
  278.  
  279. « Mais encore ? »
  280.  
  281. « Les mutilations me font penser à des interprétations littérales d’expressions courantes : "coûter un bras", "les yeux de la tête". En plus, elles cadrent bien avec le message sur le mur. »
  282.  
  283. « Absolument. Je concoure tout à fait à votre opinion : la profanation du corps, prise comme une interprétation ironique des expressions populaires, et couplée au message écrit avec le sang de la victime, laisse à penser qu’il s’agit là d’une vulgaire revanche pour de banales questions d’ordre pécunier. Vous comprenez donc mon désarroi à l’idée que l’on m’associe ce crime. »
  284.  
  285. « J’imagine, oui. Pour le deuxième meurtre, l’analyse officielle est que les empreintes de main que le tueur a laissé sur le corps sont "des manifestations de son désir pathologique de posséder la femme, désir refoulé par les normes sociales". Quelque chose cloche là-dedans, mais je ne saurais pas dire quoi. »
  286.  
  287. « À qui les empreintes appartiennent-elles ? »
  288.  
  289. « Je vous l’ai dit, ce sont les mains de la victime. Ce tueur n’a pas l’air fin, mais il n’est quand même pas assez stupide pour laisser ses propres… »
  290.  
  291. Elle s’interrompit, tandis qu’une lueur de compréhension naissait dans son regard.
  292.  
  293. « Je vois ce que vous voulez me faire comprendre. S’il manifestait son propre "désir pathologique de possession", il n’aurait pas voulu utiliser les mains de la femme comme proxy. »
  294.  
  295. « En effet. »
  296.  
  297. « Mais du coup, qu’est-ce qu’il a voulu signifier selon vous ? »
  298.  
  299. « Quelque chose de plus grossier encore. Ces marques sanglantes, évoquant des caresses que la victime se serait procurée elle-même, ainsi que la forte alcoolémie qu’il lui a imposée, sont sa manière de suggérer qu’elle était dépravée à ses yeux. Là où vos collègues n’ont pas tort, c’est qu’il s’agit bien pour le meurtrier de projeter son propre désir sexuel frustré sur le corps de la femme qu’il a tuée. Il s’agit de l’accuser, elle, pour son désir de possession bafoué, plutôt que d’en porter la responsabilité lui-même. Je ne serais pas surpris que cette femme se soit refusée à lui quelques jours plus tôt, ce qu’il aurait vécu comme une expérience humiliante et dont il aurait voulu se venger. En cela, le sein tranché marque son refus a posteriori du corps sexuel, comme s’il avait finalement décidé qu’elle ne le méritait pas. C’est absolument navrant. »
  300.  
  301. « Oui, mais hélas un schéma de pensée courant chez les hommes violents. »
  302.  
  303. Après une très brève pause, elle reprit, apparemment attachée à tirer le plus de conseils possibles de son prisonnier à présent volubile.
  304.  
  305. « Supposons que vous ayez raison au sujet de ces deux meurtres. Comment est-ce que le troisième s’inscrit dans tout ça ? »
  306.  
  307. « Qu’est-ce qui vous fait croire que la présente scène de crime appartient à la même série ? »
  308.  
  309. « Vous savez pourquoi. Peut-être que les deux premiers meurtres ne sont pas de vous, Docteur, mais manifestement ils sont de quelqu’un qui a voulu vous faire porter le chapeau. C’est pour cela qu’il a prélevé un ou plusieurs organes sur chaque victime ; pour cela qu’il a adopté une mise en scène théâtrale, même s’il ne dispose pas de la même finesse que vous pour la concevoir. Et déjà à l’époque, n’importe qui d’assez curieux pouvait remarquer que le Chesapeake Ripper commettait toujours ses assassinats par vague de trois. Maintenant, j’ai un troisième meurtre, à la même époque que les deux premiers, dans la même ville, toujours avec prélèvement d’organe, et toujours avec mise en scène. Vous ne me ferez pas croire que c’est une coïncidence. »
  310.  
  311. Le raisonnement de la détective avait une logique irréprochable. Pourtant, Hannibal avait l’intime conviction que l’œuvre qu’il avait devant les yeux n’était pas du même auteur que les deux infamies que Myna lui avait décrites. Peut-être était-ce seulement sa fierté qui s’exprimait. Peut-être ne pouvait-il pas se résoudre à admirer le travail de quelqu’un qu’il exécrait par ailleurs. En tout cas, il ne pouvait pas faire part de ses doutes à l’inspectrice ; pas explicitement. Il ne serait pas sérieux d’opposer son seul instinct aux arguments rationnels qu’elle avait avancés. Et Hannibal était très attaché au sérieux qu’il montrait en tant que consultant pour le FBI ; son ameublement en dépendait.
  312.  
  313. « Votre raisonnement se tient », dit-il simplement, sans grande conviction.
  314.  
  315. « Je ne vous sens pas satisfait. Et pour l’instant, je ne le suis pas non plus. Mais la scène de crime nous a donné tout ce qu’elle pouvait, je pense. Suivez-moi. Nous allons parler à M. Tonisson, le gardien du parc. »
  316. Sans attendre son approbation, elle sortit de la salle par l’unique porte et s’avança dans la galerie souterraine. Après un dernier coup d’œil appréciateur dans la cuve, Hannibal lui emboîta le pas. Sa garde rapprochée ne le quittait bien sûr pas d’une semelle.
  317.  
  318. Ils furent bientôt tous les quatre à l’air libre, clignant les yeux dans la clarté jaune du soleil qui commençait à décliner. Myna fut la première à se reprendre ; avant même d’avoir pleinement recouvré la vue, elle s’était déplacée pour barrer la route à une éventuelle tentative de fuite de son captif, qui aurait pu profiter de l’éblouissement général. Constatant qu’il n’avait rien essayé de tel, elle se relâcha légèrement et reprit sa route comme si de rien n’était. Le tout n’avait duré que quelques secondes, et aurait très bien pu échapper à Hannibal. Il secoua la tête avec incrédulité et suivit la détective jusqu’au modeste poste de sécurité qui les attendait une centaine de mètres derrière la butte.
  319.  
  320. Le bâtiment était un simple pavé rectangulaire de ciment, sans étage mais haut de plafond, affichant un aspect à la fois robuste et usé. Un simple coup d’œil par la fenêtre révéla à Hannibal plus qu’il ne l’aurait souhaité en matière de décoration intérieure. À cet égard, il lui préférait honnêtement le local technique et sa cuve. Fort heureusement pour son allergie au mauvais goût, il n’eut pas à pénétrer dans la rude bâtisse. Myna s’arrêta sur le pas de la porte et interpela Tonisson avec une politesse minimale. Quelques instants plus tard, ce dernier sortit du poste en traînant les pieds. C’était un jeune homme brun, de taille moyenne et d’allure tout à fait banale. Son regard ne s’attardait pas longtemps sur son interlocutrice avant de replonger vers le sol. Dans son attitude, il avait tout de l’adolescent honteux s’attendant à être réprimandé pour avoir dépassé son couvre-feu.
  321.  
  322. « Ne vous inquiétez pas, Owen, je ne prendrai pas beaucoup de votre temps cette fois. Voici le Docteur Lecter. Vous le connaissez sûrement de – triste – réputation. Il nous aide sur cette enquête. »
  323.  
  324. Cette fois, les yeux fuyants du gardien se posèrent sur Hannibal. Et immédiatement, ils s’écarquillèrent de surprise et de terreur. Le jeune homme retint un cri de stupeur, et resta bouche bée, le souffle court. Si l’ancien psychiatre s’attendait à ce que sa présence provoque de l’inquiétude chez un esprit aussi impressionnable, il n’avait pas du tout anticipé la violence de sa réaction. Le plus étrange, c’était que ce Tonisson n’avait pas pris peur en entendant le nom du cannibale, mais bien quelques secondes plus tard, en posant le regard sur lui. Hannibal était sûr de cette curieuse observation, mais il ne savait quoi en faire. Faute d’explication, il se prit à espérer que ce détail avait échappé aux policiers qui l’accompagnaient. Mais en scrutant brièvement le visage de la détective, il jugea que c’était peu probable.
  325.  
  326. « J’aimerais que vous répondiez à toutes ses questions », poursuivit cette dernière, après une pause infime. « Répondez-y franchement, comme si c’était les miennes. »
  327.  
  328. Hannibal fit un pas vers le jeune gardien, qui frissonna et reporta de nouveau son regard sur la pointe de ses chaussures. Myna observait les deux hommes avec une intense curiosité. Il fallait jouer subtilement à présent.
  329.  
  330. « Enchanté, M. Tonisson. Peut-être pourriez-vous commencer par me décrire le local technique, exactement tel que vous l’avez découvert ? »
  331.  
  332. Owen hésita un peu, puis se mit à parler très vite. Il avait de toute évidence envie d’en finir au plus vite avec cet entretien.
  333.  
  334. « Oh…il avait la même allure qu’il doit toujours avoir. Sauf que je ne voyais presque rien dedans, la seule lumière venait de l’entrée du souterrain. C’est la grosse dalle ronde au centre qui a tout de suite attiré mon attention, je n’ai rien regardé d’autre en fait. »
  335.  
  336. « Qu’est-ce qui a ainsi capté votre intérêt ? »
  337.  
  338. « La sorte de peinture, ou gravure, ou que sais-je, qu’il y avait dessus. Comme un tableau de musée. Elle n’avait rien à faire là. Elle tranchait tellement avec le reste du souterrain, et même avec tout ce que j’ai vu dans le parc. »
  339.  
  340. Il eut un sursaut gêné en se rendant compte qu’il venait d’avouer avoir beaucoup exploré le parc sur ses heures de travail. Ses joues s’empourprèrent, mais bien vite, il remarqua qu’aucune des personnes présentes ne semblaient lui en tenir rigueur. Hannibal reprit :
  341.  
  342. « Et c’est donc ce qui vous a poussé à l’ouvrir ? Comme cela, de manière impromptue ? »
  343.  
  344. « Je sais pas pourquoi je l’ai ouverte. Peut-être que je me disais qu’un couvercle aussi joli devait cacher quelque chose d’encore plus fou. Sans doute que je me suis dit que j’avais le droit de le retirer, puisqu’il avait été mis là à la place du couvercle normal de la cuve. D’habitude, je touche jamais à rien pendant mes explos. »
  345.  
  346. « Soit. Et qu’avez-vous découvert alors ? »
  347.  
  348. « Vous savez ce que j’ai découvert. Plein de gelée jaune, un peu transparente, avec un bonhomme tout nu assis au fond. J’ai bien vu qu’il était complètement plongé dedans, donc il était forcément mort. Du coup, je suis ressorti tout de suite, je suis revenu au poste de garde et j’ai appelé la police. »
  349.  
  350. « Connaissiez-vous l’homme assis au fond de la cuve ? »
  351.  
  352. « Non. Même si je l’avais déjà vu, j’aurais pas pu le reconnaître à travers toute cette purée. Mais vos, euh, collègues m’ont montré une photo où on peut voir sa tête, et je suis assez sûr que je l’ai jamais vu. »
  353.  
  354. « Je vois. Et la substance jaunâtre ? L’aviez-vous déjà observée avant, peut-être au cours d’une autre exploration dans le parc ? »
  355.  
  356. « Non, non. Je sais même pas ce que c’est. »
  357.  
  358. Hannibal serra les dents. Le jeune homme ne lui donnait rien qui eût trahi son rôle dans l’affaire, ou révélé un lien secret entre eux deux. Et la détective suivait toujours l’échange avec une attention studieuse. Le prisonnier sentit que le plus important pour le moment était de tempérer la suspicion de cette dernière à son égard. Alors, il tenta une approche bien plus directe :
  359.  
  360. « Monsieur Tonisson, l’agent Myna ici présente semble s’inquiéter sur ma possible implication dans cette affaire. En tant qu’unique témoin, pourriez-vous l’en dissuader, je vous prie ? »
  361.  
  362. « Euh…non ».
  363.  
  364. « Non ? »
  365.  
  366. L’intonation d’Hannibal était celle de la surprise sincère, mais Owen vécut cette interjection comme une agression personnelle. Il eut un mouvement de recul bien visible, se tassa encore un peu plus sur lui-même, et se mit à bredouiller très rapidement :
  367.  
  368. « Je veux dire, je sais rien de toute cette affaire. Et je vous connais pas non plus. Je peux pas dire si vous êtes concernés ou pas, mais si vous préférez, pas à ma connaissance. »
  369.  
  370. « Ah, bien sûr. Je vous remercie pour votre contribution. »
  371.  
  372. Il s’était efforcé d’adopter un ton réconfortant pour le jeune homme. Comme il l’espérait, la réponse semblait avoir légèrement rassuré l’inspectrice à ses côtés, bien qu’elle couvât encore son captif d’un regard suspicieux. Il faudrait s’en contenter pour le moment.
  373.  
  374. « Je n’ai pas d’autres interrogations pour notre gardien de parc. Vous pouvez le libérer. »
  375.  
  376. L’agent Myna ne répondit pas tout de suite. Elle laissa s’écouler de longues secondes dans un silence éloquent, regardant tour à tour Hannibal et Owen. Dans son attitude, il y avait à la fois une menace pour le premier et une mise en garde pour le second. Ses yeux durs semblaient signifier : "je ne tolèrerai rien d’autre qu’une totale coopération". Puis elle dit simplement :
  377.  
  378. « Entendu. »
  379.  
  380. Elle congédia le jeune garde d’un geste, et s’en retourna vers le souterrain. Hannibal pressa le pas pour arriver à son niveau. Cette accélération engendra un cliquetis métallique désagréable provenant des menottes qu’il avait toujours aux poignets. Il aurait aimé pouvoir entretenir l’illusion qu’il arpentait le parc en homme libre, et participait à l’enquête en simple qualité de consultant. Tant pis pour ce doux mirage. Il interpella la détective.
  381.  
  382. « Dois-je comprendre que nous retournons au local technique, agent Myna ? »
  383.  
  384. « Oui. J’ai reçu un message de notre expert qui nous intime de revenir à la scène de crime. Nous allons voir de quoi il s’agit ; après ça, je vous renvoie à Baltimore pour le moment. »
  385.  
  386. « Mais mon implication dans cette enquête ne s’arrêtera pas là, n’est-ce-pas ? »
  387.  
  388. « Non, bien sûr. Je vous fournirai les photos, et vous laisserai réfléchir à tout ça à tête reposée. J’attends de vous que vous me fassiez parvenir toutes les réflexions qui vous viennent. J’aurai peut-être aussi des questions à vous faire passer. »
  389.  
  390. « Mais naturellement. J’espère que je saurai vous être utile. »
  391.  
  392. « Je n’en doute pas. »
  393.  
  394. Il fut surpris de ce compliment impromptu. Cependant, elle ne l’avait pas prononcé sur le ton de la flatterie. Il s’agissait plutôt d’un simple constat de sa part. Il ne faisait aucun doute qu’elle considérait Hannibal comme un outil particulièrement efficace pour simuler la psyché d’un tueur. Elle était parfaitement consciente du risque qu’il représentait, à la fois pour sa carrière et pour la sécurité de toutes les personnes impliquées, mais elle avait estimé froidement que c’était un préjudice nécessaire. À y réfléchir ainsi, il se surprenait à espérer la résolution de cette affaire ; non pas pour son nouveau meuble ou pour la satisfaction de son égo, mais bien pour l’enjeu que lui avait donné la détective.
  395.  
  396. « Dans ce cas, j’espère que cette ultime information sera de valeur. »
  397.  
  398. Comme pour exprimer son assentiment, elle se mit à marcher un peu plus vite. Bientôt, ils furent de retour dans la galerie mal éclairée. De l’autre côté de la porte métallique ouverte, l’expert de la police scientifique les attendait avec une impatience manifeste. À peine Myna et Hannibal avaient-ils pénétré la pièce qu’il brandit l’un des clichés devant eux.
  399.  
  400. « Nous avons trouvé quelque chose de plus sur ce scan. »
  401.  
  402. C’était une image obtenue aux rayons X. Dessus, la victime n’était qu’un squelette flou et recroquevillé. Que diable pouvait-on y voir de nouveau ?
  403.  
  404. « Regardez, là », précisa le laborantin en pointant une zone au beau milieu de la gelée, qui devait correspondre à la partie supérieure de la cuve.
  405.  
  406. Tout d’abord, Hannibal ne remarqua rien. Puis, en détaillant chaque pixel, il saisit ce que l’homme essayait de leur faire voir. C’était très subtil, mais on pouvait effectivement distinguer une partie plus claire dans le cliché. C’était une tâche infime – l’objet devait faire une dizaine de centimètres tout au plus. En toute honnêteté, le prisonnier aurait cru à un simple défaut de la technique d’imagerie s’il l’avait trouvé lui-même. Mais l’enthousiasme de l’expert lui montrait bien qu’il ne s’agissait pas d’un simple artefact visuel.
  407.  
  408. Myna devait suivre le même raisonnement, car elle demanda simplement, sans remettre en cause la trouvaille :
  409.  
  410. « Qu’est-ce que c’est, selon vous ? »
  411.  
  412. « Il s’agit d’une poche de liquide au sein de la substance gélifiante. Contrairement à la matière environnante, elle ne s’est pas solidifiée après avoir été déversée dans le réservoir. Regardez. »
  413.  
  414. Il s’approcha du bord de la cuve et braqua une puissante lampe torche à l’intérieur, presque horizontalement. Une fois ses yeux accoutumés à la blancheur brutale de cet éclairage, Hannibal distingua un étrange reflet. Il comprenait que c’était une figure lumineuse due au changement d’indice de réfraction entre la gelée et le liquide qu’elle renfermait en cet endroit. Elle était soulignée par une légère moirure, comme un petit arc-en-ciel. Encore une fois, le cannibale y trouva une certaine élégance.
  415.  
  416. « D’accord, il s’agit d’un fluide différent », énonça la détective. « Je suppose que vous ne pouvez pas déterminer à l’œil de quoi il s’agit ? »
  417.  
  418. « Non, madame. C’est pour cela que j’avais besoin de votre autorisation. Pour prélever cette substance et l’analyser. »
  419.  
  420. « Ce ne serait pas dangereux ? Nous parlons d’un liquide inconnu laissé là par un tueur atteint de psychopathie, je vous rappelle. »
  421.  
  422. « Pour moi, il est impossible d’insérer dans la gelée un réactif qui explose à l’air libre, ou devient un poison volatil, si c’est le genre de choses qui vous inquiète. Mais pour être sûr, nous allons le prélever délicatement sans l’exposer à l’atmosphère de cette pièce, et nous assurer de sa non-toxicité avant de faire quoi que ce soit d’autre avec. Si vous nous donnez votre aval, bien sûr », ajouta-t-il avec un espoir flagrant.
  423.  
  424. « Vous l’avez, sous réserve que vous respectiez le processus que vous venez de me décrire. Et que vous commenciez immédiatement. Je vais garder le Docteur Lecter en notre compagnie jusqu’à ce que vous ayez pu nous donner les résultats de vos premières analyses. »
  425.  
  426. « Entendu. »
  427.  
  428. L’expert fit un geste en direction de sa collègue et tous deux commencèrent immédiatement à s’affairer auprès de la cuve. Manifestement, ils avaient convenu de comment procéder dans le cas où Myna leur donnerait sa permission. Cette dernière fit signe à Hannibal de la suivre dans un coin bien éclairé de la pièce, pour laisser de l’espace aux scientifiques. Le prisonnier s’exécuta, mais ne perdit pas une miette de leurs manipulations.
  429.  
  430. Il les vit sortir délicatement un instrument qui ressemblait à une énorme seringue, d’allure presque comique, puis l’enfoncer doucement sous la surface de la substance translucide, en direction de la fameuse poche de fluide. Le piston du grotesque outil fut tiré jusqu’à la moitié de sa longueur maximale. Ensuite, les experts retirèrent la seringue, toujours aussi précautionneusement, et la vidèrent dans un conteneur opaque estampillé « matière dangereuse ». L’homme qui avait dialogué avec Myna souleva le conteneur, ne montrant pas moins de précaution que s’il avait transporté le Saint Graal lui-même. Puis il sortit de la pièce, précédé de sa collègue.
  431.  
  432. « Jusqu’où vont-ils aller, avec cette substance ? » s’enquit Hannibal.
  433.  
  434. « Pas très loin. Ils ont déjà installé un laboratoire mobile dans l’enceinte du parc, pour analyser la gelée transparente. »
  435.  
  436. « Je vois ».
  437.  
  438. La détective ressortit du souterrain et se dirigea vers le banc le plus proche. Son captif la suivit et s’assit auprès d’elle, tandis que sa garde rapprochée se disposait de part et d’autre. Il laissa quelques minutes s’écouler en silence, puis décida de mettre à profit ce temps d’attente pour jauger son adversaire et néanmoins collègue :
  439.  
  440. « Est-ce la première enquête dont vous êtes en charge, agent Myna ? À mes yeux, vous semblez bien jeune pour avoir ce genre de responsabilités. »
  441.  
  442. « Je vais devoir être directe, Docteur Lecter. Je n’ai aucune intention de discuter avec vous de ma carrière, ou de quoi que ce soit sans rapport direct avec l’enquête. »
  443.  
  444. La rebuffade était nette, mais elle avait été énoncée sans agressivité. Hannibal voulut y lire la possibilité de continuer la conversation.
  445.  
  446. « Dans ce cas, j’écouterai avec plaisir votre avis sur ce cas. Avez-vous déjà envisagé un ou plusieurs suspects plausibles ? »
  447.  
  448. « Je pense que vous avez déjà la réponse à cette question. »
  449.  
  450. « Je ne sais rien de tel. »
  451.  
  452. « Dans ce cas, considérez toutes les personnes concernées», dit-elle avec une pointe d’agacement dans la voix. « Une par une. Le gardien auquel vous venez de parler, est-ce qu’il vous paraît capable de commettre un tel crime ? Ou même de l’avoir commis il y a plusieurs années ? »
  453.  
  454. « Pas le moins du monde », reconnut Hannibal.
  455.  
  456. « On pourrait regarder plutôt dans l’entourage de la victime alors. Les suspects potentiels de ce côté-là sont un employé frustré, une ex-épouse revancharde et un ami d’enfance devenu distant. Ils ont tous été interrogés lorsque Jared a été porté disparu. Aucun d’entre eux n’a de vrai motif de meurtre, aucun d’entre eux n’en a l’air capable, et tous ont un alibi solide à première vue. Et de toute façon, le meurtre semble être l’œuvre d’un tueur en série plutôt que d’un proche en colère. Je suppose que vous serez d’accord sur ce point ? »
  457.  
  458. « Cela me paraît nettement plus probable, oui. »
  459.  
  460. « Que me reste-t-il ? Les meurtres qui ont eu lieu à Philadelphie à la même époque. Nous n’avons pas de suspect pour ceux-là non plus. Seulement l’hypothèse que le tueur est le même. Hypothèse que vous n’avez pas l’air de partager, d’ailleurs. »
  461.  
  462. « Je ne saurais dire avec certitude… »
  463.  
  464. « Bref. Je n’ai aucun suspect, aucune piste digne de ce nom, et vous l’aviez déjà compris. »
  465.  
  466. « Ne vous inquiétez pas, agent Myna », répondit-il doucement. « L’enquête en est encore à son incipit, et je suis sûr que vous saurez vous montrer digne de la charge qui vous incombe. »
  467.  
  468. « Vous pouvez garder votre sollicitude. Ce qui m’importe, ce n’est pas de faire plaisir à mes supérieurs ou de monter en grade. C’est de rétablir la vérité. »
  469.  
  470. Hannibal observa calmement le visage fermé de la jeune femme. Il était presque dénué de tension musculaire, mais la détermination se lisait dans son expression faciale. Le terme adéquat était : une froide détermination. Il voulait bien croire qu’elle avait un sens aigu de la justice, et que c’était là sa motivation principale dans l’affaire. Mais il y avait autre chose qui couvait derrière la frustration qu’elle avait manifestée. L’ancien psychiatre sentait en elle une soif de défi intellectuel semblable à celle qu’il éprouvait depuis des années, et qui n’avait pas été épanchée jusqu’à ce matin. Et quand bien même, il n’avait aucune garantie que le cas d’aujourd’hui serait satisfaisant pour lui. Pour l’instant, il semblait prometteur, mais…
  471.  
  472. Oui, la détective ruminait probablement de pareilles pensées. Hannibal tenta de se figurer son parcours : un esprit brillant, qui monte rapidement dans les rangs de la police criminelle, mais doit ronger son frein sur des affaires mineures et des rôles accessoires avant de se voir, enfin, confier une enquête pour meurtre. Quelle déception cela serait si elle ne pouvait pas la résoudre. Quelle contrition si elle ne pouvait pas avoir le fin mot de la première histoire vraiment intéressante à laquelle elle était confrontée.
  473.  
  474. L’ambiance des minutes suivantes fut quelque peu morose. L’inspectrice et le prisonnier restaient assis l’un à côté de l’autre, contemplant sans les voir les petits rituels des promeneurs de Fairmount. Aucun des deux ne parlait. Chacun était perdu dans sa propre introspection, ou tournait et retournait des informations insuffisantes à propos de l’enquête, sans oser les partager. Cette réflexion taciturne fut interrompue par l’expert qui les héla depuis une butte à une bonne vingtaine de mètres, tout en s’approchant d’eux à grands pas. Il dévala la pente et prolongea son élan jusqu’à eux, une liasse de papier à la main.
  475.  
  476. « Nos analyses sont finies, madame », déclara-t-il, fier mais le souffle court.
  477.  
  478. « Vous voulez dire, vos analyses préliminaires ? »
  479.  
  480. « Nous n’aurons pas besoin d’en faire d’autres finalement. Nous savons déjà quelle est la substance qui a été injectée dans le gel translucide. Il s’agit d’une solution aqueuse de diazépine, et plus précisément de 1,4-diazépine. »
  481.  
  482. « Mais encore ? »
  483.  
  484. « Seule, cette substance n’a aucune utilisation connue. Mais nous pensons que le tueur l’a laissée là pour nous faire comprendre quelque chose. Comme un indice, ou une indication. Car voyez-vous, si on la mélange à du benzène, on obtient… »
  485.  
  486. « Une benzodiazépine », le coupa Hannibal.
  487.  
  488. « Absolument », répondit l’expert en opinant vigoureusement.
  489.  
  490. « Est-ce que je suis censée connaître ça ? » reprit la détective. « Je ne suis pas aussi versée que vous dans la chimie médicale. »
  491.  
  492. En posant cette question, ses yeux cherchaient le regard d’Hannibal, mais celui-ci se faisait déjà vague, voire absent. Une cascade de réminiscences s’était abattue sur lui, le faisant presque chanceler. Puis, après les informations extirpées de sa mémoire vinrent les déductions logiques, irrépressibles, s’enchaînant l’une après l’autre pour le conduire inéluctablement vers une conclusion à laquelle il ne voulait pas arriver. Il repensa amèrement à ses réflexions matinales et voulut trouver une faille, une accroche dans la chaîne étincelante qui se construisait dans son esprit. Mais cette vérité qu’il dégageait intérieurement était la seule possible, la seule qui satisfît toutes ses incertitudes et qui effaçât toutes ses incompréhensions. Enfin, il rendit les armes et l’embrassa pleinement, dans toute sa magnifique ironie. Sur son visage, la déception qui avait progressivement remplacé la surprise laissa à son tour la place à un amusement pur, presque enfantin, et il sentit ses lèvres s’étirer en un sourire doux-amer.
  493.  
  494. Une fois passée cette avalanche de sensations contradictoires, il reprit tant bien que mal une expression neutre. Mais évidemment, Myna n’avait rien manqué du déluge émotionnel qui s’était opéré sur le faciès du prisonnier.
  495.  
  496. « Vous avez compris », dit-elle simplement, calmement. Son ton n’admettait aucun doute.
  497.  
  498. « Vous venez de comprendre beaucoup de choses. Et j’ai le sentiment que nombre d’entre elles ne vont pas me plaire. Dites-moi. »
  499.  
  500. Elle avait durci sa voix pour cette dernière injonction. Elle s’était faite péremptoire. Mais Hannibal n’avait jamais répondu à l’autorité ; il répondait au défi intellectuel. Et il n’avait plus rien à gagner de ce côté-là. Il envisagea un moment de livrer toute la vérité à la détective, crûment, comme il avait espéré pouvoir le faire une heure plus tôt, quand ils revenaient de la loge de garde.
  501.  
  502. Mais il ne ressentait plus cette aspiration à aider Myna. Non, s’il devait se contenter de cette décevante vérité, il faudrait au moins qu’il en tire un peu de plaisir. Et pour cela, il allait laisser l’inspectrice chercher la solution par elle-même, comme la rivale qu’elle se proposait d’être. Il choisit donc de ne répondre qu’à sa première question.
  503.  
  504. « Les benzodiazépines sont une famille de médicaments aux vertus anxiolytiques et hypnotiques. Par exemple, le diazépam, que vous connaissez sûrement sous le nom de Valium, est très répandu. »
  505.  
  506. « Et vous pensez que c’est ce que le meurtrier a utilisé pour endormir Mainnard et l’opérer contre son gré ? Je ne vois pas en quoi cela nous avancerait. »
  507.  
  508. « Non, je ne le pense pas. Il y a des méthodes bien plus immédiates pour ce faire. Je pense que cette substance a été utilisée à une tout autre fin. Voyez-vous, ce que certaines benzodiazépines ont d’intéressant pour notre cas, c’est qu’elles ont un effet amnésique si on les combine avec le dépresseur nerveux approprié. »
  509.  
  510. « Amnésique ? Vous voulez dire, faire oublier quelque chose ? »
  511.  
  512. « Supprimer une partie de la mémoire à court terme, oui. »
  513.  
  514. « Et vous pensez que c’est ce que le tueur a infligé à sa victime ? »
  515.  
  516. « Cela, je vous laisse le déterminer, agent Myna. Mon rôle est de vous informer sur le profil psychologique du criminel et l’aspect médical de son crime, pas de rétablir l’historique des faits. »
  517.  
  518. « Arrêtez vos conneries, Lecter. »
  519.  
  520. La soudaine vulgarité de la détective ne le saisit pas autant que la lueur de colère pure qui s’était allumée au fond de ses pupilles. Mais il ne se laissa pas démonter.
  521.  
  522. « Je vous demande pardon ? »
  523.  
  524. « Vous en savez beaucoup plus que ce que vous venez de me dire. »
  525.  
  526. « Je n’ai que de vagues suppositions, sans base rigoureuse. Je serais un bien piètre scientifique si je vous les partageais, et je m’en voudrais d’influencer ainsi le court de l’enquête. »
  527.  
  528. Indifférent au regard meurtrier que la policière lui assénait, il poursuivit sur un ton plus léger :
  529.  
  530. « De toute façon, je dois à présent rejoindre Baltimore et ma demeure carcérale. Je pense qu’en partant tout de suite, je pourrai convaincre mes geôliers de me laisser profiter d’une dernière marche dans le parc avant de rejoindre l’austérité de mes quatre murs. Si vous voulez bien m’excuser… »
  531.  
  532. Il commença à tourner les talons, mais Myna le saisit par l’épaule.
  533.  
  534. « Ne vous avisez pas de partir comme ça, Docteur Lecter. Répondez-moi, est-ce que oui ou non vous savez qui est le tueur ? »
  535.  
  536. « Non, je ne peux le savoir avec certitude », fit Hannibal en repoussant doucement la main de la détective. Il ajouta avant de s’éloigner :
  537.  
  538. « Ne manquez pas de me faire parvenir vos réflexions. Si vous arrivez aux mêmes conclusions que moi, je serai ravi de les corroborer. »
  539.  
  540. Quelque chose dans le ton qu’il avait employé convainquit Myna de le laisser partir. Il lui avait proposé un jeu ; et même s’il en dictait les règles cette fois, elle était prête à s’y plier. Il le sentait. Il lui avait offert le défi intellectuel qu’elle avait toujours voulu relever. De fait, le sous-texte de sa dernière phrase était : « Si j’ai pu résoudre cette affaire, vous le pouvez aussi. Et si vous y parvenez, je serai fair-play. » L’inspectrice l’avait bien perçu, et à présent son visage ne reflétait qu’une détermination renouvelée. Elle dit simplement :
  541.  
  542. « Je le ferai. À très bientôt donc, Docteur. »
  543.  
  544. Il sourit en reprenant sa marche. Ainsi, cette histoire lui offrirait bien le dernier divertissement qu’il espérait. Il n’avait plus qu’à attendre, et savourer par anticipation.
  545.  
  546. Mais d’abord, ce qu’il pouvait savourer, c’était le peu d’instants vivaces qui s’offraient encore à ses sens. Dans les arbres, l’or des paillettes de soleil avait laissé la place à une aura cuivrée, plus riche et plus diffuse, qui annonçait un crépuscule exquis. Un vent fraîchement levé ajoutait sa partition aux sons des ruisseaux et des marmots, et lui apportait un bouquet de nouvelles senteurs balayant toute une gamme olfactive, du subtil au grossier. Il huma l’air vigoureusement et fit un signe affable à l’intention de ses geôliers, comme pour les convier à sa promenade.
  547.  
  548. Oui, attendre n’était pas si mal.
  549.  
  550. ***
  551.  
  552. Hannibal était de nouveau assis à son bureau d’ébène. Il contemplait, à la lueur de sa toute nouvelle lampe de chevet, les pages ouvertes d’une édition relativement ancienne des Poèmes saturniens. Il venait d’interrompre sa lecture ; il ne parvenait plus à se concentrer sur les vers, à présent qu’il avait entendu le son qu’il guettait depuis plusieurs jours. C’était le tintement si caractéristique de la grille qui fermait l’accès à la section haute sécurité de l’hôpital psychiatrique.
  553.  
  554. Il cessa complètement de bouger. Dans le silence absolu qu’il avait ainsi aménagé, il entendit le bruit de pas qu’il espérait ardemment. Quelqu’un remontait le couloir jusqu’à lui. Son visiteur approchant, le son se fit plus distinct, moins étouffé par son propre écho. Il put alors reconnaître la démarche à la fois autoritaire et mesurée de l’agent Myna. L’heure des réjouissances était enfin venue.
  555.  
  556. Lorsque la détective pénétra dans la pièce, il avait déjà tourné son siège pour lui faire face. Il lui adressa un salut de la main qu’il voulait familier. Bien entendu, elle ne le lui rendit pas, et n’esquissa pas même un hochement de tête. Sa détermination n’avait jamais été aussi manifeste. Elle s’avança dans la salle en conquérante et vint placer son visage à quelques centimètres de la vitre. À son attitude, Hannibal sut, sans aucun doute possible, qu’elle avait résolu toute l’affaire. Il ressentit le besoin de se lever, comme pour saluer cet accomplissement.
  557.  
  558. « Agent Myna », l’accueillit-il avec le ton le plus chaleureux qu’il put adopter. « C’est un plaisir de vous retrouver en si bonne forme. Je suppute que vous n’êtes pas venue me demander conseil ? »
  559.  
  560. « Non, docteur. Je suis venu clore l’enquête. »
  561.  
  562. La péremption dans sa voix était tout à fait savoureuse.
  563.  
  564. « À la bonne heure. Je suis tout ouïe. »
  565.  
  566. « Les trois meurtres ne sont pas tous du même auteur. »
  567.  
  568. Il l’interrompit d’un index levé.
  569.  
  570. « Je vous en prie, détective. Si vous devez me révéler toute l’affaire, sans interruption de ma part, faites-le au moins sous une forme narrative appropriée. Accordez-moi le plaisir de commencer par le début. »
  571.  
  572. « Soit. »
  573.  
  574. Elle avait répondu du tac au tac, sans se laisser départir.
  575.  
  576. « Le début de l’histoire, le voilà : il y a un peu plus de six ans, vous avez entendu parler du "théâtre macabre de Philadelphie".
  577.  
  578. Vous étiez agacé. Clairement, ce meurtrier imitait votre technique, mais il le faisait avec si peu de discernement, et si peu de subtilité…Et il y avait pire. La police était tombée dans le panneau. Elle vous attribuait ces crimes grossiers. Comment pouvait-on vous croire capable d’une telle vulgarité, d’un tel…manque d’imagination ? Est-ce que ces inspecteurs avaient seulement étudiés vos meurtres pour tenter une telle comparaison ? Là, vous étiez franchement courroucé.
  579.  
  580. Pour essayer de comprendre l’état exact dans lequel vous vous trouviez à ce moment-là, j’ai dû tenter de penser en tueur psychopathe. Heureusement, c’est précisément pour cela que vous étiez venu à Philadelphie : pour m’expliquer comment fonctionne un esprit comme le vôtre. Et vous m’avez donné tous les éléments nécessaires.
  581.  
  582. À Fairmount Park, vous parliez souvent « d’œuvres », et « d’artistes ». Là était la clé. C’est tout simple : vous considérez vos meurtres comme des œuvres d’arts. Et comme tous les créateurs confrontés au plagiat et à la diffamation, vous ressentiez le besoin absolu de rétablir la vérité. Vous avez décidé de mettre fin à cette supercherie, et de vous venger de celui qui en était responsable. En l’occurrence, vous pouviez faire les deux d’un coup. Il suffisait de trouver le tueur du théâtre de Philadelphie, et de l’assassiner, d’une manière qui démontre la différence entre vous et lui. Et je pense que vous avez réussi. Je pense que Jared Mainnard, l’homme assis au fond de la cuve, n’est autre que le meurtrier de Philadelphie, celui qui vous a pastiché.
  583.  
  584. Cette théorie est corroborée par beaucoup de nos observations. Jared était un homme rustre, macho, vivant seul et insatisfait. Je lui imagine facilement un complexe à base de masculinité bafouée et de manque de contrôle sur sa vie, qui le ferait réagir violemment contre une femme qui se refuse à lui. Pour ce qui est de l’autre victime, le policier, j’ai vérifié : peu avant sa mort, il était affecté à la sécurité routière, dans une zone située entre le domicile de Mainnard et son magasin. J’ai retrouvé dans le dossier de Mainnard quatre infractions mineures, qui lui ont valu autant d’amendes, et il est fort probable qu’elles lui ont toutes été données par l’agent de police en question. Le commerçant s’est senti persécuté, et il a riposté de manière…on va dire…disproportionnée. En tout cas, le message sanglant et les mutilations de la victime y trouveraient leur explication.
  585.  
  586. Vous avez dû faire certaines de ces connexions vous-même, il y a six ans. De toute façon, pour un être aussi méticuleux que vous, et habitué à traquer des victimes, retrouver le tueur du « théâtre macabre » n’était qu’une question de temps. Et contrairement à moi, vous aviez tout votre temps. Alors, vous l’avez débusqué : Jared Mainnard, dans sa banlieue minable de Philadelphie. Vous l’avez suivi, épié. Vous avez vérifié qu’il était bien l’auteur de ces crimes que vous méprisez. Peut-être que vous vous êtes même assuré qu’il n’y avait rien d’autre dans ses imitations que la volonté de vous faire porter le chapeau.
  587.  
  588. Et puis, il a fallu passer à l’action. Car le temps imparti pour votre vengeance n’était pas tout à fait illimité. L’Eventreur de Chesapeake commet ses meurtres par vague de trois, c’est bien connu. Ce plagiaire allait donc probablement tuer encore une personne. Et bien sûr, vous vouliez le punir avant cela. Tout compte fait, je pense que cela vous allait bien : faire en sorte que le troisième meurtre de la série soit celui de Jared Mainnard lui-même. C’était une façon de vous réapproprier l’affaire, n’est-ce-pas ? Deux crimes grotesques – de vulgaires imitations – et un troisième, magnifique, qui serait leur conséquence directe. Une nouvelle œuvre à part entière pour le tueur de Chesapeake. »
  589.  
  590. Elle fit une pause pour jauger la réaction d’Hannibal. Celui-ci la contemplait avec une lueur de reconnaissance dans les yeux. Enfin quelqu’un qui comprenait son intégrité artistique. Il se contenta d’un hochement de tête pour approuver ses dires, préférant la laisser poursuivre son récit.
  591.  
  592. « Vous l’avez donc attaqué un soir. Cela s’est fait très simplement. Attendre qu’il soit isolé, lui coller un chiffon imbibé de chloroforme sous le nez, puis emmener son corps inconscient jusqu’au souterrain de Fairmount Park que vous aviez déjà repéré auparavant, et même probablement déjà aménagé.
  593.  
  594. Ensuite, l’opération. Faire un pontage aorto-coronarien dans une pièce comme celle-ci n’est pas chose facile, mais vous avez été chirurgien, et vous vous étiez bien préparé. Vous vous en saviez capable. Quels mots vous avez employés déjà, la semaine dernière ? "Quelqu’un de minutieux et de calculateur, compétent dans plusieurs disciplines, et sûr de sa supériorité." Vous vous êtes très bien décrit sans le vouloir.
  595.  
  596. Par contre, l’opération elle-même n’était peut-être pas la partie la plus compliquée. Une fois le pontage terminé, vous avez maintenu le pont en place avec la main du "patient", que vous avez dû fixer d’une manière ou d’une autre tant qu’il était inconscient. Mais à présent, pour la réussite de votre œuvre, il fallait le descendre dans la cuve. Je me suis demandée un bon moment comment vous avez réussi ce tour de passe-passe. J’ai inspecté les lieux. Et j’ai trouvé une accroche au plafond, en bien meilleur état que le reste de l’équipement présent dans le souterrain. J’imagine que vous avez bricolé un système à base de treuil et de brancard, un peu comme les secours en montagne. Puis, pour finir, vous êtes descendu à votre tour au fond du réservoir. Pour débarrasser votre victime de l’équipement, et la disposer de manière parfaite. Vous étiez entièrement dévoué à votre mise en scène.
  597.  
  598. Une fois remonté, vous l’avez réveillé, ou vous avez attendu qu’il se réveille. Vous aviez toute la nuit de toute façon ; personne ne vous trouverait là-bas. Dès qu’il a ouvert les yeux, vous lui avez expliqué la situation dans laquelle il se trouvait. Vous lui avez dit qui vous étiez, n’est-ce-pas ? L’Eventreur de Chesapeake. L’artiste qu’il avait osé plagié ; et c’est ce dont il payait le prix à présent. De toute façon, il emporterait le secret de votre identité dans la tombe.
  599. C’est là que notre analyse de la semaine dernière – enfin, votre analyse surtout – est légèrement erronée. Le pont artériel à maintenir, la cuve qui se remplit, ce n’était pas vraiment une épreuve. Pas tout à fait. »
  600.  
  601. À ce point du récit, Hannibal retint son souffle. C’était là l’aspect le plus important. Une nuance difficile à percevoir, probablement sans intérêt aux yeux du policier moyen, mais d’une importance capitale pour lui. Myna l’avait-elle vraiment si bien compris, en si peu de temps ?
  602.  
  603. « C’était une leçon. En fait, vous ne vouliez pas seulement vous venger. Vous vouliez le faire d’une façon qui fasse comprendre à Mainnard toute la différence entre votre art et ses…exactions. Comme je l’ai dit tout à l’heure : vous vouliez rétablir la vérité.
  604.  
  605. Être capable de maintenir minutieusement le pont artériel malgré l’approche d’une mort imminente était un exercice. Pas seulement un test de dextérité, mais une leçon pour lui enseigner la finesse et le sang-froid, dont il avait clairement manqué en commettant ses meurtres. C’était un peu comme…comme quand on fait écrire des lignes d’une même lettre à un enfant, pour donner de la précision à son geste, en le forçant à la patience. Vous lui avez inculqué votre esthétique. Et il a réussi. En le statufiant, vous avez créé une preuve de sa réussite. Il avait assimilé la leçon. Il était même, en un sens, devenu l’objet de cette leçon.
  606.  
  607. Oui, vous l’avez tué. Mais à vos yeux, vous lui avez aussi donné l’occasion de devenir ce qu’il prétendait être. Un artiste de la mort, digne de la légende de l’Eventreur. Je ne crois même pas que vous lui en vouliez encore. »
  608.  
  609. « Non, en effet. »
  610.  
  611. Cet assentiment équivalait à un aveu de culpabilité pour toute l’affaire que Myna avait décrite. Mais Hannibal n’en avait cure. Il était véritablement admiratif des talents de déduction de la détective, et plus encore de sa capacité d’empathie. Elle avait su se mettre à sa place. Elle savait réfléchir comme lui : en tueur. Et il avait envie de cultiver cette façon de penser chez la jeune femme.
  612.  
  613. « Bien sûr, en parvenant à cette théorie, j’avais un problème majeur », poursuivit-elle. « Peu après votre arrivée, je vous ai soumis à un test de mon cru, et j’en ai déduit avec certitude que vous ne connaissiez pas la victime, ni quoi que ce soit sur cette affaire. Je reste convaincue que vous avez répondu sincèrement à mes questions. Mais alors, comment pouviez-vous ignorer un meurtre dont vous étiez l’auteur ? C’était une hypothèse absurde, qui dépassait l’entendement.
  614.  
  615. Et pourtant, selon moi c’est bien ce qu’il s’est passé, d’une certaine façon. Oh, je ne suis pas arrivée à cette conclusion tout de suite. J’ai tourné et retourné ce paradoxe dans ma tête. J’ai exploré d’autres pistes, cherché d’autres explications. Mais au fond de moi, j’étais convaincue de la fiabilité de mon test de vérité, et aussi convaincue de votre culpabilité. Il me manquait un élément pour concilier les deux. Évidemment, c’était un élément que vous aviez trouvé, vous. Sinon, vous ne seriez pas parti du parc en me mettant au défi d’élucider le mystère. Et c’est là que la solution m’est apparue. La benzodiazépine. C’était ça la clé manquante. C’est quand vous avez appris son existence que vous avez décidé de vous retirer de l’enquête. La réponse était forcément là.
  616.  
  617. J’ai repensé à l’une des dernières choses que vous m’avez dites avant de partir. Le dernier bout d’information que vous m’avez donné. Couplée à un dépresseur nerveux, la benzodiazépine peut provoquer un trou dans la mémoire à court terme. Ainsi donc, ce n’était pas la victime qui avait consommé ce dangereux mélange. Aussi fou que cela puisse paraître, c’était le tueur – vous – qui se l’était administré lui-même. J’imagine que ce n’était pas difficile pour vous de vous procurer ce composant. Ni de trouver le dépresseur nerveux approprié pour produire le bon effet. »
  618.  
  619. « Du brandy huit ans d’âge, en l’occurrence. Soigneusement dosé. »
  620.  
  621. « Bref. Lorsque la cuve a fini de se remplir, piégeant le pauvre Mainnard à l’intérieur, lorsque vous avez eu fini d’admirer votre œuvre, vous l’avez complétée en injectant un peu de votre substance amnésique dans la gelée. Pour laisser une indication à ceux qui découvriraient le corps. Puis vous êtes rentré chez vous, et vous avez bu le reste de la substance avec suffisamment d’alcool pour oublier tout ce que vous aviez fait les quelques derniers jours. La découverte des meurtres odieux du "théâtre macabre de Philadelphie". La traque de leur auteur. Sa capture, son assassinat, et toute la mise en scène. Vous avez sans doute oublié jusqu’au fait d’être sorti de chez vous.
  622.  
  623. Cela explique comment vous avez pu passer mon test de vérité ; à ce moment-là, vous ignoriez vraiment être l’auteur du meurtre de Fairmount Park. Cela explique aussi que vous m’ayez aidée et encouragée à trouver l’identité du tueur, plutôt que de chercher à m’induire en erreur. Enfin, cela explique votre étrange réaction à la découverte de la benzodiazépine. Vous avez compris qu’elle avait été utilisée comme amnésique, et cela vous a fait intuiter tout le reste de l’affaire. C’est pour cela que vous êtes parti immédiatement. Une fois que vous aviez la vérité en main, ça n’aurait pas été amusant pour vous de l’avouer simplement. Vous vouliez que je suive le même raisonnement.
  624.  
  625. Eh bien, je l’ai suivi. Lorsqu’une hypothèse est folle, mais qu’elle est la seule compatible avec toutes les observations, il faut savoir l’adopter.
  626.  
  627. Ma seule question pour vous maintenant, c’est : pourquoi ? Pourquoi faire un pari aussi dangereux ? Il fallait savoir à coup sûr quel serait le dosage adéquat pour oublier une certaine période de temps sans subir de dommages cérébraux permanents. D’accord, vous aviez dû faire plusieurs essais auparavant. J’ai consulté votre dossier, je sais que vous n’étiez pas étranger à ce genre d’expériences sur votre propre esprit. Mais même comme ça, c’était un risque énorme à prendre. Je ne pense pas que vous ayez fait cela pour avoir un déni plausible face aux autorités. Vous n’avez jamais eu peur d’être arrêté pour vos crimes ; et surtout, vous n’avez jamais eu aucun problème à mentir, y compris à la police. Alors pourquoi ? »
  628.  
  629. « Agent Myna, comprenez que je ne peux pas vous répondre. Mes motivations, tout comme les actions que j’ai entreprises ce jour-là, me sont obfusquées par l’amnésie volontaire que je me suis infligée. Je ne saurai vous dire avec certitude ce qui m’a poussé à ôter la vie de Mainnard et boire à cette coupe d’oubli ; je ne m’en souviens pas, tout simplement. »
  630.  
  631. « Mais vous vous connaissez, et vous connaissez l’homme que vous étiez à cette époque. Vous êtes quand même le mieux placé pour me répondre. »
  632.  
  633. « J’ai une supposition, oui, que je pourrais vous offrir. Mais quel en serait l’intérêt ? Tant qu’à travailler dans l’hypothétique, je préfère m’en tenir à votre analyse. Vous avez déjà su si bien me percer à jour », ajouta-t-il sur le ton de la flatterie.
  634.  
  635. « Soit. J’en ai une, d’hypothèse. Elle est un peu saugrenue, mais je verrai bien à votre tête si elle vous paraît plausible. »
  636.  
  637. Hésitante, elle prit le temps de choisir soigneusement ses mots:
  638.  
  639. « Je pense que vous vous savez unique. Vous êtes intelligent, calculateur et rusé. Vous le savez, et vous n’aimez rien tant qu’à mettre à l’épreuve ces traits de caractère. C’est pour ça que vous aspirez par-dessus tout à rencontrer un esprit brillant ; un adversaire intellectuel de taille, ou peut-être un profil psychologique atypique comme le vôtre, d’une profondeur que vous auriez plaisir à sonder. En bref, un esprit à la mesure de vos attentes.
  640.  
  641. Sur ce point, je suis sûre de moi. Déjà parce que j’ai lu dans votre dossier la relation singulière que vous avez entretenue avec Will Graham, et je peux affirmer sans peine que c’était l’une des périodes les plus heureuses de votre vie. Ensuite, parce que…d’une certaine façon, je suis un peu pareille. Il n’y a que les défis intellectuels qui me stimulent vraiment. Et seulement ceux de la vie réelle, avec des enjeux graves, comme les affaires criminelles. »
  642.  
  643. « Nous ne sommes pas "qu’un peu" semblables, Myna. Nos intellects sont plus proches que vous ne le soupçonnez. »
  644.  
  645. « Ça reste à voir. En tout cas, en ce qui vous concerne, je pense que c’est devenu votre seule source de plaisir. Certes, vous avez la cuisine, et vos bouquins », concéda-t-elle avec un geste englobant le bureau et l’étagère du détenu.
  646.  
  647. « Mais ce ne sont que des passe-temps. Ils vous divertissent, sans vous toucher. Nous le savons, peu de choses vous émeuvent. Oh, vous éprouvez un véritable plaisir à piéger quelqu’un et à le tuer. Et à manger ensuite une partie de son corps. C’est jouir de votre pouvoir. Mais vous savez que vous ne pouvez pas le faire souvent. Ne serait-ce que par discrétion. »
  648.  
  649. « Surtout parce que je sais qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses, sauf à ternir leur attrait. »
  650.  
  651. Comme il s’y attendait, elle grimaça. Mais ce malaisant rappel de ses appétits n’arrêta pas la jeune femme dans son discours.
  652.  
  653. « Finalement, pour vous offrir une joie durable, vous n’avez que les gens remarquables. Les esprits hors normes. Et déjà il y a six ans, ceux-ci se faisaient rares. Vous étiez…en manque, en quelque sorte. La vie n’avait plus de saveur. L’ennui vous pesait. Vous cherchiez un meurtrier de la même trempe que vous, et vous n’avez trouvé qu’un imitateur d’une vulgarité déprimante.
  654.  
  655. Alors, vous avez pris une mesure drastique. Non seulement vous alliez tuer cet homme, mais vous alliez en profiter pour faire un cadeau au Hannibal du futur, celui qui aurait supporté ce terrible ennui quelques années de plus. Vous avez fait en sorte de bien dissimuler le crime, et de l’oublier vous-même. Ainsi, quand le cadavre serait découvert, plusieurs années plus tard, et qu’il ferait immanquablement les journaux, vous pourriez l’étudier comme une affaire neuve et excitante. Vous pourriez découvrir sa folle mise en scène en même temps que le grand public. Vous pourriez vous prendre à imaginer l’esprit génial et détraqué qui l’aurait produite, sans savoir que ce serait le vôtre.
  656.  
  657. D’ailleurs, c’est exactement ce que je vous ai vu faire à Fairmount Park. Vous vous êtes extasié – sobrement bien sûr – sur la présentation de la cuve. Quand je vous ai demandé de profiler le tueur, vous parliez avec admiration. Presque avec…camaraderie. C’est drôle quand on y pense. Vous avez même parlé de partager votre cellule avec ce tueur. Sur ce point au moins, vous avez été exaucé », ajouta-t-elle en ne parvenant pas à réprimer un sourire sardonique.
  658.  
  659. « Je goûte moi aussi l’ironie de la situation, n’en doutez-pas. C’est une plaisanterie que je sais apprécier, de la part du Hannibal passé. »
  660.  
  661. « J’ai donc vu juste. Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Vous deviez savoir qu’après l’engouement de découvrir un "nouveau" tueur en série, vous auriez la déception de comprendre que ce tueur n’était autre que vous. Vous vous en êtes même assuré, en laissant l’indice dans la gelée. Donc au fond, vous n’avez pas vraiment créé un nouvel esprit à la hauteur de vos espérances. Juste…un faux espoir, en somme. »
  662.  
  663. « Ah, mais l’espoir, et son irrémédiable déception, sont les épices de la vie, agent Myna. Ils sont le remède à une existence "sans saveur", pour reprendre vos termes. Le moi du passé a estimé que ce bonheur passager, suivi d’un cruel désappointement, vaudrait mieux que la simple continuation de ma condition de génie esseulé. Et je ne peux pas lui donner tort sur ce point. En revanche, là où il s’est trompé, c’est dans sa prédiction que personne d’intéressant sur le plan intellectuel ne croiserait ma route. Manifestement, il a fait preuve d’un pessimisme excessif. »
  664.  
  665. Hannibal avait avancé la main contre la vitre de sa cellule dans un geste théâtral, pour bien montrer à quel esprit brillant il faisait allusion.
  666.  
  667. « Ne cherchez pas à me flatter, Docteur Lecter. N’espérez pas une seule seconde que ça m’empêchera de vous faire condamner pour votre crime. »
  668.  
  669. « Me faire condamner ? » répéta le captif avec un haussement de sourcil surpris. « Quelle idée saugrenue. »
  670.  
  671. Il était sincèrement plus surpris qu’inquiet.
  672.  
  673. « Je ne suis pas sûr que vous ayez beaucoup d’éléments pour me livrer – une nouvelle fois – à la justice, agent Myna. Bien que la présente conversation soit enregistrée, nous n’avons fait que discuter de conjectures. Je ne pense pas que mes dires soient recevables comme aveux, pour la simple et bonne raison que je suis dans l’incapacité d’avouer mon crime, n’en ayant aucune conscience. Et je doute que vous ayez des preuves tangibles pour une affaire aussi ancienne. »
  674.  
  675. « Détrompez-vous. Je suis désolée de vous apprendre que le Hannibal du passé n’était pas aussi pointilleux qu’il le prétendait. Il y a quelque chose qu’il a raté au cours de sa préparation. Enfin, quelqu’un. Nommément, Owen Tonisson, le gardien de parc, qui l’était déjà à l’époque. Il était aussi passionné par l’exploration, et peu scrupuleux de ses horaires de travail.
  676.  
  677. Bien sûr, vous aviez planifié votre sortie du parc en fonction des rondes de garde. Mais c’est lui qui ne les a pas respectées. Ainsi, après avoir tué et…disposé Mainnard, vous êtes tombé nez-à-nez avec le jeune garde. Vous n’aviez plus le temps de le supprimer et de disposer de son corps ; et de toute façon, il ne vous avait pas vu émerger du souterrain. Vous vous êtes donc contenté de le menacer, très explicitement. Vous lui avez dit de ne jamais révéler à personne votre présence dans Fairmount Park cette nuit-là. Y compris à vous-même. Il a dû être surpris de cette précision, mais il était trop terrifié pour en discuter. Satisfait, vous êtes rentré chez vous, pour prendre le mélange amnésiant.
  678.  
  679. Vous vous demandez sans doute comment je connais autant de détails. Eh bien, quand j’ai mis au point mon étrange théorie, qui faisait de vous un coupable et un amnésique, j’ai repensé à l’attitude de Tonisson en votre présence. Et à la vôtre. J’ai pensé qu’il devait être un témoin de l’affaire, un témoin dont vous n’aviez pas conscience. Lorsque vous l’avez interrogé, il a prétendu ne pas vous connaître, parce qu’il était toujours sous l’effet de vos menaces. Mais après lui avoir expliqué ma théorie, et lui avoir assuré que nous pouvions le protéger, il a bien voulu me raconter sa version des faits, et combler les imprécisions. Non seulement il a confirmé mon hypothèse, mais en plus, il m’a fourni un témoignage – une preuve – admissible au tribunal. »
  680.  
  681. Elle avait terminé son exposé avec une fierté farouche. Son regard avait quelque chose d’agressif, et même de prédateur. Hannibal ressentait vivement en elle la volonté de le voir tomber pour son crime, quand bien même il était déjà, figurativement parlant, derrière les barreaux. Il appréciait beaucoup cette vindicte. Il sentait qu’il pourrait s’en servir, peut-être la modeler en quelque chose de plus…vicieux. Pour l’heure, il fallait l’attiser, en contrariant calmement la jeune policière.
  682.  
  683. « Je vois. C’est très habile de votre part. Mais je suis au regret de vous informer que cela risque toujours d’être insuffisant pour ma condamnation. Nous parlons d’un témoignage vieux de six ans ; de plus, ce cher Owen aurait probablement eu du mal à distinguer mes traits de nuit. Bien que je sois un criminel avéré, je jouirai une fois de plus de la présomption d’innocence », ajouta-il avec un sourire éclatant.
  684.  
  685. « On verra. »
  686.  
  687. « Ce qui m’intrigue le plus, en revanche », poursuivit le prisonnier en ignorant la réponse de son adversaire, « c’est votre acharnement à me faire juger. Vous n’êtes pas sans savoir que je suis déjà condamné à réclusion à vie ; et l’état de Maryland n’applique pas la peine capitale. Vous seriez bien en peine d’augmenter ma sanction. »
  688.  
  689. Il se permit d’ajouter à sa dernière remarque un petit rire, qu’il espérait particulièrement irritant.
  690.  
  691. « Peu m’importe la punition », répondit-elle sur un ton impérieux.
  692.  
  693. « Je le fais pour la famille de la victime. Je le fais parce que j’ai des principes, Docteur Lecter. Des principes comme la vérité, et la justice. »
  694.  
  695. « Quelles billevesées. »
  696.  
  697. C’était à son tour d’être agacé à présent. S’il voulait façonner cette jeune prodige à son image, il faudrait qu’elle se départisse de son dogmatisme tout à fait affligeant.
  698.  
  699. « Dans ce cas, sachez que je m’opposerai autant que possible à votre version des faits. Je nierai tout en bloc. Et je ferai savoir au FBI que ma collaboration pour de futures enquêtes criminelles dépendra de la clôture de celle-ci. »
  700.  
  701. « Mais…j’ai joué à votre petit jeu stupide. Et j’ai gagné. J’ai trouvé la solution de votre énigme. Maintenant, vous me devez le fair-play. »
  702.  
  703. Son irritation s’était muée en colère. Elle avait à peine haussé le ton, mais il sentait aisément sa rage bouillir derrière chaque syllabe qu’elle détachait.
  704.  
  705. « Je ne vous dois rien de tel, très chère. Vous avez gagné, c’est vrai ; mais ma reconnaissance de cette victoire devrait vous suffire. »
  706.  
  707. Elle poussa un râle de frustration, et – peut-être instinctivement – sa main monta en direction du holster qui portait toujours son pistolet de service. Elle retint son geste avant de toucher l’arme, mais trop tard : Hannibal l’avait remarqué, et s’en délectait.
  708.  
  709. « Ah. Envisagez-vous de faire justice vous-même, agent Myna ? »
  710.  
  711. « Je dois dire que l’idée m’a traversé l’esprit », rétorqua-t-elle en desserrant à peine les dents.
  712.  
  713. « Mais dans ce cas, pour quel crime me puniriez-vous ? Pour celui sur lequel vous avez enquêté, ou pour une autre de mes nombreuses victimes ? Il y en a de bien plus innocentes que Jared Mainnard, vous savez. Et pourtant, je suis toujours en vie. Considérez-vous que votre affaire soit plus importante ? »
  714.  
  715. Elle laissa sa main retomber.
  716.  
  717. « Arrêtez vos jeux psychologiques, Lecter. Je n’y répondrai plus. Je ne veux plus avoir affaire à vous. »
  718.  
  719. « De mon côté, j’ai déjà hâte de notre prochaine collaboration. »
  720.  
  721. « Ça m’étonnerait qu’il y en ait une. »
  722.  
  723. Mais Hannibal pouvait voir le doute dans son regard. Lui, le meurtrier devenu consultant dans le domaine des tueurs en série. Et elle, la jeune enquêtrice prodige qui avait su travailler si efficacement avec ce dangereux atout. Il était plus que probable qu’on leur fasse de nouveau appel pour une même affaire. Et il était tout aussi probable qu’elle n’arriverait pas à la refuser.
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