Ivain

Jour 8 - "Teeth"

Oct 8th, 2020 (edited)
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  1. Les villes sont comme des organes aux fonctions très déterminées. Leur métabolisme est bien visible à l'échelle des empires: elles amassent et transforment les fruits de leur environnement, en rejettent les déchets, fournissent pour certaines ce dont les autres ont besoin, tandis que celles-ci se contentent que de percevoir leur dû, non par paresse ou tyrannie, mais au titre de leur fonction.
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  3. Ainsi, au cœur d'un territoire, des villes cultivent la terre, exploitent les gisements et les forêts, pour fournir à leur voisines la matière première nécessaire à une industrie et un artisanat. Aux frontières, on envoie dans les villes l'acier et les jeunes gens prêts à se battre pour défendre l'ensemble. D'autres se dotent de ports et de routes toujours plus larges, pour assurer une circulation fluide et éviter tout caillot. La capitale de chaque royaume, elle, attire en son sein ses éléments les plus brillants, assure l'harmonie entre ses organes, fait office de voix et d’ouïe.
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  5. A ce titre, il est aisé de comprendre pourquoi l'individu se sent nié par sa ville et son État. De ce constat naissent son amour de la futilité et son envie de voyager : il cherche à échapper à son rôle physiologique par la découverte et la création. Il se fait organe indépendant dans un corps d'interdépendances.
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  7. Sachant cela, le voyageur découvre avec intérêt Orda, une ville qui semble de prime abord ne pas respecter ce principe naturel.
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  9. Orda est une ville mouvante, elle se déplace sans cesse et cela se voit : nul bâtiment n'a vraiment de place attitrée, et aucune logique ne semble structurer son agencement. En s'y promenant, on y trouve côte à côte des tentes semblables à celles des habitants des steppes, et de grosses bâtisses à toit de chaume ; des cabanons de pêcheurs en bois, et de hautes maisons en pierre de taille à la toiture en tuiles ocres ; des constructions alambiquées de métal et de verre, et des cubes de briques nus que ne percent aucune fenêtre. Partout et en tout instant le long de ce rassemblement hétéroclite, ces demeures se déplacent, certaines portées déconstruites sur le dos de leurs occupants, ou dans des charrettes tractées par un âne, un bœuf ou un cheval ; d'autres, plus vastes, sont montées sur roues et harnachées à un attelage ; et les plus colossales d'entre elles possèdent même des machines complexes qui leur permettent de se mouvoir seules, sur des chenilles, des pattes d'araignée, ou en rampant sur le sol comme un serpent dans le sable. Ainsi, Orda s'étend sinueusement sur des dizaines de kilomètres. Certains progressent pendant que d'autres cessent leur avancée quelques jours, et lorsque la procession bruyant de discussions, de cris, de craquements et de grincements vient à se scinder pour une raison ou une autre, elle finit toujours par fusionner à nouveau.
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  11. Orda n'appartient à nul empire, nul royaume, nul corps. Elle est son propre domaine. Ses habitants ne cultivent pas la terre, ne creusent pas la roche, ne travaillent pas le bois, ni ne fabriquent très habilement quoi que ce soit. Ils ne commercent pas non plus, ni entre eux ni avec quiconque. Ce qui nourrit ces hommes et femmes, leur permet de se déplacer encore et encore, c'est le pillage. Leur ville entière est une machine de guerre, qui doit bouger sans cesse pour trouver sa subsistance. Mais nul ordre apparent, nul plan de bataille, nulle carte de campagne ne semble organiser sa marche. On se suit les uns les autres, jusqu'à ce que quelque chose vienne à manquer, et que l'on croise alors une route, une caravane, un village ou une cité à attaquer. Alors, des hommes et femmes aux armes dépareillées, forgées aux quatre coins du monde, se lancent à l'assaut; mille cavaliers sur mille chevaux de mille races différentes se mettent à charger; les bâtiments les plus robustes, bardés de bois, de cuirs, de métaux en tout genre déferlent vers les murs, béliers hurlants, crachant feu, lances, flèches, boulets. Orda ingère ensuite tout ce qu'elle peut récupérer, ce que sa proie produisait de son vivant pour son pays : nourriture, animaux, matériaux, armes, outils, machines. Sans oublier les gens : toujours, des survivants du carnage se joignent au cortège, apportant avec eux leur langue, leurs coutumes, leur couleur, et la forme de leur maison.
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  13. Pour avoir voyagé un temps avec Orda, je peux l'affirmer aux sceptiques, elle est bien comme les autres villes, elle est bien un organe qui a sa fonction propre : Orda est la bouche d'un immense requin, elle doit sans cesse déchiqueter et avaler ce qui passe devant elle. Ses habitants et ses bâtiments sont les dents de cette bouche; aucune n'est pareille aux autres, elles poussent anarchiquement, dirait-on, dans la gueule du monstre, et semblent ne pas se soucier de leurs voisines. Et pourtant, si la Terre entière surveille d'un œil méfiant la trajectoire d'Orda et de ses innombrables dents, c'est bien que toutes les autres villes connaissent sa fonction : manger.
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