Ivain

Jour 21 - Blast

Oct 25th, 2025
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  1. Extrait de "Folklore Européen"
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  4. Autrefois, la région du Dunkelwald était plongée dans les ténèbres. La faute en revenait à une malédiction tenace que Zveda, reine du Ciel, avait jeté sur un roi antique qui l’avait humiliée. Elle avait – très littéralement - condamné l’impertinent et sa descendance à vivre dans l’ombre, et depuis cette époque, d’épais nuages noirs et menaçants se massaient en permanence dans le ciel, quels que soient le vent et la saison. Que la lignée en question se soit éteinte quelques décennies plus tard n’y avait rien changé.
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  6. Il avait dû être ardu de survivre sans soleil, au début. Moins de récoltes, de fourrage, le froid, l’humidité… Cela et la morosité qui s’était installée avaient poussé une grande partie des gens d’alors à fuir ailleurs. Pas vraiment loin, à vrai dire, car partout autour du gros bourg d’Erfurt, à quelques journées de cheval, on jouissait de journées ensoleillées, du chant des oiseaux, des milles couleurs du ciel. Ceux qui étaient restés, trop fiers pour quitter leur foyer, avaient dû s’adapter.
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  8. Comme souvent, les privations poussèrent ces acharnés à déployer des trésors d’imagination pour survivre, et bien que leur pays n’ait pas prospéré autant qu’il aurait pu, ils gagnèrent la réputation de femmes et d’hommes particulièrement industrieux et inventifs.
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  10. Lorsqu’un matin Johan Stauf naquit à Erfurt, on eût pu croire que la nuit était déjà tombée.
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  12. Comme de nombreux enfants, il ne vit pas le soleil avant de longues années, se contentant de descriptions qu’en faisaient les adultes, de gravures dans les livres. Il garda de cette époque une fascination pour le ciel à la limite du fantasme : alors que les autres se satisfaisaient d’un petit voyage hors du Dunkelwald une ou deux fois par an, Johan lui, était obsédé par l’idée de ramener la lumière à sa ville.
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  14. Avant ses dix ans, il avait imaginé plus d’une centaine de méthodes propres à chasser les nuages, et avait conçu malgré ses maigres ressources plusieurs prototypes novateurs, dont les essais n’avaient d’ailleurs rien donné. Cependant, il se consacrait à sa tâche avec tant d’acharnement et de rigueur, que Klick lui-même remarqua le garçon.
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  16. Le dieu des artisans et de la technique devait faire attention. Il savait toute l’histoire d’Erfurt, et il aurait été malavisé de s’impliquer dans une affaire entre sa mère et les mortels ; également, par le passé il avait connu de nombreux problèmes, consécutifs à quelques interactions déraisonnables avec ces mêmes humains. Il se savait la cible de regards suspicieux à chaque fois qu’il descendait sur terre, et cela le contrariait beaucoup, d’ailleurs. Après tout, il était un être mesuré et constant, parfaitement équilibré, d’une tempérance exemplaire, et pourtant ses semblables se sentaient obligés de lui faire la leçon, même les plus dégénérés d’entre eux... Il faut dire qu’Etuushcae tenait alors un compte précis de leurs « exploits » à tous, et Klick devait bien reconnaître qu’il occupait le haut de la liste - et assez largement.
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  18. On raconte donc qu’il prit d’infinies précautions en allant observer Johan, ce fascinant bipède qui trafiquait on ne savait quoi dans son coin, armé de son ignorance quasi totale du monde et de son bric-à-brac informe.
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  20. Nul ne sait s’ils se parlèrent, ni ce qu’ils se dirent le cas échéant. Mais ce qui est certain, c’est qu’un jour à l’école, lors d’un énième exposé consacré aux nuages, le jeune Johan annonça fièrement à ses camarades avoir résolu le problème. Selon lui, il leur fallait à tous un changement radical de paradigme : puisque la masse sombre A qui masquait le ciel B à la ville d’Erfurt C était d’origine divine, et en posant l’hypothèse crédible que les dieux avaient accès à des ressources inaccessibles aux Hommes par nature, alors il était inutile de tenter quoi que ce soit pour supprimer ladite masse A. Cela étant posé, la situation s’éclaircissait : le nuage A étant inamovible, et le ciel B impossible à rapprocher du sol, il fallait déplacer… C, bien entendu.
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  22. Eurêka, s’exclama-t-il en conclusion, frappant sa paume ouverte du poing, face à une trentaine de paires d’yeux médusés.
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  24. Sa réputation de toqué était faite, et elle le suivrait toute sa vie – savamment entretenue par Johan lui-même avec une forme de complaisance, il faut le dire.
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  26. Un original donc, mais un original avec de la suite dans les idées. Quelques mois plus tard, il s’élança dans les airs, sommairement suspendu à un ballon rempli d’air chaud. Fort heureusement, il avait négligé quelques détails, notamment le fait que l’air refroidirait bien vite, ce qui lui évita une chute douloureuse, car il avait également oublié de prévoir un moyen de redescendre autrement qu’en chute libre.
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  28. Ce succès pour le moins modeste ne le découragea pas. Il passait l’intégralité de son temps libre à améliorer son ballon, ayant retenu la leçon et s’appliquant à penser au moindre détail.
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  30. Et ainsi, le jour de ses vingt ans, c’est dans un engin beaucoup plus sophistiqué que Johan Stauf, docteur ès ingénierie, effectua son premier vol au-dessus du nuage. La petite foule qui avait assisté au décollage passa de l’inquiétude initiale à la stupéfaction en voyant le ballon disparaître dans la masse sombre, et enfin à une liesse démonstrative lorsqu’elle le vit reparaître sans encombres, descendant placidement vers le sol.
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  32. On raconte que Johan avait les yeux en larmes lorsqu’ils décrivit à tous le spectacle éblouissant de la mer blanche et cotonneuse de laquelle il avait émergé, de la pureté du ciel autour de lui, et des rayons du soleil, si éclatants, qui avaient irisé de couleurs indescriptible les gouttes de condensation sur la toile du ballon.
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  34. Cet exploit fit sa renommée, et d’éminents scientifiques s’intéressèrent de près aux travaux de l’homme qui avait volé au-dessus des nuages. Et bien qu’il ait été pour le moins détaché des basses considérations de l’humanité d'alors, Johan se révéla assez pragmatique pour comprendre qu’il lui fallait de l’argent pour pousser plus loin ses recherches. Il déposa de nombreux brevets qui firent sa fortune.
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  36. Grâce à cet argent, il ne cessa d’améliorer son système. Notamment dans le domaine de la propulsion, car il était convaincu qu’il lui fallait pouvoir se déplacer dans les airs sans avoir à subir les caprices du vent. Cela le mena au développement de nouvelles machines, qui se révélèrent tout à fait capables de suppléer - voire même de remplacer - le gaz qu’il utilisait pour monter.
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  38. Et un jour, il annonça avec détachement qu'il allait déménager dans le ciel, guère plus ému que s'il avait révélé à tous le menu de son déjeuner. Il équipa sa maison de tout un tas d’engins dont personne à part lui ne comprenait la fonction, et elle s’envola. Il continua d’utiliser son ballon pour rendre visite à ses amis, faire ses emplettes, répondre à son courrier, mais il passait désormais le plus clair de son temps sous le soleil, comme il en avait toujours rêvé.
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  40. Il ne s’arrêta pas là. Quelques temps plus tard, il fit monter un petit lopin de terre qu’il amarra à sa bicoque, entouré d’une jolie haie et dotée d’un petit potager et de quelques arbres qu'il planta, ironie du sort, pour l'ombre qu'ils lui apportaient lors des chaudes journées d’été.
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  42. Évidemment, il continua de travailler sans relâche. Il disposa bientôt d’une puissance suffisante pour faire monter tout un quartier d’Erfurt à ses côtés, mais les gens refusèrent, peu rassurés. Johan ne s’en formalisa pas : ils avaient raison, après tout. Il leur avait promis d’emmener la ville entière, et c’est ce qu’il ferait.
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  44. Le temps passa. Johan avait mené ses inventions à un tel niveau de sophistication qu’il aurait presque pu se passer de jamais redescendre. Ceux qui bientôt peupleraient l’azur y trouveraient tout ce qu’il fallait pour vivre en autonomie. Il était désormais richissime, et faisait importer des quantités pharaoniques de matériaux et de pièces manufacturées à Erfurt. Le petit bourg, qui avait attiré ouvriers, hommes d'affaires, savants, était redevenu un carrefour mondial, et rayonnait comme aucune autre ville grâce à son bienfaiteur.
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  46. Malgré cet apparent succès, Johan vieillissait, et commençait à craindre le temps, inexorable débiteur qui finirait bien par réclamer son dû. Alors il opta pour une solution radicale : il lui fallait aller plus vite, plus loin. Il lui fallait accomplir un audacieux bond technique, semblable à celui qu’il avait fait enfant, en s’envolant sans précautions.
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  48. Une lettre adressée à l’un de ses étudiants illustre bien cela :
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  51. Cher Albert,
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  53. Mes travaux avancent comme il le faut, je te remercie. Comme évoqué précédemment, je pense être capable de faire s’envoler tout Erfurt d’ici quelques années. Mais ce travail de fourmi n’est guère passionnant, et il me prend un temps fou.
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  55. Pour être franc avec toi, je me suis peu à peu détourné de ces systèmes de propulsion classique, je laisse le soin à mes contemporains d’en atteindre les limites.
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  57. Rassure-toi, je n’ai pas pour autant abandonné nos travaux. Je me suis penché au contraire sur une idée qui me trotte dans la tête depuis un moment, et que je crois prometteuse.
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  59. Je ne prendrai pas le risque de t’en parler par écrit, mais sache que les niveaux d’énergie dont je parle sont sans commune mesure avec nos rêves les plus fous. Si je parviens à mener à bout ma tâche, plus rien ne nous sera impossible. Nous serons l’égal des dieux. Et ce n’est pas seulement Erfurt que je ferai voler, mais l’intégralité du Dunkenwald !
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  61. Je ne doute pas d’avoir attisé ta curiosité, mais prend patience, tu recevras bientôt de mes nouvelles.
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  63. Amicalement,
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  65. J.S.
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  68. Si cette correspondance est restée célèbre, c’est qu’un tragique événement advint quelques jours après son expédition.
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  70. Une nuit, les habitants du Dunkenwald furent réveillés par une grande lumière dans le ciel. Certains crurent que la malédiction était levée, et qu’enfin le soleil brillait sur Erfurt. Mais les nuages étaient toujours là, et il faisait nuit, de toute façon. On commença à comprendre que la boule de lumière était artificielle, et qu’il ne pouvait que s’agir de l'œuvre de Johan - qui d’autre.
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  72. Cela dura quelques minutes, la lumière gonflait, de plus en plus éclatante, à un point tel qu’il devint impossible de rester dehors sans se couvrir les yeux. Et soudain, une gigantesque explosion retentit. Les vitres de la ville entière furent soufflées, et on déplora quelques blessés, ce qui était miraculeux, étant donné la violence de la déflagration, qui avait probablement eu lieu à très haute altitude.
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  74. Lorsque le calme revint, la lumière avait disparu. Le ciel était de nouveau noir, si ce n’était une multitude de points lumineux brillants au loin.
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  76. Pour la première fois depuis des siècles, le firmament étoilé scintillait au-dessus du Dunkenwald. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le docteur Johan Stauf avait réussi à libérer son pays de la malédiction. Sans doute pas de la manière prévue, mais le résultat était là.
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  78. Lorsque les éternels apprirent la nouvelle de cette explosion colossale causée par les mortels et qui avait pulvérisé le nuage de Zveda, leur premier réflexe fut d’aller faire chercher Klick. Il apparut que le dieu avait dû s'absenter en urgence, appelé selon ses dires par une affaire pressante à l’autre bout du cosmos. On hésita à envoyer le Sans-Nom à sa poursuite, car la nature de l’événement parut suspecte, mais on renonça. L’incorrigible Klick aurait sans nul doute nié son implication et blâmé la dangereuse soif de savoir des mortels, comme à chaque fois.
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  80. Beyraal, fidèle à sa tâche, partit chercher ce qui restait de Johan pour le mener à bonne destination, mais étrangement, il ne trouva rien. Ça ne lui était jamais arrivé. C'était comme si le docteur avait été purement et simplement annihilé, qu’il ne restait pas le moindre fragment de ce qu’il avait été.
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  82. Quoi qu’il en soit réellement, à Erfurt on raconte depuis lors une étrange histoire aux enfants apeurés par l’orage. On leur dit de ne pas s’inquiéter, car les étranges bruits qu’émettent les nuages menaçant ne sont que les ruminations interminables du vieil homme un peu étrange qui jadis leur ramena le ciel, et que grâce à lui, toujours la tempête finit par s’en aller.
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