Ivain

Jour 6 - "Spirit"

Oct 7th, 2021
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  1. Ce soir-là, l’orage écrasait le plateau sous des trombes d’eau et de colère. Les dieux avaient répandu dans le ciel des nues si noires et si épaisses que les ténèbres régnaient sur le village. Seuls les éclairs déchiraient de temps à autre cette nuit avant la nuit, et illuminaient le rideau de pluie pendant un instant qui restait accroché au fond des yeux, avec toutes les gouttes scintillantes mais figées, comme des diamants suspendus sur le dais noir qui couvrait l’horizon.
  2.  
  3. Debout près de la porte de sa chaumière, Aescwine frissonna. Tout ce qui faisait de la chaleur ou permettait de la garder chez soi avait été rassemblé dans la seule autre pièce du modeste habitat. Il en avait fait un petit cocon chaud et sec, calfeutré autant que possible, et à présent Rowenna y était en train de donner naissance à leur fille. Anstelthea, la femme-sage, était venue, elle avait ordonné les préparatifs d’une voix sèche, puis avait chassé le futur père du chevet de sa compagne. Pour lui il n’y avait plus rien à faire, à part contempler l’ire des cieux et se ronger les sangs. Le martèlement de l’averse et le fracas du tonnerre couvraient presque les cris d’effort et de douleur qui provenaient de la chambre.
  4.  
  5. Dans ce vacarme céleste, il n’avait pas entendu la femme-sage le rejoindre. Il sursauta quand elle le sermonna soudain.
  6.  
  7. « Cesse de te tordre les mains, forgeron. La santé de Rowenna est bonne, et mon apprentie est avec elle ; elle sait tout ce que je sais. Je te dis que personne ne mourra ce soir, et tu ne dois pas douter de ma parole. »
  8.  
  9. « B…Bien sûr, dame Anstelthea. »
  10.  
  11. Il hésita.
  12.  
  13. « Mais…il y a une autre peur qui me dévore, vous le savez. »
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  15. Pour toute réponse, la doyenne poussa un petit soupir, puis ferma les yeux en hochant légèrement la tête en signe d’assentiment. Depuis toujours sur leur terre, chaque nourrisson qui venait au monde recevait d’un esprit de la nature quelque chose de sacré, un souffle béni, une partie de sa propre âme. Avant que l’enfant naisse, l’homme-sage du village devait annoncer quel esprit lui ferait cet incroyable don. C’était là son rôle le plus ancien, et sans doute le plus important. Le nom du bébé n’était choisi qu’après cette heureuse sentence, et en fonction d’elle.
  16.  
  17. Mais à Aescwine et Rowenna rien n’avait été annoncé. Ils avaient attendu et attendu, jour après jour, lune après lune, avec une inquiétude grandissante. À présent l’heure de la naissance planait au-dessus d’eux. Son rôle n’était plus d’attendre, mais d’implorer.
  18.  
  19. « Je vous en supplie, femme-sage, vouez un esprit à ma fille. Il est encore t…»
  20.  
  21. « Aescwine, les esprits ne m’obéissent pas et tu le sais. Il y a des règles. Si l'enfant naît au début des moissons, il est touché par l'esprit des récoltes. S'il donne son premier coup de pied pendant une lune rousse, c’est l'esprit du feu qui le choisit. Il est même de ces règles qui peuvent être arrangées. Celui qui fut conçu au zénith recevra l'esprit de la lumière. Sigered et Ina s’en sont assurés pour leur progéniture », ajouta-t-elle avec un léger sourire.
  22.  
  23. « Mais pour votre fille », reprit-elle avec un air plus grave, « Rien de tout cela n’est arrivé. Même l’esprit fou, qui ignore les règles ancestrales et choisit par instinct, ne m’a pas parlé de votre enfant. Je suis désolée, mais il est temps de t’y résoudre : elle vivra sans la bénédiction des jötunns. Ce n’est peut-être pas grave. Frigg seule le sait. »
  24.  
  25. « Mais alors…que dois-je faire ? »
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  27. Une expression subtile passa sur le visage parcheminé de la doyenne. Avec de l’ironie dans la voix, et un soupçon de mélancolie dans les yeux, elle répondit :
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  29. « Peut-être que tu dois simplement oublier les vieilles croyances de nos clans. Après tout, nous sommes les derniers habitants de ce royaume à nous y accrocher. Depuis l’époque des grands-pères de nos grands-pères, il n’est presque aucun Saxon qui ne soit chrétien. Et aucun de ceux qui règnent et gouvernent. Tu le sais, même ici, les gens du manoir ne veulent pas entendre les paroles que nous disons à Woden et à Frigg. Le seigneur Aelfward veille pour les évêques, et il veille d’un œil dur. »
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  31. Elle sembla hésiter à poursuivre, puis lâcha amèrement :
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  33. « Pour eux, une nouvelle ère survient, l’an mil de leur calendrier. Peut-être que la naissance de ta fille est le signe qu’ils ont raison. »
  34.  
  35. Aescwine était troublé. Il avait du mal à croire que les mots qu’il entendait étaient prononcés par la femme-sage qu’il avait toujours connu. Il cherchait encore comment lui répondre lorsque retentit un cri d’effort déchirant, bientôt accompagné de pleurs de nourrisson. Le forgeron s’apprêta à bondir vers la chambre d’accouchement, mais quelque chose dans l’attitude d’Anstelthea l’arrêta net.
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  37. Elle était en transe. Elle tremblait et respirait par saccades étranges. Ses yeux se révulsèrent même brièvement avant qu’elle ne retrouve soudain toute sa lucidité. Elle empoigna le bras du nouveau père avec une force surprenante :
  38.  
  39. « Bylgja »
  40.  
  41. « Quoi ? »
  42.  
  43. « C’est le nom de ta fille. Elle est Bylgja, la vague qui se propage à travers les siècles, la volute qui tourbillonne entre les vies. Tu ne comprends pas ? Ce n’est pas seulement ton enfant qui est né, mais un nouvel esprit de la nature ! Une nouvelle âme faite de la magie des jötunns ! »
  44.  
  45. Elle était extatique à présent.
  46.  
  47. « Oui, une ère nouvelle ! Aujourd’hui, le village de Dunham est témoin d’un avènement. Le dernier avènement. Un dernier esprit pour nous guider avant que les Hommes n’oublient le souffle des dieux. »
  48.  
  49. Mais déjà le forgeron avait passé la porte de la chambre, tout à sa joie, et pour l’heure insouciant des mystiques et des destinées.
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