Ivain

Jour 2 - "Wisp"

Oct 2nd, 2020 (edited)
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  1. En remontant quelques semaines le fleuve depuis son embouchure, le voyageur averti ne saurait manquer de deviner la présence de la ville d'Oree plusieurs jours avant de l’apercevoir. D'abord à la couleur devenue brune de l'eau, qui sans cesse charrierait de l'amont la terre ocre et meuble sur laquelle la jungle alentour grouillait sans ordre apparent. Aussi, à la présence de plus en plus insistante à ses côtés sur l'eau d'embarcations diverses, chargées d'ambre, de topaze, de tourmaline, d'essences rares, de fruits et de fourrures colorées. Mais surtout, s'il venait à grimper au mât, il ne pourrait pas ne pas remarquer l'arbre-sommet, qui briserait alors la monotonie de son horizon, émergeant au dessus de ses congénères, et au flanc duquel Oree s'était développée.
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  3. Pour comprendre cette ville incongrûment suspendue, il faut connaître son histoire: lorsque les premiers hommes à parvenir si loin au cœur de cet enfer vert voulurent monter un comptoir au pied de cet arbre immense, qui, éclipsant largement le soleil, ménageait assez d'espace vierge pour cela, ils firent un gros ponton, quelques bâtisses en dur pour le négoce, et des cabanes plus sommaires, en bois, pour y vivre. L'extraordinaire richesse de la forêt valut à Oree une rapide croissance, et bientôt, un navire chargé partait chaque semaine du ponton vers l'aval. Mais il advint vite que la petite ville ne tenait pas debout: la terre humide semblait vouloir engloutir ses murs, ses échoppes. On tenta de drainer le sol, mais le fleuve trouvait toujours un autre chemin; on imagina des fondations plus profondes et robustes que nulle part ailleurs, mais si bas que l'on pût creuser, on ne trouvait de roche assez stable. On reconstruisit, encore et encore, mais les mouvements de l'eau restaient imprévisibles et dévastateurs. Alors, on commença à s'installer autour de l'arbre, à côté des plus modestes abris de bois et de toiles tendues entre des lianes épaisses. Quelle fondation plus fiable que des racines grosses comme un tronc, qui s'étendent sous terre sur des lieues et des lieues? Quel meilleur terrain d'assiette que celui fourni par un géant qui, si le sol vient à bouger, se penche doucement, pouce par pouce, pour s'équilibrer? Ainsi naquit véritablement Oree, à l'ombre d'un colosse de bois large comme un bourg et haut comme un gratte-ciel.
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  5. Aujourd'hui, ce voyageur pourrait pleinement jouir de cette ville dans sa perfection architecturale si singulière. Sur tout le pourtour, et jusqu'à une centaine de mètres de haut, le réseau de fibres végétales et de lianes avait si bien été guidé et renforcé que des milliers d'habitations ovales se balançaient entre pontons de bois, rues de vigne et escaliers d'écorce, gouttes de rosée dans la chevelure d'une dryade. Les plus imposantes propriétés, les temples et les bâtiments officiels étaient en dur, les pierres ayant été patiemment scellées avec un mortier végétal vivant, et de larges avenues avaient été tracées dans les quartiers les plus solidement ancrés. D'habiles agencements canalisaient l'eau de pluie vers d'innombrables bassins qui ne se vidaient jamais, et lorsque les averses quotidiennes surgissaient en fin d'après-midi, des cascades apparaissaient çà et là, épargnant comme par miracle les passants. La nuit tombée, des braseros étaient allumés un peu partout, et vu du fleuve, qui prenait une teinte cuivre, Oree paraissait se peupler d'une myriade de vers luisants. A l'aube, on se réveillait au bruit de l'envol des aras et du frémissement de la forêt dont la vie reprenait.
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  7. Voilà ce que chercherait le voyageur qui voudrait diriger ses pas vers Oree. Mais en réalité, il ferait mieux de l'éviter, car Oree n'est pas sur sa route, elle est la fin de sa route, la fin de son voyage. Tout comme la terre jadis engloutissait la ville, aujourd'hui, Oree engloutit le voyageur. Une fois qu'il sera monté aussi haut qu'il le peut, sur la plus haute branche accessible, large comme le pont de son bateau, il verra sous lui un océan vert, de ceux qu'il n'a jamais parcouru. Et il s'endormira là, se rêvant singe, perroquet ou fauve.
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  9. Certaines villes sont ainsi, elles cueillent le voyageur comme je cueille un brin d'herbe et l’emporte avec moi.
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