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- Naval Group dans le pugilat européen : enquête sur un business où tous les coups sont permis
- Défense. Le Français et ses voisins se livrent une compétition féroce, éloignant un peu plus la perspective d’un "Airbus de la mer". Une stratégie du pré carré qui se heurte aux bouleversements géopolitiques actuels.
- Par Anne Cagan
- Publié le 01/10/2025 à 05:45
- L'industriel de défense Naval Group est menacé de toutes parts.
- L'industriel de défense Naval Group est menacé de toutes parts.
- AFP
- "Vous, les Français, savez fabriquer les plus beaux bateaux, mais pas les vendre." Quelques années plus tard, ce professionnel de l’industrie navale se souvient encore de la plaisanterie d’un Italien, rencontré sur un salon professionnel. Elle a toujours du vrai. Avec 40 000 hommes et femmes, et 70 bâtiments, assurant la dissuasion nucléaire tricolore à travers le globe, Paris dispose de la marine la plus puissante de l'UE. "Les Européens le reconnaissent volontiers", note Jean-Christophe Charles, chercheur associé à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques. Un argument de vente massue pour la cheville ouvrière de ce succès : Naval Group.
- Ses rivaux font pourtant preuve d’une grande habileté pour avancer leurs pions. Certes, le français a vaincu l’allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) en remportant un juteux contrat aux Pays-Bas – quatre sous-marins, pour une valeur estimée de 5,6 milliards d’euros. Mais ce concurrent lui donne du fil à retordre. En janvier, TKMS a obtenu l’accord du Parlement allemand pour offrir à l’Etat sud-américain un financement avantageux s’il choisissait ses sous-marins plutôt que ceux de Naval Group.
- Ce n’est pas la première fois que les Allemands se plient en quatre pour tenter de remporter la mise. En 2017, Berlin avait contourné la procédure d’appel d’offres de la Norvège en lui proposant un achat groupé. "Ils ont fait des concessions démesurées car ils savaient qu’ils allaient perdre face à nous", s’agace-t-on côté français. Peut-être. Mais TKMS continue de marquer des points. Alors que Naval Group n’a pas été présélectionné cette année pour le méga contrat canadien portant sur douze sous-marins (37 milliards d’euros), le groupe allemand est, lui, toujours en lice.
- La Corée du Sud, le "rival le plus sérieux des Européens"
- Les Britanniques, eux aussi, sont à la manœuvre. Malgré le patient travail d’approche de Naval Group et de l’Etat français pour convaincre les Norvégiens, c’est à l’anglais BAE Systems qu’ils ont finalement commandé, en septembre, cinq frégates. "Ces pays voisins partagent nombre d'intérêts géopolitiques ; ils ont des liens forts sur le plan militaire. Au-delà la seule offre industrielle, les critères de choix étaient nécessairement biaisés", analyse Guillaume Furgolle, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri).
- Entre eux, les Européens n’ont jamais retenu leurs coups. Ils s’affrontent même aujourd’hui avec une énergie redoublée tant le marché de la défense navale est devenu concurrentiel. Certes, les Russes y sont moins présents, tout occupés à essayer d’asservir l’Ukraine. Mais la Chine, elle, connaît un essor fulgurant.
- Dans le parc de Suoyuwan qui borde la mer Jaune, les promeneurs peuvent pique-niquer devant les colossales constructions du chantier de Dalian. Des cargos longs comme trois terrains de football. Et des navires militaires qu’il est formellement interdit de prendre en photo. Le pays compte désormais 7 des 10 ports les plus actifs au monde. Une marine de guerre plus étoffée que la Navy américaine - même si elle possède moins de sous-marins et de porte-avions. Et surtout, une capacité de production 200 fois plus élevée que celle des Etats-Unis.
- Après avoir satisfait leur vaste demande nationale, les Chinois peuvent désormais s’élancer à l’export. "On commence à les voir dans certains appels d’offres, par exemple dans la péninsule arabique et en Amérique du Sud", fait remarquer Hervé Guillou, ancien PDG de Naval Group, désormais vice-président du Conseil général de l’armement. Bordée par la mer Noire au nord et la Méditerranée au sud, la Turquie d’Erdogan a également investi dans le secteur depuis les années 1990. Récemment, Ankara a annoncé son intention de construire d’ici 2030 un navire de guerre plus gros que le Charles de Gaulle. "Le rival le plus sérieux des Européens reste toutefois la Corée du Sud", souligne Alexandr Burilkov, chercheur spécialiste des questions de défense de l'université Leuphana de Lüneburg, régulièrement publié par le think tank Bruegel. En soixante ans, Séoul s’est hissé au deuxième rang mondial de l’industrie navale, derrière la Chine. Sa réputation dans la construction de navires à forte valeur ajoutée - méthaniers, pétroliers mais aussi destroyers - n’est plus à faire.
- L'industrie navale française est réputée dans le monde entier.
- L'industrie navale française est réputée dans le monde entier.
- © / Manon Guibon / L'Express
- L’essor de ces nouveaux acteurs n’a pas échappé à l’attention de Naval Group. "Les appels d’offres reçoivent désormais jusqu’à vingt propositions concurrentes", indique son ancien patron. Si le fleuron français a affiché de très bons résultats en 2024 – 4,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et huit milliards de nouvelles commandes -, il doit s’adapter à ce nouveau paysage, de concert avec l’Etat.
- Défense oblige, ce dernier est étroitement impliqué. Les petites lignes de chaque contrat sont étudiées à la loupe par différents ministères. Et chaque condition commerciale ou spécification technique est soigneusement soupesée. D’autant que les clients redoublent d’exigences. "Ils cherchent des coopérations à différents niveaux, observe Hélène Masson, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique. Par exemple, des exercices militaires conjoints, des partenariats stratégiques de long terme ou des transferts de technologie."
- L’œil rivé sur sa balance commerciale, Berlin est assez libéral sur ce dernier point. Paris, moins. "S’il s’agit de transferts vers des acteurs qui ont la capacité et l'ambition de bâtir une industrie navale et ont à disposition une main-d’œuvre plus abordable, vous enfantez votre propre rival", explique Guillaume Furgolle, de l’Ifri.
- Navires hors de prix coulés par des drones "low cost"
- De nombreux marchés présentent un beau potentiel pour la France. Le Brésil, par exemple, où Naval Group a encore gagné deux contrats d’un total de 528 millions d’euros en septembre. Les pays de l’Asean (Malaisie, Philippines, Indonésie, Vietnam…) également. L’entreprise et l’Etat français ont toutefois intérêt à choisir leurs combats. Car dans le secteur, les contrats ne se décrochent pas en quelques coups de fil. "Les discussions préliminaires peuvent prendre plusieurs années et nécessitent de mobiliser des équipes sur place", explique Philippe Missoffe, délégué général du Groupement des industries de construction et activités navales (Gican).
- Le sous-marin nucléaire d’attaque français Suffren, de la classe Barracuda, en phase de tests dans le port de Toulon en 2020. Photo Naval Group / AFP à usage éditorial uniquement.
- Le sous-marin nucléaire d’attaque français Suffren, de la classe Barracuda, en phase de tests dans le port de Toulon en 2020. Photo Naval Group / AFP à usage éditorial uniquement.
- © / AFP
- Les services de l’Etat sont, de l’avis général, très aidants. Mais il arrive aussi qu’à la demande de Paris, les diplomates français poussent à leurs homologues des sujets sensibles, sur le respect des droits de l’Homme ou des minorités, par exemple. Louable sur le papier, risqué pour les affaires. "Il est rarissime que ces demandes soient entendues et elles nuisent aux négociations commerciales. Certains pays aux cultures très éloignées de la nôtre se disent que nous ne sommes pas le partenaire adéquat et ils achètent ailleurs", soupire un bon connaisseur du secteur.
- Si le marché de la défense navale se complique, c’est aussi qu’il traverse une "mue technologique" pointe Christophe Tytgat, secrétaire général de la fédération professionnelle SEA Europe. L’irruption de drones low cost, capables de couler des navires hors de prix, renverse le rapport de force. Une aubaine pour l’Ukraine, qui a ainsi paralysé la marine russe, pourtant bien supérieure en puissance de feu. Mais une alerte pour l’Europe qui pourrait voir ses navires dernier cri menacés par ces engins, si elle ne s’adapte pas. "A l’avenir, les flottes seront hybrides, combinant navires habités et systèmes de navigation autonomes", assurent à L’Express les équipes de Naval Group. L’an dernier, l’entreprise a dévoilé sa gamme de drones de surface Seaquest, de 6 à 50 mètres de long, capables d’opérer seuls ou en soutien du bâtiment. Une diversification plus naturelle que celle, ratée, dans les énergies marines renouvelables. Naval Group affronte ici des concurrents différents de ceux qu’il pratique habituellement. Plus petits, mais très agiles, comme l’américain Sea Machines Robotics ou le français Exail.
- Dans ce marché en pleine effervescence, les rivalités européennes ont un mérite : elles ont rendu les entreprises du Vieux Continent ultra-compétitives. On compte une dizaine de champions nationaux (TKMS, BAE Systems, Fincantieri, SAAB, Navantia…) qui génèrent de confortables revenus et n’ont cessé d’affiner leur offre. "Les Américains, eux, se sont reposés sur leur immense marché domestique. Le résultat aujourd’hui ? Ils ont besoin de la Corée du Sud pour faire tourner efficacement leurs chantiers", pointe Alexandr Burilkov.
- La torpille Boris Johnson
- Coopérer n’est pas simple dans le naval militaire, même entre gens de bonne volonté. Aucune marine ne ressemble à une autre. Celle de l’Allemagne réalise essentiellement de courts trajets en mer Baltique. Rien à voir avec son homologue française, qui de l’Atlantique au Pacifique en passant par l’océan Indien, enchaîne de longues traversées pour rallier ses territoires ultramarins. D’où les désaccords, nombreux, qui émergent lors de projets européens communs. "Certains pays ne comprennent pas pourquoi les Français veulent dépenser de l’argent pour créer des logements confortables, car leur flotte navigue rarement plus de quelques jours", illustre le chercheur Jean-Christophe Charles.
- Quant aux Britanniques, ils restent très proches de leurs camarades des Five Eyes : l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis. La France ne le sait que trop. En 2021, Boris Johnson a fait capoter un contrat massif entre Naval Group et les Australiens, en persuadant Canberra et Washington de créer une alliance tripartite avec Londres, l’Aukus. L’Australie s’en mord les doigts aujourd’hui, tant le risque de retard se précise. Mais c’est une piètre consolation pour Paris.
- A ce petit jeu du pré carré, les Français ne sont pas exempts de griefs. Lorsque l’italien Fincantieri s’est intéressé en 2017 aux Chantiers de l’Atlantique, il s’est rapidement heurté à un mur. "Un réflexe chauvin. Nos voisins nous en veulent sans doute encore", regrette un bon connaisseur du dossier. L’affaire soulevait cependant certaines questions d’ordre stratégique. "Le chantier de Saint-Nazaire est le seul en France à disposer d'une très grande cale capable d’accueillir un navire de la taille d’un porte-avions", pointe Guillaume Furgolle, de l’Ifri. Le partenariat que l’Italien avait signé en 2016 avec le chinois CSSC suscitait également l’inquiétude. "Les Chantiers de l’Atlantique possèdent une grande expertise dans la construction de paquebots de croisière. Si ce savoir-faire n’était pas protégé de manière étanche, le risque était de voir la Chine s’emparer de ce marché très lucratif dans quelques années", souffle un expert du secteur.
- La réalité est que Paris verrait sans doute d’un bon œil une consolidation dans l’industrie navale. A condition qu’elle se fasse… sous la bannière de Naval Group. Le problème, pointe Jean-Christophe Charles, c’est que "les Européens savent que Paris ne partagera pas son expertise nucléaire avec eux. Ce mariage leur semble donc bancal."
- Ces guéguerres internes donnent lieu à des situations absurdes. "Vous avez six offres de frégates différentes en Europe alors que la demande mondiale se situe à une trentaine de bateaux de ce type par an", pointe un professionnel. Aucun État membre de l’UE, pas même la France, ne dispose d’un marché intérieur suffisamment vaste pour amortir à lui seul les investissements et les coûts de production. Les 29 % de chiffre d’affaires que Naval Group réalise à l’international sont donc clés.
- Naval Group face aux hackers
- Dans ce secteur structuré autour de vétérans bien établis, le rêve d’un "Airbus de la mer" s’éloigne. "Mais des initiatives telles que l’European Corvette [NDLR : à laquelle participe Naval Group] ou Marsur constituent de réels progrès", confie un spécialiste de l’Agence européenne de défense. Il est plus que temps, car le danger s’accroît. Pour la première fois depuis longtemps, nos bâtiments font face à des tirs réels, notamment en mer Rouge. "La variété et l’efficacité des missiles antinavires augmentent", met en garde Trevor Taylor, du Royal United Services Institute, un centre de réflexion britannique spécialisé dans la défense. Dans le même temps, les attaques informatiques menées par des services étrangers ou des groupes activistes "se multiplient depuis le début de la guerre en Ukraine", pointe Gérôme Billois, expert en cybersécurité chez Wavestone.
- En juillet, un hacker a affirmé avoir dérobé des données sensibles à Naval Group. Une affaire étrange, qui ressemble plus à une attaque réputationnelle qu’autre chose. "Lorsqu’on dérobe des informations de valeur, on ne le clame pas sur tous les toits comme ici. On cherche discrètement un acheteur", note, sceptique, un professionnel du cyber. Interrogé par L’Express, Naval Group indique que "les investigations n’ont pas mis en évidence d’atteinte du système d’information de bureautique et de messagerie" et que l’enquête se poursuit.
- Le Français reste néanmoins sur ses gardes car la myriade de fournisseurs avec lesquels les grands groupes travaillent ne dispose souvent pas de protocoles informatiques aussi solides. Ils peuvent donc ouvrir, sans le vouloir, des portes dérobées à des hackers toujours plus retors. Les Russes excellent dans cet exercice. A l’heure où Donald Trump envisage de retirer certains navires américains de Méditerranée afin de les basculer dans l’Indo-Pacifique, Naval Group et ses confrères européens ont donc intérêt à se serrer les coudes. Plus que jamais.
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