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- Tout autour de lui, la matière perdait de sa consistance. Les formes fluaient. Les enveloppes devenaient perméables aux couleurs qui s’épanchaient. Les solides, les liquides, l’air se fondaient les uns dans les autres. Quelques instants seulement s’étaient écoulés, et le monde dans lequel il évoluait n’avait en apparence plus rien de celui dans lequel il avait toujours vécu. Dorénavant, tout était souple, ondoyant, et baigné de la teinte indescriptible que l’on voit lorsque l’on observe la lumière à travers des paupières closes.
- Il tombait. Ou peut-être remontait-il vers la surface de cet océan éthéré. Il ne savait même pas comment il y était entré. Était-il en train de rêver ? Était-il mort, ou mourant ? Il lui semblait tout de même qu’il avait eu une vie matérielle auparavant. Un métier, sa fierté. Et un nom. Un nom que les gens du monde tangible employaient avec gratitude, et respect. Monsieur Jean. Tout cela n’avait plus grande signification à présent.
- C'était si lointain...
- Il se laissa aller, et même le monde étrange disparut, comme une dernière pensée avant un profond sommeil. C'était agréable. Mais alors qu'il se serait attendu à l'inverse, des souvenirs lui revinrent peu à peu. Oui, Jean, c'était son nom. Il avait été boulanger, et à cette pensée quelque chose en lui frémit inconsciemment, comme un membre fantôme qu'il imaginait mécaniquement travailler la pâte. Le geste lui revint, et avec lui la forme de ses mains, de son corps tout entier. C'était comme être à nouveau un bébé, doté de sa propre mémoire qui surgissait de nulle part, mais dépossédé de tout le reste.
- Il lui sembla bien qu'il devait être mort. Car même si l'au-delà dont parlent les prêtres n'avait rien à voir avec ce qu'il vivait, nul rêve n'aurait pu à ce point simuler la disparition du monde réel, de son corps et de son âme de façon si crédible.
- Il eut envie de parler, et comme par magie il put projeter une question autour de lui.
- "Où suis-je?"
- La voix qui lui répondit n'avait pas d'origine précise, ce n'était pas même un son, c'était comme si tout ce qui l'entourait vibrait en charriant un message:
- "Là où toute chose naît et meurt."
- Jean ne comprenait pas vraiment, mais cette réponse le rassura.
- "Qui es-tu? Es-tu un dieu?"
- "Non. Pas au sens où tu l'entends. Je suis partie de toute chose. De toi, des autres humains, du reste. C'est dur à appréhender pour toi qui n'a pas la connaissance, mais ici tu pourras apprendre, si tu le souhaites."
- "Suis-je mort?"
- "... oui. Et non. Ton incarnation sur la Frontière est achevée. Tu es en nous à présent."
- "Ainsi je ne rêve pas. Ce qui m'arrive, est-ce donc ce qui advient aux hommes à leur mort?"
- "Aux hommes, aux femmes, à tout ce qui marche, rampe et pousse, oui. Mais pour toi, c'est différent. Je t'ai redonné la forme que tu avais. Tu commençais à te dissoudre sans résister, mais avant ça, j'avais une question à te poser."
- "Une question ? Je ne sais pas si je pourrais apprendre à une…personne comme vous, qui existe partout, quelque chose qu’elle ne sait pas déjà. Mais dites toujours", ajouta-t-il avec bonhommie.
- "Je veux aider les humains à vivre, à survivre à leurs manquements et à s’accomplir au-delà du Vide. Je veux, et ma volonté agit à toutes les époques de votre temps, même si vous l’ignorez. J’ai tenté de broder avec les lignes temporelles qui sont la trame de la Frontière, sans même pouvoir les toucher ; j’ai imaginé des nœuds et des boucles, des ponts et des vortex, pour vous faire converger vers votre devenir. Mais de mon ouvrage, rien n’aurait tenu, rien n’aurait perduré si quelqu’un ne l’avait pas maintenu en place d’un geste magnifique. Quelqu’un que je ne pouvais atteindre ni influencer d’aucune manière, et qui a donc agi de son propre chef. Ce quelqu’un, c’était toi. Tu es au Cœur, Jean.
- Ma question pour toi est la suivante : pourquoi ? Pourquoi as-tu choisi de sauver mon œuvre ?"
- "Hum…je ne me souviens pas avoir fait ça."
- Jean aurait adressé un regard gêné à son interlocuteur, si celui-ci n’avait pas été une voix désincarnée.
- "Est-ce que vous pourriez me dire…"
- Il s’interrompit. L’espace autour de lui frémissait, et lui communiquait la réponse, sous forme d’images qui apparurent d’elles-mêmes dans son esprit. Jean reconnut la scène. Elle appartenait à son passé.
- "Ah oui, ce garçon que j’ai surpris dans ma réserve en train de bequeter mes ingrédients. Et alors, qu’est-ce que j’ai fait de si important ?"
- "Tu l’as hébergé, et nourri. Sur toutes les autres lignes du temps que j’ai pu suivre, lorsque Thomas était surpris dans un établissement comme le tien, il était arrêté et incarcéré."
- "Mais pourquoi est-ce que cela vous importe, à vous ?"
- "Thomas était le porteur du cadeau que j’ai fait à l’Humanité. Un cadeau qui a l’avantage et l’inconvénient de revêtir l’apparence d’une gemme à la valeur considérable. Si le garçon avait été appréhendé, la maréchaussée aurait saisi la Larme de Dieu, considérant qu'il n'y avait pas de raison légale qu'un vagabond comme lui ait un tel joyau en sa possession.
- Mais ce faisant, elle aurait empêché le porteur suivant de s’emparer de la gemme au Palais de Paris, et de voyager entre les époques avec elle. Sous l’injonction de la Larme, il devait apprendre à un jeune marin le nœud qui lui sauverait la vie plus tard, mais surtout lui permettrait d’aider Thomas à trouver la Larme, et l’esprit du corbeau à trouver sa vocation. Il en va de même pour la troisième porteuse, une conquérante qui sera la gardienne involontaire du feu des astres, dont les humains ont besoin pour franchir le Vide. Mais le franchir serait inutile sans le cinquième porteur, l’esprit du magma qui doit insuffler une part de moi-même dans un monde au-delà."
- Cet exposé donnait le vertige à Jean. Les mots étaient accompagnés de visions qui défilaient dans son esprit et s’entrecroisaient selon une chorégraphie d’une infinie complexité. Par mansuétude, l’entité arrêta là son récit inconcevable, et conclut avec plus de concision :
- "Tu vois, tout mon ouvrage ne tient qu’à ton acte inespéré. Même le fait que Thomas trouve mon Cadeau en dépend ; en cela, l’origine de tous mes bienfaits tient dans ta main tendue. Mais alors, si tu ne savais pas qui il était, si tu n’avais aucune notion des enjeux ce soir-là, pourquoi l’as-tu fait ?"
- Monsieur Jean se gratta le menton. Il ne s'était jamais vraiment posé la question. Il était vrai que ses fréquentations avaient toujours loué sa bonté d'âme, mais ce n'était pas un trait qu'il avait eu à développer. Il était ainsi fait, voilà tout. Sans doute, cela avait une cause profonde, que ce soit son éducation, la morale chrétienne, un besoin inconscient d'être apprécié, ou quoi que ce soit d'autre. Jean n'en savait rien, mais il arrêta son jugement sur ce qui semblait le plus évident à ses yeux.
- "Je crois que c'est mon métier. Je nourris les gens. Et, comme un comédien aime que l'on rie à ses mimiques, qu'une couturière aime que l'on s'admire vêtu de ses créations, qu'un poète aime que ses rimes embrasent les cœurs, je crois que j'aime quand on mange avec plaisir ce que je prépare. Alors quand quelqu'un à faim, je ne peux faire autrement qu'essayer de le contenter. Voilà pourquoi j'ai nourri ce garçon, je crois. Je ne sais pas si c'est la réponse que tu attendais, ça n'a rien de spectaculaire. Tout ce que tu m'apprends, ce qui en a découlé, je n'en ai jamais rien soupçonné... C'était un acte tout ce qu'il y a de plus naturel."
- "... Naturel, dis-tu? Je ne peux pas dire que je connais très bien ceux qui peuplent la Frontière, il est dur pour moi de prêter attention à cette multitude de petits nœuds qui évoluent aux limites de ma perception. Mais s'il y a une chose que je sais, c'est que la vie est prédation, que le don désintéressé n'a rien de naturel. Lorsqu'ils naissent et prennent forme, je ne sais pourquoi, les êtres s'accrochent de toutes leurs forces à cette infime portion de leur existence. Peut-être est-ce de ma faute... Peut-être ai-je en moi un désir profondément enfoui, un puissant désir de repousser la Frontière, de remplir le grand Vide, qui les pousse ainsi à exister le plus longtemps possible en dehors de moi. Quoi qu'il en soit, depuis que j'ai offert mon Cadeau à tes semblables, je les observe parfois, eux si intrigants, si conscients de moi, et pourtant si aptes à m'oublier, à ériger de puissantes idées, à la force de leur esprit, pour soutenir leurs civilisations. J'ai beaucoup appris sur vous. Laisse-moi te confier mon plus grand secret..."
- Jean eut l'impression que l'Entité toute-puissante hésitait. Cela attisa sa curiosité. Il brûlait de connaître ce secret, et le rapport avec son acte de générosité, mais il attendit patiemment que la voix poursuive.
- "Pour la première fois, j'ai peur. J'ai peur de tes semblables, petit homme."
- Le "petit homme" était interloqué. Il n’aurait pas cru qu’un tel être puisse éprouver ce sentiment, ni même que le mot fasse partie de son vocabulaire.
- "Peur de nous, vraiment ?"
- "Peut-être devrais-je dire peur pour vous. Mais pour moi, cela revient au même. Vois-tu, chaque vie sur Terre est un agglomérat de la volonté que j’exerce contre la Frontière. Ces motifs tentent toujours de persister dans la trame temporelle que j’ai secouée, et de s’entrechoquer, et de créer ainsi d’autres remous. Vous êtes des perturbations autonomes ; pas du désordre, non, des incursions d’ordre dans un désordre ambiant.
- Mais les humains ont une structure qui m’est étrangère. Ils se gonflent de leurs propres idées, grandissent, se complexifient. À présent, la Frontière est sens dessus dessous. Les lignes du temps oscillent furieusement. Je ne peux plus les atteindre ; dès que je m’en approche, je me retrouve à l'instant où vous me quittez, où vous vous envolez loin de mon existence. Je ne peux plus voir au-delà, car les humains ont entraîné le monde dans leur fièvre. Comment est-ce possible pour moi de ne plus voir ? Je suis la vision, la conscience que le monde a de lui-même. Mais tes semblables sont…mon obfuscation. L’aspect de moi-même que je ne peux pas observer. Sont-ils ordre, ou entropie ? Je ne le sais même plus.
- Je ne sais pas non plus si j’ai su les répandre à travers le Grand Vide. J’ignore même si cela serait une bonne chose. Vous êtes le plus grand risque que j’ai pris."
- "Oh, je connais ce sentiment."
- Avec tout le panache qui l’avait fait connaitre de son vivant, Monsieur Jean opposait sa sagesse tranquille à la gravité mystique de l’Entité.
- "Tous les parents ont peur, le jour où leurs enfants leur échappent, vous savez."
- Il y eut un long silence, comme si l'esprit réfléchissait à cette réponse si éloignée de la réalité de son existence. Jean le sentit, et il tenta d'expliquer, avec ses mots et ses codes.
- "Tu sais, j'ai eu deux apprentis, dans ma boutique. Je leur ai tout appris. Et un jour, sans savoir pourquoi, en les voyant travailler j'ai ressenti comme un pincement au cœur. J'ai compris bien plus tard que c'était une forme de jalousie: ils étaient devenus meilleurs que moi. J'avais en moi le désir profond de transcender mon Art, comme toi celui de peupler le Vide. Et c'étaient eux, pas moi, qui allaient briller, être ce que j'aurais voulu être, faire ce que j'aurais voulu faire. J'ai même failli regretter de les avoir pris sous mon aile. Mais crois-moi, j'ai ensuite réalisé que j'avais en fait exactement assouvi mon désir : ils sont aujourd'hui ma fierté la plus grande, mon plus grand bonheur. Il en est de même pour ton cadeau aux humains, je pense : n'aie pas de craintes quant à ce qu'ils en feront. Il y aura toujours parmi eux quelqu'un pour tendre la main, pour prendre la bonne décision. Tu devrais être fier de ce qu'ils accompliront grâce à toi."
- Un autre silence accueillit cette démonstration, et finalement l'Entité répondit:
- "Vraiment, les humains sont les plus sages des formes qui foulent la Frontière; et toi, tu en es la preuve la plus flagrante qui soit. Merci pour ce que tu m'as appris, autrefois et maintenant. Je vais suivre ton conseil, homme. À présent, dissous-toi, tu as bien mérité ton repos. Mais s'il te plaît, à présent que tu connais mon existence, garde en toi un peu de ta structure passée. Tu y parviendras, je le sais. Les humains auront besoin de toi un jour; ceux qui sauront écouter les esprits, ceux qui chercheront le Cœur. Vas."
- Alors, Jean sentit comme une emprise sur son être tout entier disparaître. Il tombait de nouveau, cette fois-ci sans aucun filet pour le retenir. Il oublia pour de bon sa voix, ses mains, tout le reste. Mais, comme l'Entité le lui avait intimé, il s'accrocha à un unique souvenir, le souvenir de cette nuit pendant laquelle il avait hébergé l'adolescent de bon cœur. Il ne resta plus que ça. De si bon Cœur.
- ***
- Au même moment, à la surface de la vaste Frontière, dans l’aile gauche d’un somptueux manoir en bordure de Nantes, parmi les draps de soie d’un imposant lit à baldaquins, un homme s’assoupissait. Mais alors que le sommeil gagnait son esprit fourbu, il eut une subite réminiscence. Il se remémora le gentil boulanger qui lui avait tendu la main durant son enfance, à un moment où il était démuni et livré à lui-même. La douceur de cette image enveloppa les préoccupations stratégiques et financières qui l’accompagnaient jusqu’à l’oreiller.
- Le boulanger avait la sagesse des gens bienveillants, et le bagou grandiloquent pour la partager de manière mémorable. Il lui avait conté une drôle d’histoire, l’histoire de la vie, qui n’est jamais qu’une suite de gens que l’on rencontre, comme des ficelles d’existence auxquelles on noue la sienne. Ainsi on sème des nœuds de jour en jour, d’année en année ; et quand vient l’heure de partir, on se retire de l’ouvrage, mais en laissant tous ces nœuds derrière soi.
- Une bien jolie histoire. Thomas se demanda pourquoi il se la rappelait soudain. Il lui semblait sentir la présence de son ancien mentor à présent, mais de manière lointaine, ou diffuse. Monsieur Jean avait assurément fait un joli nœud entre son fil de vie et celui du jeune homme, et avait permis à ce dernier de se lier avec d’autres à son tour. Comme tous ceux avec qui Thomas s’était entendu au cours des pérégrinations que lui avait offert la Larme, tous ceux avec qui il avait fait affaire pour bâtir sa fortune. Ou, meilleur exemple encore, comme la femme qui était allongée à ses côtés, la lumière de son nouveau quotidien. Oui, Thomas devait beaucoup à Monsieur Jean.
- À présent que son œuvre avait grandi au-delà de toute proportion, il se demandait ce qu’il allait léguer à l’enfant qui devait bientôt naître. Un colossal empire économique, bien entendu, mais il fallait aussi autre chose. Une autre société, ou congrégation, qu’importe, dont le but – avoué ou non – serait de lier le sort de la famille Elliot à celui de la Larme de Dieu, de la faire participer au bouleversement du monde que le joyau occasionnait. Multiplier les nœuds entre les « ficelles », mais aussi faire de leurs entrecroisements une étoffe véritable, un dessin avec du sens, et de la beauté.
- Dans sa langue natale, tisser se disait « weave ». Le lendemain, il créa la Fondation Elliot-Weaving.
- ***
- Le motif qui avait été Monsieur Jean achevait de se dissoudre dans le Grand Tout. Il avait parcouru la Frontière, semé d’autres motifs à son image au sein de sa surface, et maintenant, il revenait à son origine primordiale. Cependant, dans sa structure évanescente, un noyau persistait. Un Cœur dont la composition était simpliste, mais d’une grande force symbolique.
- À son retour, il secoua le Grand Tout dans ses fondations. La perturbation qu’il était se propagea pendant un moment infini hors du temps, enflamma les connexions qui constituaient la conscience de l’Entité, et déclencha une décision.
- Alors, l’être chtonien s’élança de nouveau vers la Frontière. En s’approchant, il sentit, comme à chaque fois, la fièvre du monde à l’apogée de l’ère humaine, et le départ des Hommes qui échappaient à son contrôle, et même à son regard. Mais cette fois, ce serait différent. Cette fois, il prolongerait son élan, même à travers la Frontière, à la poursuite de ces imprévisibles agents de la vie – ses enfants.
- La barrière qui de tout temps avait contenu le Grand Tout dans son domaine céda sans même résister. Peut-être fût-ce la détermination de l'esprit, à moins que la Frontière n'ait jamais été autre chose qu'une limite arbitraire, sans réelle substance, née seulement de son incompatibilité fondamentale avec le Grand Vide.
- Toujours est-il que l'Entité, mue par son élan, commença irrémédiablement à se disperser dans l'Espace. Comme un ballon percé se vidant de son air par un trou, le Tout perdait forme, tentant inconsciemment, et en vain, d'emplir le Vide.
- Un frémissement le parcourut, et tous les nœuds à sa surface virevoltèrent un instant. Les plus sensibles d'entre eux purent apercevoir, comme s'ils y avaient été jetés, une forêt sombre, une étendue sans limite, monotone de ténèbres et de froid, que seuls quelques astres timides venaient péniblement éclairer. Le Vide... Pour la première fois, le Grand Tout prit peur, si tant est qu'il puisse s'agir de ce sentiment si humain. Et si...? Et si à son tour, il était en train de mourir? De se dissoudre dans quelque chose d'encore plus grand, imperceptible et étendu que lui? Et s'il avait commis l'irréparable, précipitant avec lui tous ses enfants dans l'oubli? Il comprit alors l'effroi incontrôlable que pouvait provoquer la fin imminente d'une vie charnelle chez eux. Il se demanda s'il était lui-même un enfant, que regarderait distraitement et avec une bienveillante sollicitude l'être qui lui aurait donné forme...
- "Peu importe si c'est vrai ou faux. Ça n'arrivera pas, tu garderas forme, et ceux en ton sein aussi. Suis-moi."
- Bylgja... L'Entité tenta de suivre la direction que son Cadeau lui indiquait, filant à travers la forêt sombre, tentant de garder sa forme sur Terre tout en progressant vers son but ultime, en s'étirant encore, et encore, jusqu'à n'être plus qu'un fil, un fil de Vie, plus mince que la plus mince structure à laquelle elle ait jamais donné naissance, dirigée, comme un taureau fou, vers un point précis et pourtant si incertain, bien au-delà de son champ de perception.
- Malgré l'incertitude, le Grand Tout avait une confiance absolue en Bylgja. Ironiquement, l'Histoire des humains avait eu tendance à exagérer la place de la "lignée" qui unissait les porteurs de l'âme du Cadeau. En fait de lignée, il y avait toute l'humanité : à partir du moment où Bylgja était devenue entière, elle était également devenue omniprésente dans le temps et l’espace occupés par ses semblables. Ainsi, il n'était pas de lignée, ni d'élus, il n'y avait eu que ceux assez sensibles pour ressentir l'influence que le Cadeau avait eu sur l'ensemble des hommes et des femmes ayant jamais foulé la Frontière. À ce titre, ce Cadeau que l'Entité avait fait aux humains était devenu, en quelque sorte, son égal, aussi ancien, aussi étendu qu'elle.
- Et à ce moment, alors qu'il allait à l'aveugle à travers l'inconnu, guidé par la seule confiance qu'il accordait à son Cadeau, le Grand Tout ressentit de la fierté, cette fierté que lui avait montrée le Cœur il y a tant d'années.
- Il parvint à garder forme, à continuer d'être, pour ses enfants, ceux restés sur la Frontière, et ceux qui avaient franchi le Vide. Il pouvait sentir, à la toute extrémité de sa conscience, à la pointe de l'aiguille qui transperçait l'Espace à une vitesse démesurée, un fourmillement de formes, de couleurs et de sons, des reliquats, des fragments d'existences passées. Et devant eux, Bylgja, qui ne montrait aucun doute.
- Ils y arriveraient, l'Entité en était sûre désormais. Car en faisant corps avec ses enfants, elle avait partagé leur croyance, aveugle et magnifique, que nul précipice n’était trop large pour eux, quels qu'en soient les périls, quel qu'en soit le risque.
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