Ivain

Jour 25 - Splat

Nov 8th, 2021
156
0
Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
text 11.38 KB | None | 0 0
  1. Lope, malgré sa musculature imposante, luttait péniblement contre la végétation, toute puissante en ces terres, poursuivant sa progression aveugle au cœur de la forêt infinie qui s'étendait partout autour de lui. Régulièrement, de grosses gouttes s'échappaient des feuillages loin au-dessus de sa tête, et venaient s'écraser sur lui, s'infiltrant dans ses habits, le glaçant jusqu'aux os. La pluie durait depuis des semaines, et il peinait à se rappeler de la dernière fois qu'il avait été au sec. Ca n'était probablement pas arrivé depuis son départ d'Espagne et de sa chère Galice. Qu'il était facile désormais de voir à quel point sa vie était douce, alors...
  2.  
  3. Il avait depuis des jours abandonné derrière lui son fusil et son armure. De toute façon, jamais plus il ne pourrait rejoindre ses frères d'armes après ce qu'il avait fait. Il avait dû quitter le camp des conquistadors en urgence, n'emportant avec lui que le strict minimum, fuyant les cris de surprise et de colère de ceux qui avaient découvert le corps sans vie de l'hidalgo.
  4.  
  5. Lope était un meurtrier. Pire, il n'était rien de plus, et il le savait. Que croyaient-ils, ces autres ? Qu'ils étaient ici au Nouveau Monde au service d'une quelconque noble cause ? Ils n'étaient, comme lui, que des tueurs. Ici, nul tribunal, nul juge, à peine un missionnaire tout juste sorti de l'enfance, tout juste apte à débiter ses plats sermons pour lutter contre la noirceur des cœurs et des nuits...
  6.  
  7. Il sentait la fin approcher. Son esprit était résigné, son corps transi. Tout lui était indifférent désormais, aucune aspérité ne venait réhausser la morne platitude de son inexistence. L'âme en ces lieux n'était que l'esclave du corps, qui pour faire semblant d'exister se contentait de faire un pas après l'autre, au milieu de cet enfer aux mille verts, couleurs de l'espoir, l'espoir sans doute d'en finir au plus vite.
  8.  
  9. La dernière chose qui donnait encore à Lope l'impression de vivre, ce n'était ni la faim ni le désespoir, non, il avait refoulé ceux-là bien trop profondément. C'était un agacement primitif, qui montait furieusement et refluait tout aussi vite, à chaque goutte qui venait s'échouer sur son crâne. Sa cape huilée avait fait son temps, tout comme ses bottes, et tout ce qu'il portait sur lui n'était plus qu'une gigantesque éponge puante. Il lui semblait bien qu'il pourrirait vif, bien avant de mourir de faiblesse ou de céder à une hypothétique pulsion suicidaire.
  10. Dieu, qu'il haïssait l'eau et l'humidité...
  11.  
  12. Il faillit manquer le bruit. Mais Lope était un taiseux, plus enclin à écouter qu'à prendre la parole, et il avait appris à entendre. Et après tout ce temps à errer dans la jungle, il connaissait mieux que personne le son des gouttes sur l'humus, le bois ou la végétation.
  13.  
  14. Ce qu'il percevait maintenant, c'était un bruit dont il avait été familier, plus clair, moins étouffé que les autres. Un bruit métallique, voilà, des gouttes sur du métal. Il saisit sa machette d'une main peu assurée, et défricha l'endroit d'où le tintement provenait. Il finit par apercevoir devant lui un visage doré, à moitié dévoré par la corrosion. Un fragment de casque. Pas l'un de ceux que les espagnols portaient, et très ancien, sans aucun doute possible. Ainsi ses frères n'étaient pas les premiers à fouler ces terres sauvages... Il n'y avait décidément aucune gloire dans cette aventure d'une banalité si commune à leur espèce. Mais Lope s'en moquait. Il saisit le visage, et sous lui, il découvrit une gemme, une magnifique gemme taillée si finement qu'on pourrait la croire lisse. Incrédule, il écarquilla les yeux, mais il ne rêvait pas ; elle devait valoir une fortune, et cela faillit réveiller chez lui l'avidité qui l'avait mené jusqu'ici. Mais dès qu'il eut posé la main dessus, il entendit au-dessus de lui un craquement, et une énorme branche morte vint s'écraser dans une flaque à ses pieds, soulevant une gerbe d'eau qui vint le doucher de la tête aux pieds. Il reprit péniblement son souffle, éclata d'un rire nerveux, qui vira bien vite au sanglot, et s'effondra au pied de l'arbre, sa trouvaille plaquée contre le torse.
  15.  
  16. * * *
  17.  
  18. Lope se réveilla en sursaut. Il avait encore fait ce cauchemar affreux, dans lequel il se retrouvait enfermé dans le ventre sombre et humide d'un monstre des abysses. Son cœur finit par se calmer, mais la sueur glacée qui couvrait son dos l'empêcha de se rendormir. Il alluma la chandelle de la petite chambre qu'il occupait dans l'auberge, et jeta un regard mauvais à la pierre, qui trônait, resplendissante, sur la table de chevet.
  19.  
  20. Il ne prenait plus aucune précaution pour la dissimuler à d'éventuels yeux envieux, désormais. Elle était maudite, il en était persuadé. Il avait pourtant cru à sa bonne fortune après l'avoir découverte, lorsqu'il était finalement parvenu à quitter l'Amazonie sur un navire portugais, sa trouvaille en poche. Il avait un temps retrouvé le goût de la vie et l'espoir de lendemains meilleurs. Mais ça n'avait pas duré. Le monde, après tout, n'avait pas changé durant son absence, et cette saleté de caillou avait bien vite commencé à lui pourrir l'existence, en commençant par ses nuits...
  21.  
  22. Il soupira, retrouvant son calme, et se réadossa contre l'oreiller encore moite. Il ferma les yeux et se passa les mains sur les tempes. Une goutte lui tomba sur le front du plafond, puis une autre. Lope serra les dents. Il ne pleuvait pas, et il n'y avait au-dessus de lui que des combles inusitées. Un rongeur avait dû renverser un récipient oublié là par le tenancier, voilà tout. L'égouttement cessa. Mais quelques instant plus tard, un mince filet d'eau lui dégoulina dessus, et Lope n'y tint plus.
  23.  
  24. Il explosa de rage, se mit à hurler comme un fou, serra la pierre de toutes ses forces, comme s'il avait pu la broyer en morceaux de ses seules mains pour lui montrer son exaspération. Maintes fois il avait tenté de la vendre, au fil des ans, mais chacune de ses tentatives avait capoté, en des circonstances toutes plus incroyables et aberrantes de malchance les unes que les autres. C'était comme si le destin s'acharnait à distordre la logique des choses pour qu'il restât en possession de la pierre sans pouvoir en jouir d'une quelconque autre manière...
  25.  
  26. Et aujourd'hui, c'en était trop, au diable la richesse ; Lope ouvrit violemment la fenêtre, et de toutes ses forces, envoya la gemme se perdre dans la nuit, loin de lui. Il la vit s'envoler, se fondre dans l'obscurité, et soudainement le broc qu'il utilisait pour ses ablutions et qu'il rangeait chaque soir sur l'étagère, le broc explosa, le couvrant d'eau glacée. Lope resta coi, n'osant comprendre, mais finit par se rendre à l'évidence. Parmi les débris de terre cuite se trouvait l'objet de sa colère, revenu à lui comme un esprit frappeur qui aurait jeté son dévolu sur sa triste existence dénuée de sens. Ne pourrait-il donc jamais se débarrasser de ce démon à la forme si attrayante ?
  27.  
  28. « Il y aurait bien un moyen, si... »
  29.  
  30. Encore une de ces voix, encore, une de ces voix qui sans cesse parlaient dans ses rêves, parlaient d'esprits et de machinations, d'une vague, d'une larme, de la marche du monde et de la survie de l'humanité, ces voix si étranges, parlant des langues inconnues et qu'il comprenait pourtant, tant il savait écouter...
  31.  
  32. Lope saisit la bouteille de liqueur bon marché sur la table, et la porta à ses lèvres, mais le verre tout à coup sembla perdre consistance, comme s'il avait été retiré du monde, et l'alcool vint lui brûler le visage. Alors la voix repris, plus réelle et autoritaire que jamais :
  33.  
  34. « Cesse, humain. Cesse de vouloir m'enfouir au plus profond de tes rêves et de tes ivresses. Je suis. »
  35.  
  36. Et, pour la première fois depuis des années, de colère Lope ouvrit la bouche, et sa voix éraillée sonna étrangement à ses oreilles :
  37.  
  38. « Qui es-tu ? Pourquoi me tourmentes-tu ainsi ? »
  39.  
  40. « Ce n'est pas moi qui est venue à toi. Tu m'as trouvée, que je sache. »
  41.  
  42. « Alors je te rends ta liberté ! Va-t-en, rends-moi ma vie ! Laisse-moi ! »
  43.  
  44. « Quelle vie ? La forêt dans laquelle tu errais te manque-t-elle ? En fait, homme, tu n'as jamais quitté cette forêt. Tu n'es pas plus vivant aujourd'hui qu'alors, à peine une goutte perdue dans un océan, sans forme, sans direction... Et pourtant j'ai besoin de toi. Je sais que tu écoutes aux portes depuis longtemps, Lope, je sais ce que tu entends, ce que tu comprends. »
  45.  
  46. « Je ne comprends rien. Je suis probablement fou, de toute façon, de parler ainsi au fruit de mon délire. »
  47.  
  48. Comme en réponse, de nouvelles gouttes se mirent à pleuvoir du plafond.
  49.  
  50. « Et ça, est-ce un autre de tes délires ? Je vais te faire une confidence, Lope. J'ai eu d'autres possesseurs, et tu es plutôt insignifiant, comparé à eux. Mais tu n'en es pas moins important à mes yeux, bien au contraire. C'est pourquoi je te propose un marché : vois-tu, il y a des gens qui cherchent la gemme, ces voix que tu entends. Mais elles ne savent pas tout ce que je sais ; il est trop tôt. Je dois encore croiser de nombreux destins. C'est là que tu entres en scène : je vois que tu n'as pas l'envie de te servir de la Larme, et c'est louable, en un sens. Car tu pourras de bon cœur la donner à quelqu'un. »
  51.  
  52. « Je ne fais que ça, essayer de me débarrasser de toi ! »
  53.  
  54. « Pas comme ça. Il y a un homme en particulier. Je t'emmènerai à lui, tu lui porteras la Larme. Tu n'auras aucun mal à le reconnaître, crois-moi, vous vous ressemblez, Lope. Il a le même regard vide, le même désespoir dans le cœur. Il vit au pied d'un volcan, et seul son corps le relie encore à ce monde, comme toi dans la forêt et depuis. Si tu lui donnes la Larme, tu seras débarrassé de moi et de mes tours... »
  55.  
  56. « Tu as parlé d'un marché. Je ne vois là qu'un ordre de ta part, et des menaces. Je connais assez bien cela, c'est même une méthode typiquement humaine, esprit... »
  57.  
  58. Il lui sembla que la voix rit à ces mots, et elle reprit d'un ton plus doux :
  59.  
  60. « Tu te trompes à mon sujet. Ce que tu ressens comme malicieux de ma part, n'était que quelques éclaboussures, maladroites certes, pour tenter de te réveiller, te tirer de ton marasme. Je cherche ton bien, Lope, ton accomplissement. Et c'est d'ailleurs ce que je t'offre en échange de ton aide. Je ne puis le faire ainsi, car je ne suis rien d'autre encore qu'un outil en ce monde, à peine capable de quelques chuchotements, mais quelqu'un le peut. Elle saura t'expliquer, t'apprendre nos usages, t'offrir la paix, l'espoir, l'immortalité. Alors, tu verras, tu comprendras ce que nous sommes, ce que nous faisons, l'importance de ton choix aujourd'hui. »
  61.  
  62. Lope resta silencieux un instant. Il lui semblait toujours rêver, il savait que la voix n'existait que dans son esprit. Puis il comprit sa situation : la voix, peut-être était-ce la sienne, peut-être était-il l'auteur de la malédiction qui le frappait, peut-être était-il bel et bien devenu fou... Mais qu'importait au fond ? Sa folie avait raison, il le savait. Que risquait-il, après tout ?
  63.  
  64. « C'est d'accord. Je donnerai la pierre à l'homme du volcan. Maintenant, si tu n'as pas menti, dis-moi comment trouver cette femme dont tu parles. »
  65.  
  66. Un rire, de nouveau, presque joyeux et reconnaissant, cette fois :
  67.  
  68. « Il s'agit en fait d'une enfant. Quant à la façon de la trouver... Si je ne me trompe pas sur la date, je crois que tu ne vas pas aimer... »
Add Comment
Please, Sign In to add comment