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- Rien n’allait plus dans la vie de Jasidie.
- Depuis quelques temps, dès qu’elle était seule et livrée à ses pensées, son esprit partait dans des directions étranges et inquiétantes. Fort heureusement, « seule et livrée à ses pensées » était une occurrence passablement rare pour une professeure d’histoire du petit collège Gene Cernan – petit mais surpeuplé. Ce n’est que lorsqu’elle avait donné son dernier cours de la semaine, vaincu son dernier paquet de copies, rassuré le dernier parent préoccupé qu’elle se trouvait en position de rêvasser. Mais à présent, ces rêves éveillés prenaient des allures de cauchemars.
- Au début, cela avait été épisodique, et elle n’en avait pas fait grand cas. Mais les semaines passant, les visions troublantes devenaient fréquentes, voire systématiques, au point qu’elle avait peur maintenant de se trouver désœuvrée. C’est pour cela qu’elle était allée trouver sa collègue Leilani en salle des profs.
- Cette dernière n’avait pas manqué de remarquer son expression anxieuse. Alors, désinhibée par le stress et la frustration de n’avoir partagé son désarroi avec personne jusqu’ici, Jasidie lui avait raconté le curieux phénomène.
- La réaction de sa compagne laissait à désirer :
- « Oh, tu sais, tout le monde a des pensées morbides de temps à autre », dit-elle sur un ton nonchalant à la fin du récit. « Il faut surtout que tu te reposes je pense. »
- « Ce ne sont pas des pensées, ce sont des images. De véritables hallucinations visuelles. »
- « Qui peuvent être un signe de surmenage. »
- « …Et elles ne sont pas morbides », poursuivit Jasidie en ignorant la remarque. « Je ne vois pas d’accidents, ni de morts, ni même de ruines. Je vois un paysage nu, sans personne, sans végétation, sans bâtiment, rien. Juste de la roche grise, à perte de vue, avec un peu de poussière. »
- « Mmh. »
- Leilani considéra un moment ces nouvelles précisions, puis elle reprit la parole :
- « En somme, tu vois Horizon telle qu’elle était avant que l’humanité la colonise. C’était il y n’a pas si longtemps, tu sais. Et elle ressemblerait encore à cela aujourd’hui si nous n’avions pas lancé le projet Etincelle. Si nous n’avions pas découvert l’analypsine, tu sais, c’est la substance qui permet de maintenir la fusion nucléaire à… »
- « Je sais ce que c’est, quand même. Pas besoin de me faire ton cours de chimie. D’ailleurs, en tant qu’historienne, je te ferai remarquer qu’il y a beaucoup d’autres facteurs qui auraient pu prévenir la venue de l’Homme sur Horizon. »
- « Certes. En tout cas, à ta place, je ne m’inquiéterais pas à propos de ces visions. Tu as dû voir un docu ou lire un article sur la conquête spatiale il y a quelques mois, et ton esprit met cela en image tout seul quand tu fatigues trop. »
- Jasidie ne partageait pas l’optimisme de sa consœur. La charge de travail n’était pas une nouveauté pour elle, après vingt ans de métier. Les symptômes, si. Mais il ne servait à rien d’insister. Elle laissa la conversation dériver sur des sujets plus triviaux, puis prit congé pour rentrer chez elle avant la tombée de la nuit. Elle ne se sentait pas d’humeur à affronter la foule qui prenait le maglev à cette heure-là. Autant faire le trajet à pied, quitte à y passer une bonne heure.
- Bien entendu, les lugubres hallucinations lui revinrent alors qu’elle traversait Wéixiào. Elle avait beau entendre l’agitation urbaine autour d’elle, sentir les gens qui se pressaient de toute part, lorsqu’elle levait les yeux, sa vue se brouillait et ne lui offrait finalement qu’une image de plaine grisâtre et désolée. Le ciel arborait une teinte perle, en lieu de son habituel turquoise éclatant. Sur sa gauche, elle entendit un maglev fendre l’air en la dépassant à toute vitesse. Mais à sa place, elle ne vit qu’une petite butte rocailleuse et fissurée par endroit.
- Machinalement, ses pas la menèrent près de la faille incroyablement profonde qui bordait la colonie. C’était le point de départ de la terraformation d’Horizon, le creuset d’où avait jailli la vie, d’abord timide, puis luxuriante. Les parois du gouffre étaient recouvertes de mousse et de plantes grimpantes, et de nombreuses sources en jaillissaient, pour aller se perdre dans le précipice, et finalement se transformer en un panache continu de fumée blanche au contact de la lave que l’on voyait rougeoyer tout au fond. Ce brouillard épais cachait tout un écosystème, riche et sémillant, qui faisait parvenir un véritable concert de cris et de croassements aux oreilles des promeneurs qui longeaient la faille.
- Mais lorsque Jasidie s’en approcha, elle ne vit pas la végétation luxuriante, ni les fumerolles blanches, ni même le feu qui couvait au fond du puits naturel. Elle n’entendit aucun chant d’oiseau, seulement le mugissement lugubre du vent qui s’engouffrait dans la fracture de la roche. L’hallucination qui s’était emparée d’elle couvrait à présent son ouïe en plus de sa vue. Elle s’approcha du gouffre et plongea son regard dans l’ombre vide qui y régnait désormais. Elle pencha encore la tête, jusqu’à ce que le noir emplisse son champ de vision.
- Alors, elle aperçut quelque chose au cœur des ténèbres. Elle se concentra dessus, et l’image se fit plus nette. Il s’agissait d’elle-même, assise en tailleur, face à une créature surréelle. Ce n’était pas un animal, non, mais quelque chose de plus abstrait. Un voile de vapeur iridescente, comme une très longue bande de soie multicolore qui ondoyait dans le vide à la manière d’un cobra. Cette scène étrange prit de l’ampleur, comme si la vraie Jasidie s’en approchait, bien qu’elle n’ait pas quitté le bord du gouffre. Elle finit par entendre la conversation :
- « Qui es-tu ? », demanda la femme assise.
- « Je suis le serpent, l’esprit omniscient qui toujours côtoie la vie », répondit la créature, avec une voix chantante composée d’une dizaine de timbres humains entremêlés.
- « Je suis Yurlunggur et Quetzalcoatl. J’ai bien d’autres noms encore, dans toutes les cultures et tous les cultes. Même si je dois dire que les principales religions de la Terre ne m’ont pas toujours donné le meilleur rôle. »
- L’entité avait prononcé ces derniers mots avec ce qui devait être son équivalent d’un petit rire. C’était un doux chuchotement musical, comme l’écho très distant de plusieurs rires simultanés.
- « Maintenant, les esprits font partie des cours d’histoire », rétorqua la femme. « Nous connaissons l’histoire de Bylgja, la Vague, et Atekoa, l’homme habité par l’esprit de l’aigle. Ou encore l’esprit corbeau, qui guide les vivants et les défunts. Êtes-vous l’un de ceux-là ? »
- « Si l’on veut. Mais je suis plus subtil que la vague et l’aigle. Je suis plus discret encore que le corbeau, et pourtant, avec de la patience, je peux accomplir autant que les plus fougueux esprits du feu. Je suis la part du Grand Tout qui se faufile et s’immisce, et je n’ai pas attendu la venue de son Cadeau pour passer à travers la Frontière, et m’infiltrer dans le monde des humains. Vois-tu, ma nature m’offre de vivre parmi vous pendant l’équivalent d’une vie humaine. »
- « Une vie humaine ? Comment cela ? »
- « Je me glisse tout contre la vie, le long des fils du temps. Je peux avoir chacun des âges que connaissent les hommes et les femmes ; et à chaque fois, je peux partager la vie d’un humain de mon âge, quelle que soit l’époque à laquelle il a arpenté la Terre. Enfant, j’étais un orphelin de Gnosopolis à l’heure de sa chute. Adolescent, j’étais un jeune Touareg aux portes du désert rouge. Plus tard, j’ai été la confidente d’une patineuse russe émérite, puis un prince byzantin désespérément amoureux, puis la commandante en chef de la conquête spatiale internationale. Au crépuscule de ma vie, j’ai passé beaucoup de temps dans l’âme un vieil européen expatrié à Macao. Il était le plus vrai compagnon de Bylgja, et j’ai pu beaucoup aider le Cadeau ainsi. »
- « Tu veux dire que tu as possédé tous ces gens ? Ou alors, ils étaient tes incarnations ? »
- « Oh non, c’est plus subtil que cela. Plus raffiné, pour ainsi dire. Lorsque je côtoie un humain, je ne prends pas les commandes. Je me baigne dans son âme avec plaisir. Je savoure ses pensées et contemple ses décisions. Parfois, très délicatement, j’influe légèrement sur leurs cours, pour m’assurer de la bonne marche du monde. En posant une multitude de brindilles, on peut, à la longue, détourner un fleuve, sans que personne ne remarque de barrage. »
- Après un nouveau rire fantasmatique exprimant toute sa satisfaction, la créature reprit :
- « Mon hôte ne sent jamais ma présence, ni mon influence. Mais je peux lui inspirer tous les sentiments, par petites touches. L’amour – même par-delà les astres – comme la colère, la rage de vaincre une jungle détrempée. Je peux lui intimer le courage de soutenir autrui dans un moment crucial, que ce soit un ami ou une filleule. Ou d’aider une inconnue sans se poser trop de questions sur l’incongruité de la situation. Je peux au contraire le convaincre de s’effacer un moment, pour laisser la place à l’artiste. J’ai ainsi pu obtenir un très beau discours de votre héros Gene Cernan, en empruntant son compagnon de route lunaire.
- Vois-tu, j’adore tout particulièrement les seconds rôles, ceux qui sont en marge des protagonistes de l’histoire. Et je passe beaucoup de temps avec les figurants, ceux que vous ne remarquez pas. J’ai été tant de personnes, dans la foule des visages anonymes du genre humain : un gardien de musée parisien, un avocat suisse, un chef de chantier portoricain, une guide péruvienne, un soldat de la marine anglaise, un rédacteur en chef américain.
- Tiens, si je n’avais pas empêché une certaine sage-femme de parler avec mes frères et sœurs, vous n’auriez jamais connu votre précieuse Vague. D’ailleurs, je crois que je t’ai donné malgré moi un aperçu de ce monde-là, et je m’en excuse. Mais il est bel et bien révolu, ne t’inquiète pas. »
- « Alors, c’est toi qui a tout orchestré ? Qui a ficelé notre histoire, pour la lier à celle de Bylgja ? »
- « Non, j’y ai contribué, à ma façon. Mais comme toute créature, mes pouvoirs ont leur limite. Je peux m’assurer que l’humanité suive la ligne de temps qui est tracée pour elle, en faisant mes retouches ça et là à la grande tapisserie du temps. Mais je ne peux pas lui faire complètement changer de ligne. Pour cela, il faut un évènement majeur, comme seule la coopération des humains et du Grand Tout peut l’apporter. Le lâcher du Cadeau. La peinture de Florence. Ou le plus bel évènement de tous, le Cœur de la tapisserie. Voilà qui feraient de beaux sujets pour tes cours d’histoires, professeure. »
- « Est-ce pour cela que tu es venu me voir ? Pour que je raconte l’Histoire de ton point de vue aux fils et filles de l’Homme ? »
- « Oh non. Pour cette fois seulement, je viens sans dessein. Sans idée derrière la tête. Vois-tu, j’ai déjà partagé une vie entière avec l’humanité, et pourtant je demeure avec vous, coincé par-delà le Vide, sur ce monde loin du monde. Mais ma mission est terminée. Alors, je suis venu chercher une âme humaine avec laquelle je pourrai me reposer. Grâce à toi, je pourrai entendre toutes les histoires des Hommes, et entendre ces histoires fleurir dans l’esprit des enfants qui écoutent. Je suis venu en ami, sans me cacher. Est-ce que tu veux bien de moi, Jasidie la conteuse ? »
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