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- Un récit particulièrement long et mystérieux, comme Francis les appréciait. Ce dernier soupira d’aise dans l’air chaud de l’après-midi qui commençait tout juste à décliner.
- « Hum, tu as réussi à me rendre curieux de ce Fou Noir. Un bien étrange personnage, dont la présence fantomatique a teinté toute l’atmosphère de ton histoire. Mais je ne peux pas dire que je souhaite faire sa connaissance. J’ai le sentiment que ce genre de rencontres finit presque toujours de manière malheureuse pour celui qui en fait l’expérience. Et puis, j’ai déjà bien assez de sources de mauvais conseils dans ma vie, et surtout dans ma tê… »
- Cet trait d’autodérision fut interrompu par un puissant aboiement qui fit sursauter les deux hommes. Le chemin qu’ils empruntaient venait de passer devant une ferme, à l’entrée de laquelle un border collie leur hurlait sa méfiance.
- « Méchant chien ! » lança Ivan avec ressentiment.
- « Impossible » rétorqua tranquillement son compagnon.
- « Quoi ? »
- « Il n’y a pas de méchant chien. Seulement de mauvais maîtres. »
- Ivan exprima ses doutes d’une moue exagérée.
- « Ah oui ? Et dans ce cas, que fais-tu du doberman qui nous terrorisait quand on était gamins ? »
- « Le chien errant, celui qui avait volé l’un des poulets rôtis de Patrick ? »
- « Il n’a pas fait que ça ! Il a carrément mordu la petite Jeanne une fois. Et quelques jours après, il était bien parti pour faire la même chose à Etienne. Il l’a coursé à travers le village, sur toute la longueur de l’avenue principale. Le pauvre Etienne, qui n’aurait pas fait de mal à une mouche, et qui aimait les animaux ! Il a couru jusqu’à l’épuisement, et pleuré pendant des heures après ça. »
- « Oui, je me souviens. »
- « Et après ça, le cabot est resté un moment sur le terrain vague au bout de l’avenue, à grogner sur tous ceux qui passaient devant, à leur aboyer dessus, leur montrer les crocs, etc. »
- « Et…tu sais ce qu’il est devenu ? »
- « Personne ne sait. Un beau matin, il n’était plus sur son bout de terrain, et on ne l’a jamais revu. Pour tout t e dire, on était tous soulagés. »
- Francis regarda son ami en coin, avec malice.
- « Tu ne connais pas toute l’histoire, on dirait. Laisse-moi te la raconter, de toute façon c’est mon tour de faire le narrateur. Ce sera le premier de nos récits qui ne se déroule pas dans un lointain ailleurs, mais bien chez nous, entre les vaches et les patates. »
- Il fit un geste en direction de leur village natal, déjà plusieurs kilomètres derrière eux. Un petit paquet de maisons dont les murs semblaient ondoyer légèrement dans la chaleur estivale. Il semblait si calme, comme endormi. C’était à coup sûr un décor incongru pour une nouvelle épopée, mais Ivan avait confiance en son ami, et il l’écouta patiemment en affichant son demi-sourire caractéristique.
- « Il était une fois un grand chien farouche qui errait dans les rues d’un petit village provençal.
- Un beau matin, ce beau mâtin s’aventura sur un terrain vague au bout de l’avenue principale. Il y rencontra un furet savant. Curieux, les deux animaux échangèrent dans cette langue de signes, de postures et de débrouille que les bêtes partagent. Ils comprirent bien vite qu’ils gagneraient tous deux à s’entraider. Le furet était malin, sage mais fragile, et compréhensif. Le chien était gentil, puissant mais naïf, et fidèle. Tous deux avaient été abandonnés de leurs humains respectifs, et ils se lièrent d’amitié.
- Chaque jour, le furet apprenait au doberman tout ce qu’il savait sur le monde des hommes, monde que le cabot ne voulait pas quitter. En retour, ce dernier protégeait le petit animal, et s’occupait de lui du mieux qu’il pouvait. Tout cela fonctionna fort bien pendant un temps. Mais l’hiver vint, et avec lui le froid, ainsi que de terribles privations de nourriture pour les deux compères.
- Le chien se sentait de plus en plus faible ; il aurait pu aller chasser dans la campagne environnante, mais il ne voulait pas abandonner son compagnon, qu’il voyait dépérir plus vite encore. Il observait la grande place, sur laquelle tant de victuailles passaient de main en main ou attendaient sur les étals. Son sage camarade lui avait formellement interdit de voler cette nourriture-là, estimant – à raison – que c’était trop risqué. Mais la situation était critique, et le temps ne faisait pas mine de se réchauffer. Alors, en désespoir de cause, le mâtin brava l’interdit du furet : il attendit que les humains aient le dos tourné, et chaparda un poulet rôti sur une curieuse installation biscornue.
- Il fut traqué, invectivé, quelques projectiles fusèrent bien près de sa tête, et d’autres frappèrent sa croupe et ses flancs, mais il parvint tout de même à semer ses poursuivants et revenir au repaire qu’il partageait avec le mustélidé. Ce dernier comprit immédiatement d’où provenait le trophée comestible que son compagnon avait ramené, et il protesta faiblement, mais en fin de compte il était reconnaissant envers son protecteur.
- Le poulet, ainsi que les quelques vivres glanés ça et là, leur permirent de subsister jusqu’à l’arrivée du printemps. La saison clémente rassura le chien, malheureusement à tort. Avec les beaux jours, les enfants humains étaient de nouveau de sortie, y compris les plus cruels d'entre eux. Un soir qu’il revenait sur le terrain vague, portant fièrement dans sa gueule ce qui ferait leur dîner, le brave doberman fut accueilli par une vision d’horreur. Son ami était ficelé, attaché à un piquet de bois entouré de brindilles sèches, et une petite fille accroupie devant ce bûcher de fortune venait de craquer une allumette. La lueur dans ses yeux était terrifiante, et ne laissait aucun doute quant à sa volonté d’aller au bout de l’exécution.
- Sans prendre le temps de réfléchir, le chien fonça sur la gamine, qui déjà amenait sa funeste flamme vers sa victime. Il mordit la main qui tenait l’allumette, et piétina cette dernière pour s’assurer que le feu ne prendrait pas. L’enfant fuit en pleurnichant, et l’animal s’empressa de rompre de ses dents les liens qui entravaient son compagnon.
- Suite à cet épisode, le chien se trouva en constante détresse. Il avait la douloureuse certitude de ne pas être capable, seul, de protéger son minuscule ami. Alors il observa attentivement les humains pour trouver une solution. Dès qu’il en avait le temps, il regardait leurs allées et venues, détaillait leurs activités, tentait de percer les secrets de leur caractère. Finalement, il fut convaincu d’avoir déniché ce qu’il cherchait. La "solution" était un jeune adolescent, doux et sérieux, qui aimait s’occuper de petits animaux et vivait dans une solide bâtisse à l’épreuve de tout.
- Il attendit que le garçon passe, seul, à proximité du terrain vague, et vint à sa rencontre. Malheureusement, la communication était bien plus complexe qu’avec le furet, et bien vite l’interaction tourna au désastre. Terrifié par ce grand chien noir et musculeux, l’adolescent prit ses jambes à son cou. Mortifié, le mâtin lui courut après, tentant désespérément de le calmer pour établir un contact, mais ses jappements ne faisaient que renforcer l’effroi de son interlocuteur. Arrivé au bout de l’avenue, et avisant les larmes de peur qui cascadaient sur le visage du garçon, il céda enfin et revint au terrain, la mort dans l’âme.
- Il ne lui restait plus qu’une seule solution pour garantir la sécurité de son compagnon : quitter avec lui le monde des hommes. Il avait espéré ne pas en arriver là, tant grande était sa volonté de rester au sein du village, bien que lui-même ne sût pas pourquoi. À son retour dans leur modeste demeure, et alors qu’il entendait encore au loin les pleurs de l’adolescent, il entreprit de convaincre le furet de partir loin d’ici. Mais il n’eut pas grand-chose à faire en matière de persuasion : en réalité, le petit animal avait toujours voulu s’éloigner du monde des humains, de leurs machines de métal terrifiantes et de leurs écrasantes constructions de pierre. Il n’était resté que par égard pour son camarade, pour préserver leur amitié qu’il sentait plus forte que sa propre peur. Cette déclaration émut le chien aux larmes, et acheva de le convaincre qu’il fallait partir.
- Cependant, le furet avait besoin de temps encore, pour finir de recouvrer ses forces et pour se préparer au voyage. Pendant les deux semaines qui suivirent, le chien ne quitta plus son compagnon, restant assis devant le terrier que ce dernier occupait, grognant des avertissements à tous les humains qui s’approchaient. Il savait qu’il passait ainsi pour une bête méchante, et finirait par encourir des représailles de la part des humains rancuniers. Mais de toute façon, le départ était pour bientôt, et il ne voulait plus faire courir le moindre risque à son ami.
- Enfin, un beau matin de mai, les préparatifs furent finis. Sans attendre, sans se retourner sur l’ingrat village, ils partirent ensemble, le furet juché sur le dos du chien, coupant à travers champs en direction du soleil qui semblait leur promettre un avenir radieux. Je suis sûr qu’ils vécurent par la suite des aventures qui n'ont rien à envier aux nôtres. »
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