Ivain

Jour 8 - "Watch"

Oct 9th, 2021 (edited)
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  1. Aksil était inquiet.
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  3. Et ça, déjà, ce n’était pas normal. Un Touareg de dix-sept ans, déjà grand et bien bâti, fort comme un fauve, et avec tout le courage tranquille de celui qui a été livré à lui-même dès son plus jeune âge, n’était normalement pas dans cet état.
  4.  
  5. À Djanet, il y avait peu de choses, et rien qui ne devait l’inquiéter. Il n’avait peur de personne en ville, car tous le connaissaient et le respectaient, comme il les respectait. Il ne craignait pas non plus le désert, car il était Kel Tamajeq, et depuis toujours son peuple savait le sable roux, les roches cuivrées, le soleil et le vent. Ils savaient trouver les points d’eau, éviter les scorpions et faire reculer les vipères. Il n’avait pas peur des étrangers, car c’étaient toujours de riches ignorants, arabes ou blancs, qu’importe ; des touristes ou des marchands qui ignoraient tout de la Tadrart et restaient donc dépendants de ses habitants.
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  7. Enfin, presque tous. Le Guetteur, lui, n’était dépendant de personne, et personne ne savait rien sur lui. Et à présent qu’Aksil en avait appris un peu sur son compte, il commençait à connaître la peur.
  8.  
  9. Pourtant, la première fois qu’il l’avait aperçu, dans sa tendre enfance, rien ne laissait présager cette angoisse. C’était juste un bonhomme loufoque juché en haut du minaret. Même à son jeune âge, Aksil avait bien compris qu’il ne s’agissait pas du muezzin : le type était blanc, avec une barbe et une chevelure presque blondes, des habits amples aux couleurs étranges, et un drôle de bandeau sur l’œil gauche. D’ailleurs, il n’occupait pas la place du muezzin : il était assis tout en haut de la tour, à même le toit arrondi.
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  11. Avec l’insouciance caractéristique de l’enfance, le garçon avait vite oublié cet épisode. Et puis, quelques années plus tard, il l’avait revu, à la même place, dans les mêmes habits. L’homme restait assis là, stoïque, le regard plongé dans l’étendue de sable rouge qui s’ouvrait aux portes de la ville. À partir de ce moment, Aksil guetta avidement les apparitions de celui qu’il appelait justement le Guetteur.
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  13. Il comprit bien vite que ce singulier personnage montait en haut du minaret une fois par an, à l’équinoxe de printemps. On pouvait le voir là-haut dès l’après-midi, juste après Salat Asr, mais il disparaissait bien vite lorsque le soleil commençait à tomber sur l’horizon. Une minute il était là, et la suivante, alors que le muezzin avait pris sa place pour appeler à Salat Maghrib, on ne le voyait plus nulle part sur la tour. Il s’était comme évanoui. Aksil n’avait de fait jamais vu l’homme monter ni descendre de l’édifice, bien qu’il l’eût surveillé de plus en plus attentivement, à mesure que sa curiosité se transformait en obsession.
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  15. Il semblait d’ailleurs être le seul à éprouver cet intérêt. Si quelqu’un d’autre à Djanet avait aperçu le Guetteur, on ne lui en avait jamais parlé. Même le muezzin ne lui répondit à ce sujet que par un froncement de sourcils et un haussement d’épaules, manifestement peu convaincu par l’histoire fantasque du jeune homme. Ne supportant plus cette absurde position, il avait fini par en parler à son ami Menad, un jour peu après ses dix-sept ans. Aksil s’était efforcé de raconter sa découverte sur un ton nonchalant, comme le font les jeunes hommes lorsqu’ils se méfient d’être reçus avec des moqueries. Mais dès qu’il avait entamé la description de l’étrange individu, son compagnon était devenu livide. Et au lieu de répondre à ses interrogations pressantes, Menad avait simplement pris le jeune homme par la main et l’avait mené dans le désert.
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  17. Il amena Aksil dans l’une des fameuses grottes de la région couvertes de peintures rupestres. Parmi les représentations grossières d’animaux sauvages, il y avait un dessin qui semblait avoir été fait plus minutieusement. On y voyait une falaise de grès rouge, comme il y en avait beaucoup dans le coin, de laquelle se détachait un éperon rocheux aigu. En haut de l’éperon, un homme était assis. Il n’était pas à l’échelle bien sûr, mais il aurait tout de même été dur de ne pas le reconnaître : cheveux blonds, tissu bleu et rouge sur le corps, et même une tâche noire là où devait se trouver son œil gauche.
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  19. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Les deux jeunes gens n’en menaient pas large. S’ils ne se souvenaient pas de grand-chose de ce que leurs professeurs avaient tenté de leur inculquer sur les peintures rupestres, ils savaient qu’elles étaient censées être vieilles d’au moins un millénaire. Est-ce que c’était une farce, un abruti quelconque qui avait trouvé amusant d’ajouter ses propres œuvres aux murs de la caverne ? Pourtant, ça n’en avait pas l’air. Le dessin du Guetteur paraissait…à sa place, et vieilli par les siècles.
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  21. Au cours des mois suivants, ils avaient exploré d’autres grottes dans la Tadrart Rouge, et avaient trouvé deux autres peintures qui représentaient l’homme du minaret. La première, la plus détaillée, le montrait assis au sommet d’une sorte de tour de guet, entouré par quelques chèvres, et par des formes simplistes qui devaient sûrement être des habitations primitives. Pour Aksil, c’était l’ancêtre de Djanet, la première installation de Touaregs sédentaires. La seconde peinture était plus étonnante encore : le Guetteur y était juché sur une sorte de tumulus, au milieu d’une végétation dense, peuplée par un éléphant et une girafe. C’était Menad qui l’avait éclairé cette fois : selon leur prof d’histoire, il y avait ici une savane à la place du désert, quelque huit mille ans auparavant.
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  23. À présent, Aksil était inquiet. Il avait peur, car il s’était décidé à confronter le Guetteur au prochain équinoxe de printemps. Mais comment parler à un homme qui traversait les millénaires ? Comment allait-il réagir ? Est-ce qu’il essaierait de protéger son secret ? C’était un risque que le jeune Touareg était prêt à prendre. Il fallait qu’il connaisse la vérité. Et puis, Menat serait avec lui ; il avait vite été gagné par le même engouement.
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  25. Le jour fatidique, juste après Salat Asr, les deux garçons s’approchèrent du minaret, tendus comme des cordes d’oud. Leur regard se porta vers le toit de l’édifice, et ils ne virent…rien. Pour la première fois dans la vie d’Aksil, le Guetteur était absent. C’était si bête, après toute cette préparation mentale. Alors qu’il commençait à rire amèrement, Menad lui agrippa l’épaule et pointa des traces sur le sol. Des empreintes de chaussures énormes, avec une forme inhabituelle, qui s’éloignaient de la tour et menaient dans la Tadrart.
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  27. Ce jour-là, le désert était calme. C’était leur dernière chance : suivre cette piste avant que le vent ne se lève, et qu’elle ne soit effacée par les mouvements des dunes basses. Ils marchèrent, puis coururent, droit dans l’étendue de sable et de roc aride. Et alors que les traces commençaient à s’estomper, ils le virent. Le Guetteur était étendu de tout son long dans le sable, serrant sa jambe droite avec une expression de douleur.
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  29. Les deux garçons étaient Kel Tamajeq, et fidèles à leur héritage. Ils reconnurent une piqûre de scorpion, et surent extraire le venin pour sauver la vie de l’homme. Ils travaillèrent en silence, mais une foule de questions se bousculaient dans leur tête et se pressaient à leurs lèvres. Lorsqu’ils eurent fini, Aksil parla, et d’une voix pas aussi ferme qu’il l’aurait souhaité, exigea la vérité en échange de leurs services.
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  31. Le Guetteur réprima un sourire, puis hocha la tête et commença ses explications. Il parlait leur langue de manière fluide, mais avec un accent que le jeune homme n’avait jamais entendu.
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  33. « Je m’appelle Swithelm, et je suis Saxon », commença-t-il. Devant l’air perplexe de son auditoire, il ajouta :
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  35. « Un peuple qui vivait en Europe, il y a, hum…huit siècles.
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  37. J’ai été envoyé en mission par Bylgja, la femme-esprit, pour retrouver l’une de ses incarnations sur cette terre. Je porte le Joyau qui permet de traverser l’espace et le temps, et je dois le lui remettre. Tout ce que je sais tient dans cette prophétie : la nouvelle Bylgja doit apparaître le jour de l’équinoxe de printemps, peu avant le crépuscule, dans une ouverture de la montagne semblable à un glaive rouge, et mener un troupeau de chèvres à travers le passage.
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  39. Je ne savais même pas si la jeune femme que je cherchais avait vécu avant ou après mon époque. Alors, j’ai trouvé la montagne, et en utilisant le pouvoir du Joyau, je suis revenu à l’ère de vos lointains ancêtres, des chasseurs et des cueilleurs qui commençaient tout juste à domestiquer les chèvres. Je me suis assis en haut de la plus haute formation que j’ai pu trouver, face au Glaive de Pierre, et à compter de ce moment, j’ai fait des sauts en avant dans le temps. De chaque année, je ne voyais que le jour de l’équinoxe, passant les dernières heures de la journée à surveiller la montagne, et le reste du temps caché, à me nourrir et à me préparer. En ne vivant qu’un jour par an, j’ai vu défiler les décennies, les siècles, puis les millénaires.
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  41. Beaucoup de gens comme vous m’ont découvert. Parfois avec bienveillance, souvent avec méfiance à cause de mon apparence – mais je ne peux me résoudre à en changer, c’est la seule chose qui me lie à mon peuple. Certains m’ont parlé, d’autres m’ont simplement observé, comme j’observais la montagne. Avec le temps, même sans me déplacer ou presque, j’ai appris votre langue, et je l’ai vue évoluer. Une fois par siècle, je change de point de vue. Je dois dire que le minaret de Djanet est le plus confortable que j’ai trouvé à ce jour. »
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  43. Il émit un rire faible, puis son visage s’assombrit d’un désespoir sans nom.
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  45. « Je crains fort d’avoir failli à ma mission. Aujourd’hui, enfin, j’ai vu une femme apparaître à travers l’ouverture du Glaive, et mener un troupeau dans le passage. Je me suis précipité à sa rencontre, mais le désert m’a coupé dans ma course éperdue. Elle doit être loin de la montagne à présent, et je ne saurais pas la reconnaître. »
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  47. Son regard triste tomba sur les deux adolescents éberlués.
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  49. « Je vous suis reconnaissant de m’avoir sauvé la vie, mais pour être franc, je ne sais pas quoi en faire à présent. »
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  51. « Hum… »
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  53. Aksil hésitait devant la trivialité de ce qu’il avait à dire, après un tel discours. Il vit que Menad pensait à la même chose que lui, et après un regard entendu, il se lança.
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  55. « Ben, en fait, il n’y a plus beaucoup de bergers dans la région. Vu l’heure et l’endroit, je suis assez sûr que c’est Thiziri que vous avez vue. On peut vous amener à elle si vous voulez. »
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  57. « Vraiment ? »
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  59. Les garçons haussèrent les épaules avec un sourire encourageant.
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  61. Swithelm éclata d’un rire incrédule.
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  63. « Vraiment, je bénis les jötunns de vous avoir rencontrés. Dès que je serai sur pieds, si cela vous convient. »
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  65. « Pas de souci. Mais…Swithelm, hum… »
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  67. « Oui mon garçon ? »
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  69. « Vous avez juste à lui donner votre pierre, n’est-ce pas ? Et vous ne pourrez plus voyager dans le temps après ? Qu’est-ce que vous allez faire de votre vie maintenant ? »
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  71. Le Saxon réfléchit un moment.
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  73. « Je ne sais même pas quel âge j’ai à présent. En quelle année sommes-nous ? »
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  75. « 1884 m’sieur. »
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  77. « Alors, si je compte bien… » Il fit le calcul à une vitesse surprenante. « Cela fait maintenant vingt-cinq ans et des poussières que j’ai entamé cette mission. Il doit me rester quelques décennies à vivre au même rythme que tout le monde. »
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  79. Il leur sourit timidement.
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  81. « Je ne voudrais pas trop vous en demander après tout ce que vous avez fait pour moi, mais…est-ce que vous m’apprendriez à vivre dans le désert, à la manière de votre peuple ? Depuis le temps que je contemple la Tadrart Rouge, j’ai diablement envie de l’explorer. »
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