Ivain

Jour 14 - "Castle"

Oct 24th, 2023 (edited)
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  1. Ils avaient repris leur marche. Bien sûr, la fin de l’histoire ne satisfaisait pas le garçon. Mais il savait qu’il était inutile d’en demander davantage. Quand le vieux finissait avec une dose de philosophie, c’est qu’il tenait à ce que cette perle de sagesse soit tout ce que le garçon retire de son histoire.
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  3. Lohim réfléchit. La nuit en compagnie des Onirinautes et le conte du vieillard résonnaient en lui. Il leur voyait des points communs. Déjà, le vieil homme comme les nomades avait insisté sur l’importance de s’occuper des gens proches de soi. Mais pour l’heure, des proches, le garçon n’en avait pas des masses, alors il devait chercher plus loin. Quelles leçons retenir de toutes ces folles aventures, réelles et fantasmées ? Il ne voyait pas trop, à part peut-être une idée toute simple : ne pas se précipiter dans son exploration. Oui…Al-Qurashi avait été trop sûr de lui et de sa méthode la première fois qu’il s’était élancé vers les sphères de feu. Et lui-même était tombé dans le premier piège venu quand le rêve s’était invité dans sa réalité. Dorénavant, pour explorer les frontières du possible, il allait prendre son temps.
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  5. C’est exactement ce qu’il fit les nuits suivantes. Cette fois, il rêvait librement. Sans mission, sans contrainte, sans idée préconçue. Sans consigne donnée à son subconscient. Il rêvait simplement, et au réveil, tâchait de se souvenir de quelle Frontière son rêve était doté. Après tout, c’était là le tout premier conseil que lui avait donné le vieux.
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  7. De frontières, il y en eut beaucoup, et de nombreuses sortes. Une barre de montagnes unies, couronnées de neige. Le rivage d’une mer dont la substance se diluait à l’horizon, jusqu’à se fondre complètement dans le ciel en un dégradé bleu, sans qu’on puisse déterminer la limite entre l’eau et l’air. Un escalier qu’il savait sans fin, et dont son avatar dans le rêve s’était refusé à monter ne serait-ce que la première marche. Une crevasse si profonde qu’on n’en voyait pas le fond, et de laquelle montaient des volutes de fumée blanche. Une muraille lointaine, posée en haut d’une longue pente naturelle, comme pour en accentuer la courbe.
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  9. La dernière avait suscité son intérêt. Un mur, c’était bien ; c’était clair. Une construction humaine, dont le but avoué était d’empêcher le passage. Il tenait là une Frontière explicite, et d’aspect régulier. Il grimpa la pente jusqu’au pied de l’édifice, puis entreprit d’en suivre le tracé. Il marchait en laissant sa main glisser sur la pierre lisse, et s’interrogeait sur la suite. Distraitement, il fit le vœu que la Frontière se révèle plus encore. Qu’elle se montre clairement, sans faux semblant. Qu’elle exhibe ses défenses. Alors, dans le prolongement de la muraille, il vit une construction titanesque.
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  11. C’était un château aux dimensions ahurissantes. Le mur qu’il avait suivi en formait l’enceinte la plus extérieure. Au-delà, il y avait des douves, franchies par plusieurs ponts-levis, puis un deuxième rempart, plus haut, plus sombre, garni de créneaux et de tourelles rondes. Après, un nouveau fossé rempli d’eau boueuse, puis de nouvelles murailles, mais aussi des chemins de rondes, des tours d'angle, des machicoulis, des donjons ronds et carrés, des bastions surplombant d’imposantes portes métalliques. L’édifice gargantuesque continuait au-delà, chaque ligne de défense plus haute que la précédente, et plus complexe. On eût dit une immense citadelle, bâtie non pour protéger un palais ou de nobles demeures, mais pour protéger des protections. Une suite de fortifications infiniment redondantes.
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  13. Il laissa monter son regard progressivement, de niveau en niveau, mur après mur. Mais la forteresse était si énorme que ses niveaux supérieurs se perdaient dans le lointain. Il ne suffisait pas de lever les yeux. Alors, naturellement, tandis que son regard cherchait toujours la tour derrière la tour, ou le rempart derrière le rempart, son corps s’éleva pour suivre le mouvement. Il flottait, presque sans en avoir conscience. Il suivait l’élévation aberrante de la construction.
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  15. Il vit bien des choses encore en ce château. Tout ce que l’humanité avait imaginé en matière de fortifications, et sûrement aussi beaucoup de défenses qui n’avait pas été inventées. Il vit plusieurs épaisseurs de murs de briques étayées par des contreforts de fer forgé, et coiffées de toits de chaume évasés. Il vit un gouffre vertigineux franchi par un unique pont amenant à une porte de pierre noire surmontée d’une pagode. Il vit une muraille courbe, comme bombée, parfaitement lisse et blanche, dont le sommet presque horizontal était une plate-forme d’où s’élançait des centaines d’arches et de passerelles vers différents étages supérieurs. Il vit une rangée de tours d’obsidienne, si grossièrement taillées qu’elles paraissaient presque être des formations volcaniques, chacune abritant un dédale de galeries et de geôles, chacune le point de départ d’une immense chaîne d’acier qui convergeait vers le sommet de la forteresse, et dont chaque maillon était assez large pour laisser passer un homme.
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  17. Le fait de survoler cet édifice cyclopéen n’en amoindrissait pas la taille, au contraire. Plus qu’une citadelle, c’était une grande cité, peut-être même un pays entier de roche et de métal. Mais c’était un pays que personne n’habitait. Aucun garde n’était posté dans les tours de guet. Nulle garnison ne peuplait les arrière-cours, prête à en défendre la porte. Aucune arme ne pointait hors des meurtrières, et aucune paires d’yeux n’observait à travers les fenêtres de verre fumé. Le seul regard posé sur ces sidérantes constructions était celui du jeune garçon.
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  19. À présent, de là où il était, il pouvait voir le sommet de la citadelle. C’était un édifice au cœur de l’édifice, un monument qui couronnait le monument. Il était la clé de voûte céleste pour tout infortuné qui se fut trouvé dans ce château-montagne. Il s’agissait d’un donjon colossal, un cône très élancé de roche couleur grenat, dont la base se perdait dans les tréfonds de la cité. Peut-être même que les fondations de cette ultime tour se trouvaient au niveau du sol, c’est-à-dire de la toute première enceinte. Cela n’empêchait pas la flèche de culminer bien au-dessus de toutes les autres constructions. Sur tout le pourtour du donjon, un unique escalier montait en spirale depuis les abîmes jusqu’au ciel. Il devait bien compter des centaines de milliers de marches. La tour reine était percée d’un multitudes d’ouvertures fines, pas plus grandes qu’une porte de maison. De chacune partait une passerelle, de cordes, de bois, de pierre ou de métal, qui la reliait à l’une des fortifications en deçà.
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  21. Lohim s’arrêta un moment pour contempler cet effarant tableau. Puis il ressentit le tiraillement familier de la curiosité. Il avait su monter au plus haut ; mais il n’avait pas l’impression de vraiment connaître le château. Il avait survolé des centaines de remparts, de donjons et de bastions, des milliers de couloirs et de pièces sans en avoir parcouru une seule. Et s’il devait être le seul à contempler l’immensité de l’endroit, il ne voulait pas que cela fût en vain. Alors, il redescendit jusqu’à la première porte, jusqu’à ce que ses pieds touchent le sol dallé. Il se fit petit et furtif, et il commença à explorer.
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  23. Sous la cascade de murailles qu’il avait survolée se cachait un labyrinthe incommensurable. Un chemin de ronde menait à une coursive abritée, qui conduisait à un grand hall enténébré, d’où montait un imposant escalier double jusqu’à un corridor qui se poursuivait par un pont au-dessus des douves, donnant sur la fenêtre d’une salle d’armes desservie par une colonnade surplombant une arrière-cour. L’enfant passait des dalles aux marches, des toits aux pavés, des galeries souterraines aux ponts de corde dans une trajectoire si désordonnée qu’il avait depuis longtemps perdu tout semblant d’orientation. Ivre de découverte et d’agilité, il se glissait entre les barreaux des herses, grimpait aux moellons des tours et se lançait dans le vide au-dessus des parapets.
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  25. Il continua ainsi son exploration frénétique toute la nuit. Conscient que la fin du rêve marquerait celle de sa folle escapade, il s’efforça d’en repousser les limites jusqu’à l’aube. Cette nuit-là, il ne ferait qu’un rêve, et en un seul endroit. S’il devait ne plus jamais revoir la gigantesque forteresse, il voudrait la quitter sans regret. Il s’accrocha donc avec hargne aux créneaux et aux barreaux, jusqu’à ce qu’il les sente perdre leur matière et se dissiper à la lumière qui transparaissait à travers ses paupières.
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  27. Ce fut uniquement à son réveil que Lohim se rendit compte qu’il n’avait jamais essayé de franchir les fortifications pour voir l’autre côté. Bien qu’il fût le symbole le plus absolu de la Frontière, le château titanesque n’avait pas été pour lui un objet de conquête. Seulement un objet de curiosité. Et comme le garçon s’était contenté d’explorer, la forteresse ne l’avait pas repoussé. C’était sûrement pour cela qu’il avait pu en découvrir autant de détails.
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  29. Pour la première fois, il eut l’impression de comprendre pleinement les Onirinautes. Il voyait le monde nocturne par leurs yeux. Et de tout ce que ces yeux voyaient, Lohim voulait garder une carte, fut-ce sur sa peau.
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