Ivain

Jour 20 - Bluff

Oct 23rd, 2022 (edited)
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  1. « Haha, si tu veux mon avis, c’est une leçon que tout le monde reçoit bien tôt. Les membres les plus éminents des autorités en question ne sont d’ailleurs pas les derniers à la mettre en application lorsque leur image ou leur portefeuille est en jeu. Ce qu’elle devrait retenir de sa mésaventure, c’est que nos sociétés, plutôt que de reconnaître leurs erreurs, même les plus criantes et les plus légitimes, sont bien plus promptes à d’abord persister, condamner, se battre pour les défendre, et avec passion encore. »
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  3. Leur marche les menait sur un chemin qu’Ivan n’avait pas souvenir d’avoir déjà emprunté, et il commençait à se demander quelle pourrait bien être leur destination. S’agissait-il du trajet d’une de leurs expéditions d’enfance qu’il aurait oublié ? Il ne posa pas la question, présumant de la réponse de Francis, qui vraisemblablement avait bien planifié leur journée et ne serait que trop ravi d’avoir éveillé sa curiosité. Il décida donc plutôt de profiter de la surprise à venir.
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  5. « D’ailleurs, ce ne sont pas seulement nos sociétés qui se complaisent ainsi dans leurs mensonges, c’est avant tout nous-même.
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  7. Connais-tu l’histoire d’Anton Volonine et du Fou noir ?
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  9. Anton était russe, il vécut il y a près de deux cents ans ; c’était un jeune homme très bien, mais sans richesse ni réputation. Il eut une carrière universitaire remarquée à Moscou, et il aurait pu devenir l’un de ces intellectuels dont les travaux marquent leur époque, mais le sort, vois-tu, en décida autrement.
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  11. Lorsqu’il avait la vingtaine, il eut besoin de cesser ses activités quelque temps pour se reposer d’une affliction soudaine des nerfs, et un médecin lui ayant conseillé la campagne et le repos, il se rendit là où il était né, dans un petit village de province à quelques jours de voiture de Moscou. C’était un bourg très riche, regorgeant des demeures magnifiques de gros propriétaires terriens, et un soir un voisin, qui avait appris qu’il était là, l’invita à une petite réception qu’il organisait.
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  13. La soirée était fort agréable. Dans l’immense salon aux grandes fenêtres ouvertes, pénétraient le bruissement des pruniers et le bourdonnement des insectes pollinisateurs, et avec eux les odeurs des fleurs et des plants de tabac, non loin. Anton se restaura de mets fins, but de bons vins, fuma de luxueux cigares. Lorsque le café fut servi dans des tasses en porcelaine de Sèvres, les filles de la maison se mirent à chanter au son d’un violon et d’un piano dont d’autres invités avaient la maîtrise.
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  15. Alors que la soirée s’achevait, quelques hommes s’installèrent à une table de jeu et donnèrent les cartes. Anton voulait à ce moment profiter une dernière fois de la fraîcheur nocturne avant de prendre congé, mais il aperçut près de la cheminée au linteau de brique rose, un étrange invité qu’il n’avait jusqu’alors pas remarqué, et qui se tenait seul à l’écart, comme si personne ne faisait attention à lui. Étrange, car il portait un drôle de masque blanc, seulement percé d’un trou au niveau de l’œil droit, et une longue bure noire, resserrée à la taille par une cordelette aux bouts de laquelle pendaient deux clochettes, et dont seul le bras gauche émergeait. Il sembla à Anton que l’individu le regardait, car le masque était tourné vers lui, et il décida d’aller lui parler.
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  17. « Bonsoir, monsieur. Je ne vous avais pas encore salué, pardonnez-moi. Comment vous appelez-vous ? »
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  19. « Bonsoir. On me nomme le Fou noir. »
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  21. Sa voix était elle aussi très étrange, comme familière aux oreilles d’Anton.
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  23. « Enchanté, monsieur. Je me nomme Anton Volonine. Pardonnez encore ma curiosité, mais votre surnom vous viendrait-il d’une passion pour le jeu d’échecs, par hasard ? »
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  25. Le Fou noir eut un petit rire poli, ou gêné peut-être, qui ressemblait un peu à un claquement, comme le bruit des mandibules d’un insecte.
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  27. « Eh bien, pas vraiment… Je suis un homme de foi, et je ne goûte guère les jeux, de quelque sorte. En revanche, toi, Anton, tu me sembles plus porté sur le sujet. Pourquoi donc ne rejoins-tu pas cette table, plutôt que de rester ici à tenir compagnie aux filles et aux vieillards ? »
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  29. Anton en eut le souffle coupé ; ce n’était pas le passage au tutoiement, qu’il n’avait à vrai dire pas même remarqué, tant cette voix résonnait en lui. En revanche il avait, juste auparavant, eu un moment de frustration lorsque le jeu avait débuté, et s’était fait la même réflexion que celle de son interlocuteur, avant de se convaincre qu’une promenade achèverait convenablement cette belle soirée.
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  31. « C’est que, je doute de posséder la mise requise pour ne serait-ce que m’y asseoir... »
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  33. « Et alors ? Il n’est nul besoin d’avoir cet argent, il suffit que les autres le croient en ta possession. Et puis, Anton, bientôt tu seras plus riche que tous ceux-là réunis, car tu es infiniment plus doué. »
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  35. L’intéressé ne releva pas, par modestie, mais lorsque le Fou noir le quitta, traversant la salle sans qu’aucun regard ne s’arrête sur lui, il décida en effet de suivre son conseil, qui après tout n’était pas si absurde. Alors il se rendit au bord du tapis de velours vert, s’assit, et demanda une main comme si elle lui était due.
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  37. Ce soir-là il perdit beaucoup d’argent qu’il ne possédait pas, mais en gagna bien plus encore. En rentrant chez lui, encore grisé par les effluves du cognac et la fumée des cigares, Anton était très content, plus peut-être qu’il ne l’avait jamais été avant.
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  39. Quelque temps plus tard, de retour à Moscou, Anton se remit au travail, à l’écriture de sa thèse. Il passait l’écrasante majorité de son temps à lire, à prendre des notes, et à organiser ses idées, dormant peu, buvant beaucoup de café. Le matin à l’aube, il se rendait au Yar dès l’ouverture et s’asseyait dans un coin de la haute salle éclairée de dizaines de lustres en verre teinté, à moitié caché par l’une des colonnes de marbre vert. Il commandait une vodka et de quoi se restaurer, puis lisait les journaux. Vers 11 heures, tous les mardis, Tania Piessotski et son fiancé venaient déjeuner. Elle était la fille d’un proche du tsar, à l’ascendance prestigieuse, et en plus de sa beauté remarquable, on disait qu’elle possédait de nombreux talents salués par tous, en escrime, en horticulture et en musique. Dès la première fois que son regard se posa sur elle, Anton en tomba fou amoureux. Sans vraiment la connaître, il savait au plus profond de lui qu’il pourrait sans peine l’aimer toute une vie. Mais comme à chaque fois, Tania ne le remarquait même pas.
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  41. Il faut reconnaître qu’à cette époque, Anton faisait peine à voir ; il portait souvent les mêmes habits, négligeait sa toilette, et son visage, dont la barbe poussait librement et dont les traits étaient en permanence tirés de fatigue et de préoccupation intellectuelle, le vieillissait d’une bonne dizaine d’années.
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  43. L’un de ces mardis, justement, alors qu’il avait interrompu sa lecture d’un article en français pour se perdre dans la contemplation de la jeune femme et que ses yeux mi-clos commençaient enfin à le tirer vers le sommeil, une ombre apparut dans son champ de vision. Anton maudit l’importun qui venait ainsi troubler l’un des rares moments de repos qu’il parvenait à trouver au fil de ses journées, mais en levant les yeux il reconnut le Fou noir.
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  45. Toute fatigue évanouie et tout agacement évaporé, un grand sourire aux lèvres, il l’invita à s’asseoir, lui proposa quelque chose à boire, lui demanda des nouvelles. Le Fou noir ne répondit pas, mais Anton s’en moquait : il appréciait cet homme pour sa bizarrerie, et sans savoir pourquoi il était très heureux du hasard de leur rencontre.
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  47. Il lui parla de ses travaux, et la conversation, qui était très intéressante et stimulante car l’un comme l’autre préféraient le fond et les grandes idées plutôt que la forme et les banalités, le ravit.
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  49. A un moment, son attention fut détournée par le départ de Tania, et son regard s’assombrit en la voyant quitter le restaurant au bras de l’autre chanceux.
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  51. Le Fou noir, qui pourtant ne s’était pas même retourné, devina la raison de son trouble.
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  53. « Si cela te cause tant de tracas, pourquoi ne l’épouses donc tu pas ? »
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  55. « Ha, mais je n’aurais aucune chance. Regarde-la. Je n’ai pas le statut qu’une telle jeune femme mérite. Même si mes sentiments sont purs, je doute qu’elle et sa famille voient en moi le parti idéal... »
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  57. « Tu n’as qu’à leur montrer cela, alors. Tu prétends bien l’aimer alors que nul n’ira vérifier dans ton crâne, fais-en donc autant avec les autres choses qu’elle attend d’un mari. »
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  59. Il laissa Anton à ses pensées et quitta la salle qui était désormais bondée. Il n’avait rien consommé, et passa comme une ombre parmi les serveurs débordés qui ne lui prêtèrent aucune attention.
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  61. Le mardi suivant, Anton s’était décidé. Il fit comme le Fou noir lui avait dit, et effectivement, il parvint à séduire Tania. Celle-ci rompit ses fiançailles, à la grande colère de ses parents, mais eux aussi finirent par adopter le nouveau parti de leur fille, ce jeune intellectuel original, issu d’une lignée si ancienne et noble que nul ne s’en rappelait le nom.
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  63. Deux ans plus tard, alors qu’Anton allait décrocher sa chaire à l’université, le couple décida de se marier. Mais l’invasion perse en Arménie perturba leurs projets. Anton, n’étant pas encore docteur et donc dispensé, fut mobilisé et envoyé sur le front, dans un régiment de cavalerie sous les ordres du prince Madatov.
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  65. La guerre se passait mal, et les Perses avançaient rapidement, prenant ville après ville. Une nuit, alors que les troupes russes tentaient de défendre un gué sur la rivière Shamkir, un groupe de Perses prit à revers tout un flanc de l’armée russe, et, mettant en déroute la plupart des soldats avant qu’ils ne puissent réagir ou prévenir leur commandement, les canons commencèrent à cracher leur plomb meurtrier là où Anton avait passé la nuit.
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  67. Il fut réveillé en sursaut par le hurlement d’un homme qu’il n’avait pas souvenir de connaître, puis une détonation retentit juste à côté. Sa tente vola comme la paille, et ses oreilles se mirent à siffler, si fort qu’il n’entendit pas les cris suivants, ni le bruit des lames qui s’entrechoquent et celui des fusils qui aboient. Il était empêtré dans la toile, un goût de sang dans la bouche et une odeur de poudre dans les narines. Il parvint tant bien que mal à sortir à tâtons, à quatre pattes, enjambant à un moment le corps d’un de ses camarades de chambrée, moins chanceux que lui.
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  69. Dehors, tout n’était que fureur et désolation. De nombreux feux ravageaient le camp, les boulets continuaient à pleuvoir non loin, mais surtout des cadavres, de nombreux cadavres, jonchaient le sol gelé qui crissait sous ses pas. Il distingua des soldats perses, et se jeta à nouveau sous la toile de tente, ne bougeant plus. Son cœur battait la chamade, et des larmes coulaient sur ses joues, mais sa tête restait à peu près fonctionnelle ; il devinait que l’ennemi avait dû prendre pour cible leur batterie d’artillerie, qui ne pouvait sans doute plus assurer la protection du gué. Le groupe qui avait profité de la nuit pour traverser serait bientôt rejoint par le reste de la troupe, et il ne voyait pas comment cette journée pouvait s’achever autrement qu’en débâcle. Ni même, d’ailleurs, comment il pouvait espérer y survivre.
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  71. Il passa la tête à l’air libre, prudemment, cherchant un itinéraire sûr pour s’enfuir, lorsqu’une silhouette attira son attention. Marchant paisiblement au milieu des brasiers, frôlant même les assaillants enragés, le Fou noir allait vers lui, insensible au chaos. Lorsqu’il l’eut rejoint, Anton s’aperçut que son masque et sa bure étaient impeccables.
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  73. « Anton, que fais-tu donc là ? Attends-tu le feu qui ronge ton abri, ou la lame d’un traînard assez vil pour dépouiller les cadavres ? »
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  75. « Fou que tu es, en effet ! Je me cache, je sauve ma vie ; que pourrais-je faire d’autre, la guerre est perdue, tu le vois bien... »
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  77. « On ne gagne pas une guerre avec des soldats ou des canons, mais en persuadant l’adversaire de sa défaite. Regarde toi, qui l’entérine sans avoir même tiré ton sabre hors de son fourreau. Tu vaux mieux que ça, mon ami. Sors de là et agis, fais la démonstration de ta supériorité. Pas pour ta patrie, ni pour ta famille, ni même encore pour la gloire. Fais-le car c’est l’ordre des choses : les grands hommes font de grandes choses. »
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  79. Comme à chaque fois qu’il parlait avec lui, le discours du Fou noir laissa Anton songeur ; ses paroles, sa logique, lui semblaient toujours des plus pertinentes, et en adéquation avec ses convictions les plus intimes. Puis, il eut une idée. Il se dirigea, aussi discrètement que possible, vers le bois un peu plus en aval, dans lequel ils avaient parqués les chevaux, à l’écart du camp. Avec les quelques fuyards qu’il avait croisés sur son chemin et convaincu de l’accompagner, il les libéra tous et les lança au galop vers la rivière, cinq cents chevaux aux selles vides, mais quatre fois ce nombre de sabots aux fers fracassants. Et il hurla, tira en l’air, et ses compagnons firent de même. En faisant un boucan de tous les diables, digne des plus effrayantes tribus indiennes d’Amérique, ils foncèrent vers les Perses. Jamais ils n’allaient au contact, se contentant de galoper aussi vite que possible, dans la pénombre de l’aube à venir qui leur offrait les traits d’une menace mortelle.
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  81. La mascarade fonctionna bien, et perturba la manœuvre de l’adversaire, qui hésita, se désorganisa, se croyant encerclé. Ce moment de répit offrit à l’infanterie russe l’opportunité de se rassembler, et elle força la rivière, frappant de ses baïonnettes et perçant le centre de la position perse, dont l’armée entra dans la confusion la plus totale.
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  83. Ce jour-là, aucun prisonnier ne fut pris. Des centaines de cadavres recouvrirent la route sur plusieurs kilomètres, jusqu’à la ville d’Elisavetpol. Et après la bataille de la Shamkir, plus rien n’arrêta les russes. La guerre fut gagnée.
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  85. De retour à Moscou, Anton fut décoré pour sa bravoure, et son génie militaire fut pour lui une grande source de gloire et de réputation.
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  87. Il reprit ses travaux, épousa Tania, et entra à l’université. Il avait tout ce qu’il avait toujours désiré, mais quelques années plus tard, il tomba malade. Il crachait souvent du sang, à cause, lui dit-on, d’une affliction des poumons. Il ne s’en émut guère, car il connaissait des gens qui avaient bien vécu vingt ans malgré cela. En revanche, il dut arrêter de donner cours, car parler longtemps et à voix haute lui causait des douleurs. Les drogues et remèdes qu’il devait ingérer quotidiennement lui perturbaient l’esprit, et il ne parvenait plus à travailler convenablement.
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  89. Il décida donc de repartir à la campagne quelques mois, prendre du repos.
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  91. Un soir, alors que Tania dormait profondément dans le lit conjugal, il avait dû se lever pour cracher. Épuisé et nauséeux, il se rendit dans son bureau et ouvrit la fenêtre, espérant que l’air frais de la nuit lui ferait du bien. C’est alors que la voix du Fou noir retentit derrière lui.
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  93. « Anton, regarde toi. Ton esprit est embrumé, tu n’es plus bon à rien, et même dormir te fatigue… Pourquoi te laisses-tu donc ainsi dépérir ? »
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  95. « Fou, je suis malade, il n’est rien que j’y puisse faire. Je sais bien ce que tu en penses, mais ces traitements sont inévitables, à moins que tu ne prétendes que je puisse tromper ma santé elle-même sur son état ? »
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  97. « La santé, c’est l’apanage des faibles. Ce qui importe, c’est le verbe. Crois-tu que Marc-Aurèle, Diogène ou Socrate aient renoncé à leur grandeur pour s’inquiéter de leur santé ? Et nous ont-ils laissé le souvenir de leur corps et de leurs maux, ou celui de leur esprit et de leurs sagesses ? »
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  99. Anton, qui depuis quelque temps était devenu irascible lorsque quelqu’un le contrariait, répondit sèchement.
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  101. « Parlons-en, de l’esprit ! Tu ne crois pas que je sais, maintenant, que tu n’existes que dans ma tête ? Qu’il n’y a que moi qui te voie et t’entende ? Il n’y a qu’un fou ici, et c’est moi. Je ne sais même pas pourquoi je discute avec toi... »
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  103. « Anton, tu n’as donc rien appris de nos discussions passées ? Si tu veux que j’existe, il suffit de le clamer haut et fort à la face du monde. Alors personne ne doutera, personne ne te prendra jamais pour un fou. »
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  105. « Mais la vérité, c’est que j’en suis un, et que toi, tu n’existes pas ! »
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  107. « Quelle drôle d’idée que voilà… Vois comme les médecins t’amputent de ton intelligence. Tu doutes, ce n’est pas raisonnable. Mais si tu le souhaites, je puis t’aider, cette fois encore. »
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  109. Le Fou noir se déplaça silencieusement jusqu’au bureau de bois précieux, et se saisit du pistolet de cavalerie qui y était exposé. Il s’agissait d’une arme de cérémonie, richement décorée, mais parfaitement létale. Il retourna l’arme, et en tendit la crosse à Anton.
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  111. « Allons, tu veux me voir disparaître, moi qui ne suis pas réel ? Alors vas-y, convaincs t’en toi-même. Mais prends bien garde, c’est un renoncement que tu risques de regretter plus tard, Anton. Du sacré au profane, il n’y a qu’un pas, mais on ne le fait jamais que dans un sens. »
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  113. « Penses-tu ? Ma foi, je ne vois pas en quoi je pourrais regretter de tirer dans le vide, Fou. »
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  115. Sans hésitation, Anton tira. A sa plus grande surprise, le Fou s’effondra au sol, et une tâche de sang commença à s’étendre sur le parquet. La détonation avait réveillé Tania, qui accourut en peignoir, les traits tirés d’inquiétude. Lorsqu’elle vit le corps par terre, elle se mit à hurler.
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  117. Anton ne comprenait pas. Ainsi, elle voyait le Fou ? Lorsque la police arriva, prévenue par le voisinage, elle aussi vit le cadavre. Il fut arrêté. On l’interrogea longuement, mais il ne disait rien, le regard perdu dans le vide, comme en intense réflexion. Sa femme et sa famille payèrent un avocat réputé, qui harcela le juge pour qu’Anton soit libéré dans les plus brefs délais : même si le mutisme de ce dernier ne jouait pas en sa faveur, il semblait logique de conclure que, malade comme il l’était, et surprenant ainsi un intrus chez lui, il ait fait feu par peur plutôt que par malice. Nul ne put identifier la victime, ce drôle de moine au visage grêlé couvert de cet étrange masque, et l’on supposa qu’en effet il s’était introduit chez les Volonine illégitimement. Le juge céda bien vite, et le prévenu ne fut pas inquiété autrement.
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  119. Le dernier soir qu’il passa dans la cellule du commissariat, après avoir passé les quelques jours de l’enquête sans dormir, trop perturbé par les récents évènements, Anton entendit un bruit dans le couloir. Il était seul dans le dépôt, et à cette heure aucun policier ne traînait plus dans les parages. En voyant apparaître, derrière les lourds barreaux de fer, la silhouette familière du Fou noir, un immense sourire se dessina sur son visage émacié.
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  121. « Je le savais. Ah, je le savais ! »
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  123. « Oui, mon ami, mais tu as douté, avant de savoir. C’est ce qui t’a perdu. C’est dommage, tu étais destiné à la grandeur, et tu finiras dans le commun. J’espère au moins que tu t’en satisferas… Je ne suis pas rancunier, alors je suis venu te dire adieu. »
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  125. Puis le Fou noir se retourna et s’en fut sans un mot de plus.
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  127. Anton Volonine, lui, se rassit sur sa paillasse. Dans sa poitrine, une immense joie enflait, un immense soulagement.
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  129. Il éclata de rire, du rire le plus sincère qui soit.
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  131. Enfin, lorsqu’il n’en put plus de rire, il s’endormit profondément, entièrement. Comme un bébé, qu’aucun doute sur les choses qui l’entourent ne vient effleurer. »
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