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- Peu après la fin du conte, les deux compères parvinrent à l’orée du bois.
- En émergeant d’entre les arbres, ils retrouvèrent le plein éclat du soleil, et avec lui une nouvelle dose d’énergie. Ragaillardis, ils traversèrent rapidement les quelques champs qui les séparaient de leur village natal, en devisant de la dernière histoire d’Ivan. Le débat portait plus spécifiquement sur quel oiseau minéral aurait le plus d'allure. Le narrateur arguait l’élégance indiscutable d’un petit poussin de saphir, tandis que son compagnon défendait l’aspect probablement impressionnant d’un poulet en tungstène.
- La discussion se poursuivit ainsi sans répit, tandis que la mémoire instinctive des promeneurs les amenait jusqu’à la grande place du marché au centre du bourg. Heureusement, c’est avec une volaille bien plus conventionnelle que Patrick les attendait. Ils reconnurent immédiatement son installation, une bizarrerie roulante et dépliable, qui tenait à la fois du camion, du tracteur et de l’étal. D’aussi loin que les deux amis se souviennent, cette aberration mécanique avait été présente chaque jour de marché, distribuant poulets rôtis et légumes frais aux passants affamés, qui pour la plupart les dévoraient immédiatement sur les grandes tables de bois qui fermaient la place.
- Patrick n’était plus tout jeune. Ses mouvements étaient devenus lents et rigides, et le gros du travail était maintenant assuré par ses enfants dans la fleur de l’âge. Mais lorsqu’il vit arriver Francis et Ivan, bras dessus bras dessous comme presque deux décennies plus tôt, son visage parcheminé s’éclaira d’une joie indéniable. Cette démonstration de bonheur les émut en retour, et les retrouvailles furent plus effusives qu’aucun des hommes ne l’aurait présagé.
- À présent, ils étaient tous trois attablés en compagnie de quelques clients, attaquant avec vigueur les patates et la viande promises. Celles-ci n’avaient bien sûr rien perdu de leur saveur. Echauffé par la bière, et quelque peu sournois, Ivan déclara sans détour :
- « Attendez, Francis a une histoire dingue à vous raconter. »
- Un silence souriant se fit dans la petite assemblée. Tous les regards convergèrent vers le conteur malgré lui, certains curieux, la plupart amusés, se souvenant des histoires quelque peu abracadabrantes que les deux garçons avaient pu leur servir par le passé.
- Pris de court par cette subite attention, le jeune homme essaya de temporiser en demandant à ce qu’on lui passe le sel. Il se creusa frénétiquement la tête, fouillant tant ses souvenirs que son imagination. Puis son regard s’attarda sur la salière, un rictus mystérieux anima le coin de sa bouche, et soudain il déclama :
- « Entendu, je me jette à l’eau. D’ailleurs, c’est une histoire maritime que j’ai à vous partager. Il s’agit de la quête de la carpe de Sirius, dans l’Océan Pacifique. »
- Ce préambule lui attira des sourires en coin, et un ou deux ricanements.
- « Nous prends pas pour des buses, Francis. Tout le monde sait que la carpe est un poisson d’eau douce. »
- « Ah, mais justement, c’est tout ce qui fait l’unicité de ce poisson. Outre ses couleurs exceptionnelles, elle est la seule carpe qui vit dans l’océan. Et elle est extrêmement dure à trouver. La rumeur la plus plausible que je pus glaner à son sujet affirmait qu’elle vivait dans la Mer Figée, une étendue d’eau mythique au beau milieu du Pacifique, sur laquelle on ne savait presque rien, absente de toutes les cartes et particulièrement dangereuse.
- Mais ma détermination était sans faille. Déjà, je pris le temps de réunir un équipage à même de mener cette quête. Il me fallait des marins assez débrouillards pour sillonner le Pacifique, assez courageux pour braver la terrible Mer Figée, et assez désintéressés pour ne pas vouloir pêcher ni capturer l’objet de ma quête – je m’étais promis que je la laisserai dans son habitat.
- Cela me prit plusieurs mois, mais je rassemblai finalement à San Francisco un groupe qui réunissait toutes ces qualités. Il me fallut plus de temps encore pour obtenir ne serait-ce qu’une vague idée de l’emplacement de la légendaire mer où nous devions voguer. Enfin, nous appareillâmes au solstice d’été, pleins d’espoir et de hardiesse.
- Les premières semaines s’écoulèrent sans problème. Nous avancions vite et nous étions sûrs de notre navigation. Je faisais un piètre capitaine, trop inexpérimenté pour le Grand Océan, mais mon second assurait le commandement avec fiabilité et compréhension à mon égard. Il était le capitaine de fait, et je m’en satisfaisais pleinement. Je me concentrais sur la cartographie, croisant différents documents et les comparant avec nos observations pour me donner une meilleure idée de ce qui nous attendait.
- Malheureusement, le voyage se prolongeait, et nous ne parvenions pas à trouver la Mer Figée. Honnêtement, nous ne savions pas quoi chercher, tant les récits à son sujet étaient vagues ou peu fiables. Le point commun qu’ils partageaient tous, c’était que cette mythique étendue d’eau était entièrement dénuée de houle ; or, à aucun moment nous ne pûmes observer de pareil phénomène. Autour de moi, les vagues étaient de taille et de densité variables, mais ne disparurent jamais complètement.
- Deux mois après notre départ, nous commençâmes à manquer de vivres, et surtout d’eau potable. Mon second, et tout l’équipage avec lui, m’intimait de rentrer au port au plus vite. Son discours était plein de raison, bien sûr. Il arguait qu’une fois rentrés, nous pourrions préparer une seconde tentative, forts des informations que nous avions déjà glanées – si minces soient-elles. Il s’engageait d’ores et déjà à diriger cette deuxième expédition. Il me fallut une journée entière pour me rendre à l’évidence ; au matin du soixante-septième jour de notre périple, je cédai finalement et ordonnai à un équipage rassuré de prendre la direction de San Francisco.
- Hélas, ma réticence nous fut presque fatale. Six jours plus tard, sur le chemin du retour, et alors que nous étions presque en vue des côtes américaines, nous essuyâmes une terrible tempête.
- Ah, mes amis, je crois que jamais je n’ai eu aussi peur au cours de mes aventures. Au-dessus de nos têtes, la couverture nuageuse était si dense et si noire qu’on aurait dit un crépuscule en plein jour. Le vent hurlait sa colère, nous giflait de rafales chargées de pluie, et soulevait des vagues hautes comme des collines. Nous naviguions tant bien que mal entre ces géants, tantôt gravissant une pente qu’on eût dit montagneuse, tantôt plongeant dans un précipice de plusieurs dizaines de mètres. À tout moment, un de ces colosses d’eau menaçait de s’abattre sur nous et de rompre notre bateau comme une brindille. Je restais sur le pont, le dos contre ma cabine, attaché au navire pour ne pas être projeté par-dessus bord, complètement impuissant, à regarder mes hommes s’agiter désespérément dans la tourmente pour combattre les éléments en furie.
- Je ne me souviens pas de la suite. Ai-je perdu connaissance suite à un choc plus violent que les autres, ou me suis-je simplement endormi malgré l’ouragan, terrassé par l’épuisement et la terreur ? Ou peut-être que mon esprit s’est tout bonnement échappé de cet état de conscience, tant il ne voulait pas accepter l’horrible réalité de notre situation ? Je ne saurais le dire.
- Quand je suis revenu à moi, l’orage était passé, et la nuit était tombée. Un calme improbable régnait sur le bateau. Pas un souffle de vent ne se faisait entendre, et la mer était parfaitement lisse. Mon équipage était éparpillé sur le pont. Chacun était immobile, épuisé mais heureux, du bonheur simple et intense d’être en vie. Nous n’avions que quelques blessures légères à déplorer. Presque tous étaient assis ou allongés, les yeux rivés vers le ciel. Car ce qui complétait le tableau, et lui conférait une atmosphère d’incroyable sérénité, était le plus beau ciel nocturne que j’aie jamais vu. Toutes les étoiles étaient visibles ; elles scintillaient délicatement sur le velours noir du firmament. La Voie Lactée traversait le ciel de part en part comme un flot d’innombrables lucioles. Et une lune gibbeuse, bergère de ces nuées, apportait une lueur franche dans un recoin de l’espace vide, comme pour lui donner du relief.
- Après m’avoir laissé contempler ce spectacle grandiose pendant quelques minutes, mon second attira mon attention sur les voiles. Elles étaient gonflées, mais parfaitement immobiles, ce qui n’avait aucun sens. En outre, je ne sentais pas même une brise sur mon visage, ce que mon compagnon confirma. Par mesure de précaution, j’intimai à mes hommes de ne pas y toucher. Cela signifiait également que nous ne pourrions pas avancer. Nous étions perdus, statiques, avec des réserves dangereusement basses, mais le navire ne dérivait pas, et j’étais prêt à courir ce risque. Dans le pire des cas, nous repartirions au petit matin, le jour nous aidant à voir jusqu’où nous avions dérivé. Pour l’heure, nous pouvions tenter de nous repérer grâce aux étoiles. Je chargeai notre navigateur de cette tâche et rentrai dans la cabine pour tenter de récupérer un peu de sommeil, conseillant à tout membre d’équipage qui n’était pas de veille de faire de même.
- J’avais à peine commencé à m’assoupir lorsque le navigateur toqua à ma porte. Je lui ouvris. Il avait l’air terriblement confus, plus encore que lorsqu’il avait constaté l’état des voiles malgré l’absence de vent.
- "Capitaine", me dit-il d’une voix hésitante. "Les étoiles…"
- "Eh bien ?"
- "Elles sont immobiles. Je veux dire, elles ne bougent pas dans le ciel. Comme si le temps s’était arrêté."
- Incrédule, je dépassai l’homme pour observer à nouveau le ciel. Il avait raison. Une grosse demi-heure avait dû s’écouler depuis que j’avais retrouvé mes esprits sur le pont, et le ciel n’avait pas bougé d’un pouce. Nous n’étions pas les seuls à l’avoir remarqué : des murmures couraient déjà sur le pont, de plus en plus denses à mesure que la confusion laissait place à la peur.
- "Nous sommes en Mer Figée", dis-je simplement.
- Cela m’était soudain apparu comme une évidence. La mer mythique était-elle vraiment un coin de l’océan où le temps suspendait son envol ? Cela me paraissait fou, plus fou que tout ce que j’avais pu voir dans mes voyages.
- Tout l’équipage me regardait, comme vous me regardez aujourd’hui. Il ne s’agissait plus de s’en remettre à mon second, le capitaine effectif ; lui connaissait l’océan et tout ce qu’on y trouvait, mais ce qu’il se passait à présent était surnaturel. Et comme j’étais celui qui les avait menés à la Mer Figée, je devais être celui qui les en sortirait. Les faciès étaient creusés par la faim, la soif et l’inquiétude, mais pas dépourvus d’espoir. Je crois que c’est cette confiance irraisonnée qui me permit d’enfin comprendre ce qui était à l’œuvre.
- Saisi d’une intelligence instinctive, j’allai soudain à la lice bâbord, déroulai l’échelle de corde jusqu’à l’eau, enjambai le bastingage et descendis. Arrivé près de la surface, j’y plongeai une main en coupe et, faisant fi des exclamations de mes hommes, en bus le contenu. Voyez-vous, mon geste passait pour suicidaire aux yeux des marins. Comme vous le savez sans doute, l’eau de mer, extrêmement salée, ne soulage pas la soif, mais l’aggrave ; elle aurait sans doute été fatale à une personne dans mon état de déshydratation.
- Cependant, le liquide que je venais de recueillir au creux de ma paume était de l’eau douce. Voilà la vérité qui m’était soudain apparue quelques instants plus tôt : la Mer Figée n’était pas une mer, mais une immense rivière, qui coulait avec un débit faramineux. La vitesse de notre bateau emporté par cet étrange cours d’eau était si grande qu’elle compensait parfaitement la rotation de la Terre, laissant les étoiles apparemment immobiles au-dessus de nos têtes. Tout dans cette rivière, l’air, l’eau, et le navire entre les deux, avançait de concert, si bien que pas un souffle de vent, pas un remous dans l’eau n’indiquait la célérité incroyable avec laquelle nous progressions vers l’ouest.
- C’est cela que j’expliquai à mes compagnons de voyage une fois revenu sur le pont, et mon discours fut accueilli par des vivats et des soupirs de soulagement. Nous n’étions plus en danger de mourir de soif ; peut-être même pourrions-nous pêcher pour nous rassasier. De plus, au rythme dément où nous allions, si cette rivière continuait encore sur une bonne partie de la largeur du Pacifique, nous atteindrions une côte asiatique avant la fin de la nuit. Dans tous les cas, nous étions probablement sauvés.
- Une exclamation de la vigie s’éleva soudain au milieu des réjouissances. Tous les visages se tournèrent vers elle, puis dans la direction que son doigt fébrile indiquait. Là, dans l’eau, à quelques mètres de la proue, un très gros poisson évoluait placidement juste sous la surface. Il faisait la taille d’un homme et arborait des écailles argentées d’un éclat saisissant, sur lesquelles des taches d’un violet sombre et profond semblaient avoir été tracées au pinceau. Au bout de sa tête conique et massive, deux longs barbillons très souples partaient de sa bouche pour onduler dans l’eau. Il s’agissait de la Carpe de Sirius, cela ne faisait aucun doute. Comme pour confirmer cette pensée extatique, je vis au-dessus de la proue l’étoile éponyme qui brillait de mille feux.
- Indifférent à nos protestations, la carpe rarissime s’éloigna tranquillement du bateau. Nous ne pouvions rien faire pour la rattraper. Tant la voile que la barre seraient inutiles dans l’eau et l’air en apparence inertes, et je ne pouvais pas prendre le risque de descendre un canot dans la rivière, les propriétés de celle-ci étant à la fois extrêmes et incertaines. Nous dûmes simplement contempler l’animal qui nous devançait, et qui rapidement se réduisit à un vague reflet d’argent dans l’onde. Qu’importe, j’avais atteint l’objectif de ma quête, et surtout nous n’avions perdu aucun membre d’équipage malgré les insaisissables dangers qui nous guettaient.
- Nous nous désaltérâmes, nous parvînment à pêcher quelques poissons – bien sûr après avoir confirmé qu’il s’agissait d’une espèce commune d’eau douce – nous fîmes des réserves d’eau potable et nous attendîmes. Peu à peu, nous vîmes les étoiles se mouvoir à nouveau dans le ciel. Le navigateur confirma mon intuition, à savoir que nous avions à la fois ralenti et incurvé notre folle course vers le sud-ouest. Notre vitesse continua de décroître toute la nuit, et au matin nous sentîmes à nouveau une brise sur notre peau et dans les voiles. Progressivement, notre équipée revint à une navigation conventionnelle, sans couloir de vent supersonique ni incursion d’eau douce en pleine mer.
- Soixante-dix-huit-jours après notre départ de San Francisco, nous accostâmes dans une petite crique d’Australie, sous les yeux médusés des habitants du patelin local. Je mis pied à terre avec un long soupir de plaisir. Je n’avais pas même une photo de la bête fabuleuse que j’étais parti trouver – tous les appareils avaient été malmenés par la tempête – mais j’étais inexplicablement satisfait. J’avais le sentiment d’être parvenu au plus proche que l’on pouvait être de l’animal.
- Il est des limites que l’Homme ne devrait pas braver, des règles naturelles avec lesquelles il ne devrait pas transiger ; et à force de voyages, on sait les reconnaître…
- …En revanche, les deuxièmes portions chez Patrick n’en font pas partie. Il reste du poulet ? »
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