Ivain

Jour 14 - "Armor"

Oct 15th, 2020
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  1. Memor est située au cœur d'une steppe chaude et aride, au bord d'un large et long fleuve, qui chemine placidement depuis de lointains hauts-plateaux jusqu'à la plaine qu'il inonde et abreuve régulièrement. Il est simple de se rendre à Memor, car la circulation fluviale est aisée, et de nombreux navires à voile ou à rames remontent le courant des jours durant depuis la mer pour acheter des produits merveilleux : l'or, l'encens, l'ivoire et l'ébène, mais aussi le verre, la céramique, et le papier.
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  3. En arrivant par l'eau, le voyageur longe les cultures de céréales que traversent les pistes des caravanes. Autour de lui, une multitude d'embarcations de pêcheur manœuvrent difficilement, petites barques de roseaux assemblées le jour même ou la veille. De plus gros bâtiments impressionnent non par leur taille ou leur armature complexe, mais par leurs voiles, peintes de superbes motifs d'animaux, d'hommes ou de femmes inconnus, de scènes de vie, ou simplement de dessins abstraits dont le profane ne saisit pas la portée.
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  5. Dans la ville même, c'est encore plus flagrant ; on ne remarque ni la bruyante routine du port, ni l'agencement original des rues et des quartiers, pas plus que les habitants, leurs habits ou leur langue. Ce qui attire le regard, ce sont les dessins sur les murs. Memor est en fait une ville de papier. Les murs de chaque maison sont faits d'un papier épais, cerclés de bois et assemblés en panneaux plus ou moins hauts et larges. Et chaque maison raconte ainsi, du dehors comme du dedans, son récit, celui de ses occupants. Certains se contentent d'y inscrire leur journal, un bon mot, une plaisanterie ou une liste de courses ; d'autres des prières, des poèmes, des formules savantes ou le récit de leurs rêves ; d'autres encore dessinent pour leur bon plaisir ce qui leur passe par la tête, du gribouillage d'un enfant à l’œuvre d'un maître qui s'ignore. Partout où cela était possible, Memor raconte sur ses murs son histoire, tant celle des grands hommes, des dates, des frontières et des traités, que celle de ses plus insignifiants résidents, leur vie, leurs amours, leurs folies, en une multitudes de teintes ocres, noires, blanches, bleues et vertes. Même sur les quelques constructions de pierre, on a peint et écrit. Et chaque nouvel habitant, chaque nouvelle maison est une page blanche pour la ville, pour qu'elle raconte autre chose, une nouvelle facette de sa personnalité, pour qu'elle puisse grandir autrement que par la surface qu'elle occupe.
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  7. Au centre de Memor se trouve un grand palais, domaine du gouverneur. Par delà de hautes colonnes gravées, surplombées d'un fronton audacieux, on pénètre dans un vaste hall non meublé, aux murs duquel sont représentés les portraits d'innombrables reines et rois antiques, des scènes mythiques de l'histoire de la cité, et ses textes fondateurs. Un discret escalier mène au sous-sol, empli de dizaines de cellules pleines à craquer de parchemins. C'est le domaine d'une confrérie essentielle à la ville, dont les membres, chaque jour, parcourent les rues, un feuillet à la main. Ils notent scrupuleusement chaque nouveau dessin, texte, graffiti, chaque nouvelle contribution au grand livre qu'est Memor, et ce quel qu'en soit l'auteur. Puis ils mémorisent le tout, aussi parfaitement que possible, et chacun peut alors venir les consulter pour connaître son passé, celui de ses ancêtres, ou de n'importe qui d'autre, à travers les fossiles d'encre et de papier qu'ils avaient laissés à la vue de tous, sur leurs maisons.
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  9. Ce qui fait une ville, ce ne sont pas ses murs, ses forteresses, ou ses hommes. Les murs tombent, les forteresses sont prises, et les hommes passent, les uns après les autres. Une ville est une idée. Memor n'a ni haute muraille, ni garnison expérimentée, maintes fois elle est tombée, a brûlé, fut inondée, et à chaque fois elle s'est relevée, sans effort, comme je rebâtirais un château de cartes.
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  11. Une ville est une idée. Et pour ne pas oublier une idée, pour qu'elle puisse perdurer à jamais, il suffit de l'écrire quelque part, sur un bout de papier.
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