Ivain

Jour 25 - "Buddy"

Oct 27th, 2020
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  1. Sur le bord de la route, alors que les premières habitations apparaissent, un panneau accueille le voyageur avec ces deux lignes :
  2.  
  3. « Bienvenue à Amakan
  4. La ville où chacun se trouve un ami ».
  5.  
  6. Cette phrase énonce la vérité profonde de la petite cité, mais le sens en est retors. Elle ne signifie pas que les citoyens de cette bourgade soient particulièrement amènes ou chaleureux. Elle n’indique pas non plus que la ville rassemble des gens de tout bord et de tout horizon, facilitant l’échange et garantissant à chacun de trouver une âme qui lui est semblable.
  7.  
  8. Ce que ce panneau exprime, c’est l’étrange sentiment qui habite le visiteur comme le résident : à tout moment, chacun ressent à ses côtés la présence rassurante d’un proche. L’esprit se figure-t-il quelque ami imaginaire, comme au temps béni de son enfance ? Ou bien est-ce une personne bien réelle, parmi les compagnons de route ou de travail, parmi les amis de longue date, que l’on imagine soudain se tenant à la limite de sa vision ? Il est difficile de le dire. Dès lors qu’on se concentre sur cette sensation, elle s’estompe. Mais tant qu’on ne la scrute pas de trop près, elle reste à l’arrière de l’esprit, et teinte toutes les expériences que l’on peut avoir d’Amakan.
  9.  
  10. Ainsi, celui qui s’essaie à la gastronomie locale trouvera son plat d’autant plus savoureux qu’il a l’impression de le partager. S’il rencontre un pauvre hère, il lui viendra plus facilement la volonté de le soutenir et de l’aider, car à ses yeux cet effort sera commun. De manière générale, tout évènement rare, spectaculaire ou réjouissant sera accompagné du plaisir de vivre le moment à deux ; et toute mésaventure sera tempérée par la consolation d’une présence compatissante.
  11.  
  12. Hélas, le nouveau venu découvre bien vite l’envers de cette félicité. Car la personne fantasmatique qui se tient auprès de lui est également l’observateur et le juge silencieux de tous ses actes. Chaque occasion d’agir vertueusement que le citadin ignore le rend coupable sous ce regard inquisiteur, et chacun de ses méfaits le rend honteux. Sous la contrainte qu’il s’impose, tous ses mouvements doivent être expliqués, justifiés ; de sorte qu’il s’interdit toute action lâche ou cruelle, mais aussi, avec le temps, tout geste ridicule et toute fantaisie hasardeuse.
  13.  
  14. Peu à peu, en se figeant dans cette artificialité que dicte la conscience aigüe de soi-même, chaque habitant perd l’amitié de ses voisins et le contact de ses proches. Dans les rues d’Amakan comme dans la chaleur de son foyer, il n’est plus accompagné que par son camarade éthéré, et par sa rigoureuse introspection. Sa vie se fait morne mais confortable, honnête mais désespérément prévisible.
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  16. Une jeune femme de cette cité, n’en pouvant plus, se décide un jour à partir. Elle prend le temps, avant de quitter définitivement les lieux, d’écrire une lettre d’adieu, qu’elle ne destine à personne puisque personne n’est réellement abandonné. Mais alors qu’elle couche ses remords sur le papier, elle sent que quelqu’un lit ces lignes par-dessus son épaule. Avant qu’elle ne soit parvenue au point final, elle est soudainement libérée de la présence qui hantait ses jours et ses soirées.
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  18. Bien sûr, cela ne l’empêche pas de quitter Amakan, pour arpenter les chemins ou pour se loger dans une écrasante métropole, le temps que lui revienne le goût amer de la solitude, qu’elle avait depuis longtemps oublié.
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