Ivain

Jour 1 - Gargoyle

Oct 2nd, 2022 (edited)
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  1. Quand Francis ouvrit la porte de son ami d’enfance, il fut accueilli par des mots catégoriques :
  2.  
  3. « Je ne veux pas te parler, Francis. Je ne veux pas en parler. À personne. »
  4.  
  5. Il soupira avec indulgence.
  6.  
  7. « Ce n’est pas de ça que je suis venu te causer. »
  8.  
  9. Ivan le contempla d’un air dubitatif.
  10.  
  11. « Ah bon ? Et de quoi alors ? »
  12.  
  13. « De quelque chose de bien plus important. »
  14.  
  15. Le visage devant lui était toujours soupçonneux, mais il y avait à présent aussi une pointe de fierté blessée. Son froncement de sourcil semblait dire : qu’est-ce qui peut bien être plus important que ma souffrance actuelle ?
  16.  
  17. Bien.
  18.  
  19. « Je suis venu te rappeler une promesse qu’on s’est fait. Tu ne t’en souviens peut-être pas, on avait onze ans. Juste avant que je parte au Canada. »
  20.  
  21. « Dis toujours. »
  22.  
  23. « On venait de passer l’après-midi à inventer des créatures. Des monstres, des bêtes fantastiques ou absurdes. On s’accrochait à ce voyage imaginaire pour se détourner du voyage, bien réel, que j’allais entamer le lendemain, et qui m’éloignerait de toi pour longtemps. »
  24.  
  25. « Hum…je me souviens de cette journée. Et alors ? »
  26.  
  27. « Juste quand j’allais sortir de chez toi, quand ma mère m’attendait à la porte, tu m’as fait promettre quelque chose. Si on devait passer des années loin l’un de l’autre, alors on en profiterait pour trouver des créatures encore plus balèzes que celles qu’on venait d’imaginer. Pas "trouver" au sens "inventer", hein. On devait chercher de vrais animaux aux pouvoirs incroyables. Et ensuite, quand on se reverrait, dans dix ans ou vingt ans, on se raconterait nos trouvailles. »
  28.  
  29. « Mais, on s’est revus depuis. Plein de fois même. »
  30.  
  31. « J’étais toujours en vadrouille. On s’est vus, oui. On s’est donné des nouvelles. Mais on ne s’est pas parlés. Maintenant, j’ai le temps. »
  32.  
  33. « Quoi ? Tu veux faire ça, maintenant ? »
  34.  
  35. « Oui. »
  36.  
  37. « Tu trouves vraiment que c’est le bon moment ? »
  38.  
  39. « Oui. »
  40.  
  41. Il soutint le regard que lui rendaient deux yeux écarquillés, dans lesquels se mêlaient la surprise, l’incrédulité et l’indignation.
  42.  
  43. « Francis… »
  44.  
  45. « Tu sais, j’ai tenu ma part du contrat. J’ai voyagé. J’ai vu des choses folles. J’ai arpenté des montagnes hautes comme le ciel, avancé dans des forêts si denses qu’on en oublie la civilisation, exploré le Sanctuaire aux Trente-et-une Statues, et mille autres endroits improbables. Et je les ai trouvées, ces créatures. J’en ai trouvé quelques-unes, en tout cas, dont tu voudras entendre parler. »
  46.  
  47. « Arrête. J’ai pas la tête à ça. »
  48.  
  49. « J’ai pas besoin de toute ta tête. Juste de tes deux oreilles. »
  50.  
  51. « Sérieusement. »
  52.  
  53. Cette fois-ci, il se tut. Mieux valait ne pas tester la patience de son interlocuteur réluctant. Au moins, Ivan ne lui avait pas demandé de sortir. Pas explicitement en tout cas. Maintenant, il fallait attendre, et espérer que son ami lui donne quelque chose de plus. Juste un signe. Une marque de sympathie, ou peut-être de curiosité.
  54.  
  55. Le silence se prolongea une bonne minute. Peu à peu, Francis envisagea, avec regret, de se retirer, sans rien ajouter. Mais s’il partait aujourd’hui, il avait le sentiment de renoncer définitivement à toute tentative d’aider son compagnon.
  56.  
  57. « C’est quoi le Sanctuaire aux Trente Statues ? » demanda soudain Ivan.
  58.  
  59. Son ami réprima un sourire victorieux et le corrigea simplement :
  60.  
  61. « Trente-et-une. »
  62.  
  63. Puis il énonça, avec la lenteur caractéristique d’un professeur entamant un long discours :
  64.  
  65. « C’est un ancien temple dans la Cordillère des Andes. Il remonte au début du Moyen-Âge, quelque chose comme le septième siècle après Jésus-Christ. On s’attendrait à une ruine, mais en fait il est remarquablement bien conservé.
  66.  
  67. Le plus frappant, c’est sa parfaite symétrie. Lorsque l’on passe son portique de pierre, on se retrouve dans une allée centrale, bordée de simples murets, qui découpe le sanctuaire en deux cours intérieures. Chaque cour est fermée par un mur plus haut, sculpté de fresques presque effacées, et abrite quatre tourelles carrées. Les tourelles sont toutes identiques, si l’on ignore les ravages du temps. Elles sont hautes comme deux hommes, pas plus, et en guise de toit, elles sont fermées par une sorte de petite pyramide de pierre. À chaque coin de la pyramide se tient une statue d’animal accroupi, qui lorgne en bas de la tour comme pour surveiller ceux qui ont pénétré le sanctuaire. Peut-être pour s’assurer que leurs intentions sont pieuses. »
  68.  
  69. « Ce sont des gargouilles, en somme ? »
  70.  
  71. « Oui, c’est ainsi que les appelleraient des occidentaux comme nous. Quand je suis entré dans le sanctuaire, en compagnie de quelques explorateurs en herbe et de notre guide, j’ai fait comme les autres : j’ai enjambé le muret et fait le tour de chacune des tourelles, en admirant ces animaux, qui ont tous très bien résisté à l’épreuve du temps. Mais contrairement aux autres, je ne suis jamais arrivé à la fin de ce petit parcours intérieur. L’une des gargouilles a captivé mon attention.
  72.  
  73. Elle était…magnifique, à sa façon. Elle avait une allure clairement reptilienne, mais ses écailles étaient toutes bien détachées, comme celles d’un poisson. Elle possédait quatre pattes à la fois fines et musculeuses, étrangement attachées sous son corps, plutôt que sur les flancs. Elle présentait une tête allongée, non pas anguleuse comme celle d’un varan, mais plutôt d’une manière arrondie, en quelque sorte chevaline. Cet étrange museau se terminait par un bec semblable à celui d’une tortue. Une longue queue serpentait à la base de la pyramide pour revenir s’enrouler autour de la pierre d’angle sur laquelle l’animal se tenait.
  74.  
  75. Je vois bien que ma description n’arrive pas à te convaincre de la beauté de cette créature. Et comment le pourrait-elle ? Dit comme ça, on croirait à un scandaleux montage de différentes espèces animales. Et pourtant, ce n’est pas du tout l’impression que la bête rendait. Elle était parfaitement naturelle, elle avait même quelque chose…d’évident, de plus évident que tout ce que l’évolution a pu trouver par ailleurs, chez les fauves, les oiseaux ou l’Homme. Elle avait quelque chose de fascinant aussi. Peut-être pas de la beauté, non, mais un mystère captivant, à la fois un mystère insoluble et une simplicité désarmante.
  76.  
  77. J’étais convaincu que la statue représentait une créature bien réelle. Vois-tu, toutes les autres gargouilles du sanctuaire étaient des sculptures d’animaux communs, des espèces que l’on pouvait trouver dans ces montagnes. Mais celle-ci était éloignée de tout ce que je pouvais connaître.
  78.  
  79. Alors, je me suis renseigné. Auprès de mon guide d’abord – il ne savait rien – puis auprès d’autres locaux. J’ai posé la question partout où je pouvais aller, parfois en brandissant une photographie, parfois en leur faisant une description semblable à celle que tu viens d’entendre. Personne ne reconnaissait mon animal. J’ai étudié la statue sous toutes ses coutures. J’ai consulté des ouvrages de tout type, encyclopédies modernes comme antiques bestiaires. Bientôt, j’annulais mon trajet de retour vers l’Europe pour me plonger plus avant dans cette quête insensée.
  80.  
  81. Parmi les gens que j’interrogeais, certains pensaient qu’il s’agissait d’un iguane, représenté de manière stylisée. Mais la finesse des détails rendait cette interprétation peu probable. D’autres avancèrent que c’était l’avatar d’un dieu, une quelconque divinité locale depuis longtemps oubliée. Mais pourquoi dans ce cas aurait-elle occupé la même place que l’alpaga et le vautour perchés sur la tourelle voisine ? Non, l’animal existait, j’en étais sûr. Je m’avançais dans des explications scientifiques improbables : espèce de pangolin inédite sur ce continent, dernier représentant d’un animal préhistorique en voie d’extinction, et autres hypothèses plus invraisemblables encore. Rien ne me satisfaisait. Et tous les soirs, je revenais dans le sanctuaire, au pied de la colonne, pour plonger mon regard dans les yeux de pierre qui me semblaient emprunts d’une sagesse immémoriale.
  82.  
  83. Sur toutes les personnes que j’ai questionnées au cours de mes recherches, seuls deux témoignages m’ont paru importants finalement. Le premier était celui de la doyenne d’un village de la région. Elle n’avait pas voulu regarder la photographie de la gargouille. Mais lorsqu’elle entendit la description que j’en faisais, une lueur de compréhension s’alluma dans son regard obscurci par l’âge. Elle parla vite. Une longue phrase énoncée sèchement, que l’interprète traduisit par :
  84.  
  85. « Nous ne connaissons pas cet animal ; si les hommes le connaissaient, ils connaîtraient aussi l’effroi. »
  86.  
  87. Puis elle retomba dans un mutisme parfaitement insensible à mes interrogations empressées. Bien entendu, cet énoncé énigmatique ne fit que renforcer ma curiosité maladive à l’égard de la sculpture.
  88.  
  89. La seule autre personne chez qui j’observais une réaction de véritable compréhension était un homme sans âge, un chamane qui vivait en ermite à l’autre bout de la vallée. Je ne sais même pas ce qui m’a amené jusqu’au seuil de sa masure, loin de tout et de tous. Lorsque je brandis le cliché, il lâcha un unique mot, avant de me mettre à la porte.
  90.  
  91. Ce n’est que plus tard que je pus connaître la tradition exacte des trois syllabes qu’il m’avait assénées, dans un dialecte dont il était l’un des derniers locuteurs. C’était un mot qui signifiait « très ancien », non pas au sens « d’une autre époque », comme pour un peuple disparu, mais plutôt pour un être vivant ou un monument très vieux. La statue était médiévale ; cela, je le savais déjà. Peut-être, en fin de compte, qu’elle représentait un animal aujourd’hui disparu sans laisser de trace, faisant ainsi de mes recherches un projet tout à fait vain.
  92.  
  93. À ce découragement s’ajoutait une impression malaisante lorsque je contemplais la sculpture. Au début, ce n’était qu’un vague soupçon auquel j’accordais peu de crédit. Mais en l’observant jour après jour avec l’obsession qui était la mienne, ce soupçon se confirma : depuis que j’avais découvert la gargouille pour la première fois, elle avait été déplacée. Ce n’était qu’un léger changement de position, presque imperceptible ; il serait d’ailleurs passé inaperçu pour toute autre personne, même pour le guide qui amenait des gringos au sanctuaire chaque semaine. Mais moi, je le voyais. Et cette certitude me fut douloureuse. Comment pouvait-on, avec tant de nonchalance, toucher à l’objet de mon obstination, au graal de ma quête ? Cette manipulation, même minime, était un sacrilège à mes yeux.
  94.  
  95. Et puis, des questions plus insidieuses s’immiscèrent dans mon esprit. Si la statue pouvait être déplacée, peut-être avait-elle été simplement…placée là ? Non pas par les architectes du sanctuaire, mais par quelqu’un d’autre, bien plus tard. Peut-être qu’elle n’avait effectivement pas sa place ici, parmi les animaux de la vallée. La gargouille qui occupait mes journées et hantait mes nuits, la bête fantastique, ne serait finalement qu’un bête canular. Cette idée insupportable était appuyée par une observation toute simple, une observation qui acheva ma volonté : il y avait là deux cours, huit tourelles, quatre animaux par tourelle, mais les autochtones appelaient ce monument le Sanctuaire aux Trente-et-une Statues. La trente-deuxième sculpture ne serait donc qu’une pièce rapportée.
  96.  
  97. C’est avec cette amère – et stupide – conclusion que je repartis finalement vers l’Europe. Quatorze mois de ma vie avaient été gâchés. Et pourtant il fallait que j’aille de l’avant, pour trouver de véritables créatures inouïes, pour tenir notre promesse. »
  98.  
  99. « C’est ça la fin de ton histoire ? »
  100.  
  101. « Non. Au cours des années qui ont suivi, au fil des découvertes que j’ai faites, et dont je parlerai bientôt avec toi, ma vision des choses a changé. Pour une raison que tu ne pourras pas comprendre tout de suite, cette triste et bête conclusion ne me convenait plus, et je voulais en revenir à ma première intuition.
  102.  
  103. Huit ans après l’avoir quittée, je suis donc revenu dans la Cordillère. J’ai retrouvé la vallée, j’ai retrouvé le sanctuaire, et j’ai retrouvé la gargouille. Elle avait de nouveau, et très légèrement, changé de position. Mais tiens-toi bien : elle n’avait pas été déplacée, elle avait bougé. L’orientation des pattes était un peu différente. Le bec était entrouvert. La queue ne se glissait plus dans les mêmes interstices du toit de pierre, et ne s’enroulait plus de la même façon autour du perchoir.
  104.  
  105. Et c’est alors que j’ai compris. J’ai compris pourquoi le chamane m’avait parlé de vieillesse. J’ai compris à quel effroi la doyenne faisait allusion. J’ai su que j’avais raison de penser que la statue était une pièce rapportée, mais aussi d’avoir senti qu’il y avait là un animal bien réel à découvrir. »
  106.  
  107. « Mais qu’est-ce que tu as compris, exactement ? »
  108.  
  109. Ivan feignait toujours une certaine indifférence, mais en réalité il était suspendu à ses lèvres. Alors, malicieusement, Francis changea de ton. Il prit une intonation académique, comme s’il récitait un article d’encyclopédie :
  110.  
  111. « L’apéire est un animal natif d’Amérique du Sud qui ne vit pas sur la même échelle de temps que nous, ou qu’aucun autre être vivant connu. Son espérance de vie est inconnue, et probablement impossible à estimer, mais elle dépasse sans aucun doute le million d’années. À la fois son métabolisme et sa perception du temps sont incomparablement plus lents que le nôtre, de telle façon qu’il évolue en un an de la même manière que nous évoluons en une seconde. Lorsqu’une année solaire s’écoule, du "point de vue" de l’apéire, seule une seconde s’est écoulée.
  112.  
  113. Le seul spécimen connu d’apéire est actuellement allongé à l’angle d’une tour dans le Sanctuaire aux Trente-et-une Statues, au Pérou. Peu après l’édification du sanctuaire il y a quatorze siècles, il est venu se poser à cet emplacement, pour faire ce qui est pour lui…une sieste d’un gros quart d’heure au soleil. Je dis "au soleil", mais pour lui le jour et la nuit alternent à une vitesse trop grande pour être perçue, et il doit n’en retirer qu’une impression globale de légère chaleur plutôt agréable.
  114.  
  115. Il est exposé à son environnement de la même manière que le sont les montagnes, les canyons et nos monuments. Sa peau a été calcifiée, ou minéralisée, lui donnant l’aspect d’une statue. »
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  117. Son petit exercice rhétorique terminé, Francis regarda son ami dans les yeux.
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  119. « Tu comprends maintenant ? Cet animal est âgé, comme me l’a dit le chamane, mais pour nous autres humains, cela signifie "d’une autre époque", ou même "d’une autre ère".
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  121. C’est la seule contemplation de son existence qui peut être cause d’effroi pour les hommes. L’apéire n’a pas bougé de son perchoir depuis le début de notre civilisation. Lorsqu’il en redescendra, après sa sieste, cette civilisation se sera sans doute effondrée. D’ici son prochain repas, l’Homme tel que nous le connaissons aura peut-être disparu. »
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  123. « Tu as le don pour raconter des histoires qui remontent le moral, Francis. »
  124.  
  125. « Ah, mais l’apéire n’est pas une histoire. C’est un animal qui englobe l’Histoire, et un animal que j’ai rencontré. Il n’est peut-être pas particulièrement bon pour le moral, c’est vrai. Cependant, je pense qu’il peut y avoir du bon à le considérer. Mais alors, juste pendant une seconde, une seconde de perspective vertigineuse. »
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