Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- Par delà les montagnes loin à l'est, se trouve une terre sans cesse balayée par le vent. C'est ici quelque part, que le voyageur chanceux pourra apercevoir dans le ciel Kirino, petite boule grenue naviguant sans but parmi les nuages et qu'on pourrait facilement manquer si l'on se contentait de garder les yeux sagement tournés vers le sol.
- Lorsque la brise se calme et qu'enfin elle redescend et accroche le flanc d'une colline, immobilisée ainsi pour quelques minutes ou quelques heures, nul ne devrait manquer l'occasion de s'en approcher.
- Kirino est un ville de savon, amas désordonné de bulles de tailles diverses, parfaitement lisses, jamais vraiment immobiles, et à la surface irisée des couleurs de l'arc-en-ciel. La plus grosse d'entre elles, haute comme la plus haute des forteresses des hommes, soutient toutes les autres autour d'elle et en elle, comme la clé de voûte de la ville entière. On pénètre à Kirino sans effort, il suffit de traverser ses fragiles murs d'enceinte, sans emporter avec soi ses armes pointues, ses mauvaises intentions, ses doutes et ses peurs, pour ne pas la percer.
- Et alors, bien vite, la ville, profitant d'un souffle chaud, t'emportera ailleurs, te soustrayant à la lourdeur de l'existence et à sa pesanteur.
- Les gens ici ne marchent pas, ils flottent, comme leur ville, d'un endroit à un autre, au gré de leurs désirs. Les bulles ne sont pas leurs maisons, leurs bureaux, leurs négoces, ni même leur terrain de jeu, car à Kirino personne ne travaille, personne ne possède rien, tous sont égaux. Ainsi, donc, personne n'aurait l'idée saugrenue d'attribuer une quelconque fonction à tel ou tel endroit, d'organiser ou d'ordonner l'agencement, la circulation, en bref de réguler le fonctionnement de la ville. Chaque bulle de savon, durant le temps qu'elle existe, n'est dévolue qu'à la fantaisie de ceux qui y passent.
- Pour se déplacer, rien de plus simple : il n'y a qu'à souffler fort et s'élancer vers un mur, sans crainte. Alors, on s'envole dans une petite sphère nouvellement formée autour de soi, tout droit devant. Alors, on file sans bruit à travers Kirino, jusqu'à ce qu'on rencontre un nouvel obstacle. Parfois, c'est un autre homme, une autre femme, et la fusion des bulles donne naissance à d'absurdes conversations plaisantes, qu'on oublie bien vite. Parfois, c'est sur la route d'une grappe d'enfants, qui toujours traversent la ville avec le fracas de leurs jeux, un jour pirates sanguinaires, un autre chevaliers héroïques, un autre encore pilotes de course, fonçant avec insouciance, sans peur du lendemain.
- Partout, autour de soi, s'ouvre une vue inimaginable sur la Terre en dessous. Pour qui parvient au sommet de Kirino, il serait aisé de se prendre pour un rapace survolant altièrement tous les paysages dont on peut rêver. Sous soi, un désert aride, tout d'ocres et d'ors, dont les dunes sont les vagues placides d'un océan de sable ; un village ou plutôt, vu d'ici, une mosaïque de toits rouge et de murs blancs étalés par un artiste inconnu sur la roche noire d'un plateau escarpé ; une forêt humide et dense, de mille teintes de vert, qui couvre de buée rose pâle l'air autour du soleil couchant ; une étendue immense de glaces éternelles au cœur de montagnes enneigées, dont le froid recouvre les bulles d'une fine couche de givre, en des motifs végétaux de fougères ou de vigne, d'une finesse incroyable, qui envahissent petit à petit les parois autour de soi ; une mer de nuages moutonneux sur laquelle la ville navigue au milieu d'îles diaphanes, de cumulonimbus d'une blancheur éblouissante, et de poissons à plumes ; le vide absolu, un puits de noirceur infini que seuls traversent la lumière des étoiles lointaines et les voilages éphémères des aurores boréales.
- Épuisé par ce spectacle, on pourra finalement s'assoupir, n'importe où, en accrochant sa bulle quelque part dans la ville, fermer les yeux, et rêver du lendemain avec impatience.
- Mais au réveil, est-ce l'odeur désagréable du feu qui démarre, le piaffement agacé d'un cheval, ou un la morsure d'un caillou sous son duvet, qui perce la bulle de savon, conjure Kirino ? Toujours est-il qu'on se trouve bien au sol, lourd et engourdi de sommeil, loin, bien loin des hauteurs passées...
- Je ne sais pas qui en premier se rendit à Kirino pour en vanter aux autres les délices, mais dès lors qu'un homme m'en parla un jour, par hasard, régulièrement par la suite je commençai à la trouver dans mes nuits, et depuis, il n'est pas un soir où je ne prie de tout mon cœur de pouvoir la visiter un peu plus, même quelques heures, quelques minutes s'il le faut, avant de reprendre ma route.
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment