Ivain

Jour 16 - "Compass"

Oct 19th, 2021 (edited)
149
0
Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
text 13.37 KB | None | 0 0
  1. « Est-ce que tu sais seulement où on est ? »
  2.  
  3. Charlotte se détourna du gouvernail le temps d’adresser un regard dédaigneux à son parrain.
  4.  
  5. « Bien évidemment. Et de toute façon, l’important n’est pas de savoir où nous sommes, mais où est notre cible par rapport à nous. En l’occurrence, je suis certaine qu’elle est droit devant. J’aimerais qu’à l’avenir tu fasses preuve d’un peu plus de retenue avant de questionner ton capitaine, second. »
  6.  
  7. « Au vu de tes récents exploits, je vais me permettre de douter des facultés de navigation de mon capitaine encore un peu. Et arrête de m’appeler comme ça. »
  8.  
  9. « Ah, on se sent séditieux ce matin. Tu remets en cause la hiérarchie au sein de l’équipage ? »
  10.  
  11. « Non, je remets en cause l’existence de l’équipage. Tant qu’il n’y aura que nous deux sur ce rafiot, cela n’aura pas de sens de s’appeler capitaine, ou second. »
  12.  
  13. Charlotte eut un sourire conciliant. On aurait même pu dire : magnanime, avec la théâtralité qui lui était habituelle.
  14.  
  15. « Patience, second. L’équipage viendra après la fortune. Et si nous accomplissons cette mission, dans une semaine tout au plus, fortune sera faite. »
  16.  
  17. « Tu ne veux pas au moins me dire ce que nous partons chercher cette fois ? Ça a intérêt à valoir plus que le dernier "trésor" que nous sommes allés déterrer. »
  18.  
  19. Il avait clairement fait ressentir les guillemets autour du mot "trésor" dans son intonation, ce qui ne manqua pas de vexer sa filleule.
  20.  
  21. « Je nous déniche une authentique carte au trésor, tout à fait exacte dans ses indications, avec un vrai coffre de pirate à la clé ; et toi, tu fais encore preuve d‘ingratitude. »
  22.  
  23. « Une journée entière passée à creuser dans le sable, pour quelques piécettes. »
  24.  
  25. « Des pièces antiques, qui nous ont valu une coquette rétribution auprès d’un collectionneur. C’est grâce à elles que nous avons pu nous maintenir à flot pour de nouvelles aventures. »
  26.  
  27. « J’aurais autant préféré que ce ne soit pas le cas. Ça m’aurait donné une excuse pour mettre ce rafiot en cale sèche et retourner vivre sur la terre ferme. »
  28.  
  29. La jeune capitaine secoua une tête incrédule.
  30.  
  31. « Ne dis pas de bêtises, tu adores l’aventure et le vent salé. En tout cas, sois sans crainte, cette fois l’objet de notre quête est d’une rareté exceptionnelle, et nous n’avons pas besoin de retourner une plage pour le trouver. Il est à bord d’un navire de commerce. »
  32.  
  33. « Un navire de com…Charlotte, ne me dis pas que tu recommences avec ces idées absurdes d’abordage ! Je te l’ai déjà dit, deux pirates seuls ne peuvent pas aborder un bateau. Et d’ailleurs, nous ne sommes même pas de vrais pirates. »
  34.  
  35. « On est pirate dès lors que l’on en a l’esprit, mon dubitatif parrain. Et du reste, deux marins intrépides et ingénieux sont bien suffisants pour arraisonner même le plus gros des bâtiments. Comme tu le sais…»
  36.  
  37. « Oh, je sens que tu vas encore me reparler de tes deux espagnols », la coupa Albert en maugréant.
  38.  
  39. « …Maria Leido et Felipe Amaro, seuls, sont venus à bout d’un gigantesque monstre marin. », poursuivit la capitaine en ignorant complètement cette intervention. « Comparativement, prendre le contrôle d’un bateau est une tâche aisée. »
  40.  
  41. « Bah, des histoires à dormir debout. Les monstres marins n’existent pas, il n’y a presque plus de pirates de nos jours, et nous allons nous faire tuer ou capturer en tentant un abordage. »
  42.  
  43. « Homme de peu de foi ! Voilà justement l’occasion de te prouver le contraire. »
  44.  
  45. Le second réticent suivit le regard de la jeune femme sur l’océan. En effet, droit devant, un point noir se détachait de l’horizon et grossissait à vue d’œil. Bientôt, il put distinguer deux éléments : la silhouette d’un imposant navire, et celle, plus petite mais plus élancée, d’une frégate qui le suivait de près. Les deux vaisseaux se dirigeaient droit vers eux.
  46.  
  47. « Ta cible n’est pas toute seule », fit-il simplement remarquer à sa capitaine.
  48.  
  49. « C’est bien la preuve qu’ils transportent quelque trésor. Autrement, quel bateau de commerce se ferait escorter par une frégate pleinement armée ? »
  50.  
  51. L’argument était censé, mais cela ne changeait rien à la dangerosité de l’entreprise que Charlotte lui proposait. Pourtant, il savait qu’il n’arriverait jamais à l’en dissuader. Il se contenta de lui répéter une phrase qu’il avait eu bien trop d’occasions d’énoncer ces dernières années :
  52.  
  53. « Si j’avais su, le jour où j’ai promis à ton père de veiller sur toi, que tu m’emmènerais dans des pétrins pareils… »
  54.  
  55. Elle ne répondit pas. Elle avait déjà l’air concentré. Il passa les minutes suivantes dans un silence inquiet, tandis que les deux navires continuaient de se rapprocher, révélant des dimensions qui ridiculisaient leur chétive embarcation. Lorsque le bâtiment de commerce fut à moins d’une encâblure, Charlotte commença à retirer ses bottes sans mot dire. Elle ôta également sa veste, sa besace et le sabre à sa ceinture. Puis elle se tourna vers son parrain et lui annonça simplement :
  56.  
  57. « J’y vais. Débrouille-toi pour faire diversion pendant quelques minutes. »
  58.  
  59. Avant qu’Albert ait eu le temps de protester, elle plongea dans l’eau d’un unique mouvement fluide. Il ne la vit même pas refaire surface, ne sachant où regarder parmi les flots agités. Il tenta de l’appeler pendant quelques instants, mais arrêta bien vite, conscient que c’était vain. Charlotte était une excellente nageuse, et plusieurs dizaines de mètres devaient déjà la séparer de lui.
  60.  
  61. En outre, son attention fut bien vite accaparée par le navire massif qui s’avançait vers lui de manière menaçante. Empoignant le gouvernail avec précipitation, Albert vira de bord pour protéger leur frêle embarcation de ce mastodonte. Le bateau des apprentis pirates se tenait à présent parallèle à l’énorme coque qui le dominait de toute sa taille, et les deux véhicules voguaient dans le même sens, à allure réduite. De l’autre côté, la frégate avait également ralenti son avancée, et les suivait légèrement en retrait. Une voix l'interpella sans ménagement depuis le haut bastingage :
  62.  
  63. « Eh, qu’est-ce que vous fichez ici ? Vous essayez de vous faire envoyer par le fond ou quoi ? »
  64.  
  65. Il mit ses mains en porte-voix et répondit avec le plus d’assurance qu’il put :
  66.  
  67. « Je sais très bien diriger mon bateau, merci ! »
  68.  
  69. Il réfléchit un moment, puis ajouta faute de mieux :
  70.  
  71. « Je suis Albert Treville, capitaine de l’Arbalète. Qui va là ? »
  72.  
  73. Il entendit quelques rapides délibérations, puis une voix grave, différente de la première, lui répondit :
  74.  
  75. « Hum, Jack Norrington, officier de sécurité de l’Elizabeth. Maintenant que nous avons fait connaissance, pouvez-vous m’expliquer ce que vous faites ici, et pourquoi vous battez pavillon noir ? »
  76.  
  77. Albert jura entre ses dents. Il avait complètement oublié ce fichu drapeau. En haut du mât, la tête de mort qui était peinte dessus semblait le narguer. Il s’adressa à l’homme avec une voix dont avait disparue toute trace d’assurance, et où ne s’exprimait qu’une profonde lassitude :
  78.  
  79. « Pour être honnête, officier, je ne saurais pas par où commencer. C’est une longue et affligeante histoire. »
  80.  
  81. ***
  82.  
  83. Pendant ce temps, Charlotte, qui avait émergée de l’autre côté de l’Elizabeth, s’employait à escalader les cordages qui couvraient le flanc du bateau. En un bond de chat, elle fut sur le pont, et s’effaça rapidement derrière un baril avant d’être repérée.
  84.  
  85. Délicatement, elle sortit le pistolet de son étui étanche, qu’elle avait gardé sanglé contre son ventre. Puis elle avança discrètement, glissant d’un angle mort à l’autre en direction du gouvernail. De toute façon, tous les hommes sur le pont étaient concentrés sur leur tâche, ou regardaient en direction de l’étrange embarcation qui avait fait intrusion. En moins d’une minute, Charlotte parvint devant le timonier, qu’elle gratifia d’un sourire éclatant tout en pointant le canon de son arme sur sa poitrine.
  86.  
  87. ***
  88.  
  89. « Pour la dernière fois, capitaine Treville, vous allez me dire où est votre équipage, et comment vous saviez quel chemin nous avons emprunté. »
  90.  
  91. Albert était désemparé. La conversation tournait court, et il ne trouvait rien à répondre à son sévère interlocuteur pour la faire durer plus longtemps – ou pour éviter d’être capturé et questionné.
  92.  
  93. Fort heureusement, avant qu’il n’ait eu l’occasion de bégayer une répartie, un puissant craquement retentit. À sa grande stupeur, l’imposant navire de commerce vira brutalement de bord, en direction de la frégate qui le suivait toujours.
  94. Norrington poussa un bref juron et s’élança vers la proue de l’Elisabeth. Mais en lieu d’intrus, il ne découvrit qu’un gouvernail étroitement ficelé pour forcer une manœuvre dangereuse, et un timonier qui se confondait en excuses paniquées et bredouillait des phrases incohérentes au sujet d’une furie et d’un pistolet.
  95.  
  96. De toute façon, il était déjà trop tard. Le lourd navire allait croiser la trajectoire du bâtiment militaire qui le suivait, et personne à bord de ce dernier n’avait eu le temps de réagir pour éviter le désastre.
  97.  
  98. Dans un concert de grincements, de craquements et de bruits sourds de bois brisé, les deux bateaux se percutèrent. Les hommes tombèrent à la renverse en criant. Des caisses de bois furent projetées dans les airs et des tonneaux dévalèrent le pont supérieur soudainement en pente. Un des mâts de l’Elisabeth se rompit dans un râle sinistre et s’abattit sur la frégate, mêlant sa voilure et ses cordages à ceux de l’infortuné navire.
  99.  
  100. Toujours appuyé au bastingage de l’Arbalète, Albert resta plusieurs minutes à contempler l’agitation chaotique qui s’était emparée des deux bâtiments. Puis une voix féminine le tira de sa fascination :
  101.  
  102. « Et voilà le travail ! »
  103.  
  104. Charlotte était là, assise sur le parapet. Elle dégoulinait d’eau de mer, mais arborait un sourire victorieux et brandissait un petit objet entouré de tissu.
  105.  
  106. « Comment… ? »
  107.  
  108. « Oh, rien de bien sorcier. Je me suis éclipsée dès que j’ai réussi à saboter la direction du gros navire, mais je suis restée à bord, bien cachée. Ensuite, j’ai trouvé le type qui avait l’air d’être le plus riche, et j’ai suivi sa réaction après la collision. Bien sûr, il est allé tout de suite s’assurer que son précieux cargo n’était pas abîmé. Et je n’ai pas eu trop de mal à le convaincre de me le céder », ajouta-t-elle malicieusement, en tapotant du pouce l’étui qui était accroché à son flanc.
  109.  
  110. Albert était sans voix. Manifestement, la jeune femme avait prévu tous ces détails à l’avance. Sans doute dès qu’elle avait aperçu le deuxième navire qui accompagnait sa "cible". Et tout s’était déroulé exactement comme elle l’entendait. Mais il ne pouvait quand même pas la féliciter. Cela ne ferait que l’encourager à tenter à nouveau ce genre de frasques.
  111.  
  112. « Mmh oui, d’accord. Et ce trésor, donc ? » demanda-t-il simplement.
  113.  
  114. Avec une fierté évidente, elle extirpa son trophée de son écrin de soie. C’était un objet lisse et carré, qu’Albert reconnut immédiatement.
  115.  
  116. « Une boussole ? On a risqué notre peau pour une simple boussole ? Elle n’a même pas l’air précieuse. »
  117.  
  118. « Ah, mais ce n’est pas un instrument ordinaire, cher second. »
  119.  
  120. Ne recevant qu’un sourcil haussé en guise de réponse, elle consentit à développer :
  121.  
  122. « Tu l’ignores peut-être, mais une boussole normale suit les lignes d’aimantation de la Terre pour indiquer le Nord. »
  123.  
  124. « Je sais comment fonctionne une boussole, merci. »
  125.  
  126. « …Celle-ci, en revanche, suit les lignes du temps. En d’autres termes, son aiguille pointe toujours vers les choses ou les gens qui ont le plus d’échos à travers les époques, ou même ceux qui ont la faculté de voyager dans le temps. Mais je sais que sur ce point, tu ne croiras que ce que tu verras, alors permets-moi de prendre la barre. »
  127.  
  128. ***
  129.  
  130. Une petite dizaine de jours plus tard, l’Arbalète arriva en vue d’une île à l’apparence sauvage. Avec des gestes plus théâtraux encore qu’à l’accoutumée, Charlotte déclama :
  131.  
  132. « Voici Ituan, l’île perdue. »
  133.  
  134. Elle pointa du doigt une immense coulée de lave qui fendait la jungle jusqu’à la mer, et s’était amalgamée en arrivant sur le rivage, formant un monticule poreux qui faisait comme une falaise percée d’innombrables grottes au-dessus de l’eau.
  135.  
  136. « Il y a plus de trois cent ans de cela, une éruption volcanique a emporté un navire de colons portugais qui mouillait dans l’anse. On raconte que c’est la magie des indigènes qui a invoqué ce feu destructeur. Mais surtout, on raconte qu’au cœur de la rivière de lave solide que tu vois se trouve le plus beau joyau du monde, celui qui porte en lui le pouvoir suprême. La Larme de Dieu. »
  137.  
  138. « Attends, je connais la Larme de Dieu. C’est une vraie gemme, et elle a été découverte en Inde il y a un peu plus de cent ans. Elle n’a pas pu passer trois siècles ici. »
  139.  
  140. « Le temps est un fleuve capricieux, Albert. Dis-toi simplement qu’il y a une deuxième Larme, ici, sous la roche volcanique. Et la boussole va nous y mener. »
Add Comment
Please, Sign In to add comment