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- Au premier abord, Retorn est une ville portuaire comme beaucoup d’autres. Au nord, les pontons sur lesquels s’alignent une kyrielle de petits navires de pêche cèdent la place aux quais industriels, habillés de grues et sillonnés de transports de marchandises. De l’autre côté, un large embarcadère est surmonté d’une affiche aux couleurs brillantes, vantant les mérites d’une excursion vers les îles qu’on devine au large. Le bateau de plaisance qui y mouille roule placidement sous la faible poussée des vagues brisées par la jetée. Pour y parvenir, le voyageur longe le marché aux poissons, et reste un moment distrait par la véhémence des vendeurs qui rivalisent d’enthousiasme travaillé. Quelques goélands planent avidement au-dessus de toute cette agitation, attendant l’occasion de chaparder ce qui fera le repas de leurs grisards nichés sous les mâchicoulis du fort.
- On peut passer quelques jours, peut-être une semaine à Retorn sans constater autre chose que la saine animation d’une vibrante cité littorale. Mais plusieurs fois par mois, sans régularité aucune, survient un étrange incident.
- Une tempête s’abat sur la ville ; mais de cette tempête, on ne peut ni voir le rideau de l’averse, ni sentir la violence des bourrasques. Aucun cumulonimbus ne vient assombrir le ciel. L’orage, malgré sa violence, n’existe que sous forme de sons. Un vent déchaîné hurle aux oreilles des passants, tantôt râle guttural et tantôt sifflement d’acier déchiré, sans que ceux-ci ne perçoivent le moindre souffle. Une pluie diluvienne s’épanche en roulements de tambour sur les auvents, et crépite en notes claires et saccadées sur les hautes vitres de l’hôtel-de-ville. Dans le port, un terrible grincement de bois à l’agonie émane des navires parfaitement immobiles. Au cœur de l’ouragan, on entend distinctement résonner le tocsin. Mais on peut constater qu’au sommet du beffroi, la lourde cloche n’a pas bougé d’un cheveu.
- Alors, chaque citoyen de Retorn s’interrompt et se tait. Tous, jeunes et vieux, affairés ou désœuvrés, dans les tavernes, derrière les étals ou au beau milieu de la rue, se tiennent coi, le regard dans le vague. Ils semblent attendre ou entendre quelque chose au sein de la tourmente. Rarement ai-je connu expérience plus perturbante que de voir cette foule, immobile, une expression absorbée sur chaque visage, écouter attentivement des bruits d’orage sous un soleil de plomb.
- On m’expliqua tout de même cette attitude insolite. Voyez-vous, à Retorn, presque tout le monde, homme comme femme, pratique un métier lié à l’océan. La ville ne compte que des pêcheurs, des dockers, des anciens marins devenus aubergistes et des anciennes capitaines devenues quincaillères. Et pour ces gens, il ne fait nul doute que la tempête invisible qui les hante fréquemment est une manifestation des esprits de naufragés. Ceux qui ont péri en mer racontent, à leur façon, par ces bruits d’ouragan désincarnés, les circonstances de leur trépas.
- À Retorn, chacun a un proche disparu dans les flots. Un père, une mère, un fils, un ami, une amante, un voisin. À l’heure où résonne le cyclone, tous écoutent les hurlements du vent, essayant d’y distinguer la voix qu’ils rêvent d’entendre une dernière fois.
- Oui, triste est l’histoire de cette ville. Mais comme tout drame, celui-ci n’est pas sans beauté. Quand vient le moment de prendre le large, les marins de Retorn disent à ceux qu’ils laissent sur l’appontement cette très jolie phrase :
- « Kin arsh’aoz pë eureo kleir ».
- « À demain, ou à l’heure de la cloche ».
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