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- « Ah, je ne suis peut-être pas un reptile de dix-huit mètres dont la carapace peut t’abriter, mais en tant que compagnon de route, j’ai mon utilité, promis. »
- « Haha, ah oui ? Et quelle est-elle ? »
- « Eh bien, en tant que guide, je ne me débrouille pas trop mal », répondit Francis avec un geste en direction du bosquet d’arbres le plus proche.
- Il montrait un étroit chemin qui se faufilait entre les troncs, et qu’il aurait été facile de manquer dans la pénombre naissante.
- « C’est facile de prétendre guider avec succès, si je ne sais pas où l’on va », rétorqua Ivan.
- Mais cette histoire de sentier forestier difficile à trouver lui évoquait quelque chose. Pour l’heure, il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus, alors il emboîta le pas à son ami. De toute façon, vu le peu de clarté, il n’avait pas le choix ; il ne voulait pas risquer de le perdre de vue.
- Le chemin faisait beaucoup de sinues en s’enfonçant dans la végétation. Autour d’eux, les prairies habillées d’arbres épars avaient laissé la place à un véritable bois, qui ne semblait pas affecté par la main de l’Homme. Les branches les plus entreprenantes dépassaient largement sur l’espace du sentier, et bien vite les deux hommes abandonnèrent l’idée de marcher de front.
- C’était un décor que le jeune Ivan aurait adoré, propice à l’aventure. Mais ce couvert diminuait encore la luminosité déjà déclinante. L’explorateur malgré lui avançait juste derrière son guide, balayant du regard l’espace entre eux pour éviter de se prendre les pieds dans une racine ou le T-shirt dans un rameau épineux. Mais il ne se plaignait pas. En cela, il avait conscience d’avoir nettement amélioré son état d’esprit depuis la matinée.
- À un moment, il lui sembla que les branches alentour avaient pris une forme régulière, comme si Francis et lui étaient passés sous une sorte de portique végétal. Ce n’était qu’une impression, qu’il ne prit pas la peine de vérifier, gardant les yeux rivés là où il posait les pieds par sécurité. Peu après, les deux hommes parvinrent à une clairière.
- « Nous y sommes », dit simplement Francis, de son ton le plus énigmatique.
- « Attends, je suis censé connaître cet endroit ? »
- « Tu le connais, mais tu n’y es jamais venu. Je me suis dit qu’aujourd’hui était le moment idéal pour te le faire découvrir. »
- Ivan attendit que son ami poursuive, qu’il lui explique ce que le lieu avait de si exceptionnel. Mais le baroudeur se contenta de poser son sac au sol et de s’asseoir en tailleur dans l’herbe.
- « Okay…qu’est-ce que je dois regarder ? » demanda finalement Ivan.
- « Rien, pour l’instant. La clairière ne se révèle que quand l’obscurité est totale. On a une bonne vingtaine de minutes devant nous, au moins. Allez, viens t’asseoir. »
- Avec un petit soupir contrit, Ivan obtempéra. Au moins, l’herbe n’était pas humide. De manière surprenante, elle diffusait même une légère chaleur, comme si elle avait emmagasiné l’énergie de la torride journée d’été. C’était agréable.
- « Bon, raconte-moi une histoire alors. Vingt minutes, c’est suffisant. »
- « D’accord. Je vais créer un peu d’ambiance pour celle-là. »
- Francis prit une lampe-torche à manivelle, la régla à un niveau minimal, et la posa dans l’herbe entre eux, faisceau vers le haut. La lumière l’éclairait par en-dessous, laissant des ombres marquées dans les creux de son visage. C’était tout à fait un cliché pour faire peur, mais un cliché efficace. Et puis, l’installation avait des allures de feu de camp, et tant qu’à parler de stéréotypes, Ivan n’aimait rien tant qu’une histoire racontée à la lueur du feu.
- « Cela s’est passé en Allemagne, dans une petite ville de Saxe. Une ancienne cité minière, qui avait su se reconvertir et se moderniser après l’épuisement des filons.
- J’étais venu pour enquêter sur la mort récente d’un employé de bureau, que l’on disait liée à une créature surnaturelle. La victime n’avait rien de spécial, c’était un col blanc comme tant d’autres, anonyme, sans casier judiciaire ni problème particulier. Il avait été retrouvé un matin, sur le quai de la rivière qui traversait la ville, asphyxié. Il ne s’était pas noyé, et ne portait aucune trace de lutte ; son système respiratoire avait, semble-t-il, simplement cessé de fonctionner. Il n’avait aucune prédisposition à ce genre de symptômes, et n’avait même aucune condition médicale notable. L’affaire avait été classée sans suite par la police, mais les rumeurs attribuaient la mort de l’infortuné à une créature du folklore local : l’Unsicht. »
- « L’invisible ? »
- « Non, ça c’est "unsichtbar". Faute de mieux, je traduirais le nom de l’entité par : le non-vu.
- Bref, quand je parvins en Saxe, la scène de crime avait bien sûr déjà été nettoyée. Le commissariat ne se montra pas des plus coopératifs. Ils ne me fournirent que les détails que je t’ai déjà mentionnés. Je me contentai de prendre quelques photos des lieux du crime supposé, et reportai donc mon attention sur la bibliothèque municipale, ainsi que les historiens et spécialistes de mythologie que je pus y rencontrer. Mes efforts furent récompensés : si je ne trouvai aucun détail sur l’Unsicht, je pus dénicher un autre décès, très ancien celui-là, dont on le rendait responsable.
- Il s’agissait d’une lavandière du XVIIIème siècle, et peintre à ses heures perdues. C’est justement ce hobby qui avait préservé sa mémoire à travers les âges : lorsqu’elle avait péri, on avait retrouvé dans son modeste logis un nombre impressionnant de tableaux. Ils étaient tous en parfait état, sauf un qui avait été complètement éventré, sans doute par frustration de la part de notre artiste autodidacte. Les habitants décidèrent de distribuer ses œuvres à tous ceux qu’elle avait connus. J’ai pu voir l’une de ces peintures, et je dois reconnaître que la brave dame avait du talent.
- À peu près au même moment, je commençais à me sentir mal. Je n’étais pas malade, non, mais sujet à des vertiges, et perpétuellement inquiet. J’avais l’impression persistante d’une présence près de moi. Peu à peu, les signes de cette paranoïa se firent plus tangibles : je croyais apercevoir du mouvement du coin de l’œil. Ou bien, dans le reflet de mon miroir, je voyais une ombre derrière moi, qui disparaissait au premier clignement des paupières. Ou encore, quand je m’éveillais le matin, et avant que mes yeux s’ajustent à la pénombre, une haute silhouette se tenait au bout de mon lit, puis s’estompait bien vite. Et ce n’étaient pas que des images subreptices : parfois une odeur âcre, parfois un son proche, beaucoup trop proche à mon goût.
- À mesure que je progressais dans mon enquête, mon angoisse allait grandissant. Je me retrouvai incapable de mener une conversation normale avec les habitants, ce qui n’était pas pour m’arranger. Je mangeais peu. Je dormais encore moins. Évidemment, j’étais hanté par l’Unsicht. Cela ne pouvait être que lui. Il savait que j’étais sur ses traces. Les apparitions de la créature se firent de plus en plus distinctes. D’une ombre informe, il devint une vague silhouette, puis un humanoïde aux contours flous. Il était grand, très grand – nettement plus de deux mètres – et son apparence était profondément perturbante. Une épaisse fourrure couvrait ses membres, sauf aux jointures, où seul l’os était apparent. Sur son maigre thorax, la peau était d’un gris translucide, laissant apparaître une cage thoracique brisée par endroits. Des pointes saillaient de ses épaules ; pas comme des épines, non, plutôt des excroissances osseuses qui protubéraient. Sa tête était grossièrement humaine, mais avec un faciès allongé, comme les premiers hominidés. La mâchoire inférieure était complètement manquante.
- Il fallait que je parte, loin de cette abomination, mais je ne pouvais pas être sûr que cela suffirait à m’en débarrasser. Sans doute me poursuivrait-il jusqu’en France, et où que j’aille. Je sentais confusément que mon meilleur espoir était de terminer mon enquête, pour comprendre la créature, et peut-être parvenir à briser la malédiction qui pesait sur moi. Je me jetai dans ces recherches avec l’énergie du désespoir, travaillant presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
- Enfin, un détail suffisamment important perça à travers la brume de peur et de fatigue qui encombrait mon esprit. Le téléphone de l’employé de bureau avait été retrouvé détruit. Complètement broyé, même. C’était là la seule dégradation que l’on avait observée. Je sus rapprocher cet élément de l’histoire du tableau éventré, et finalement les pièces du puzzle s’emboitèrent dans mon crâne fiévreux.
- Vois-tu Ivan, l’Unsicht ne tolère pas qu’on le représente. Le prendre en photo, ou même le peindre, est pour lui un crime passible de mort. Le col blanc avait dû le surprendre au retour du bureau, et le photographier avec son téléphone. Au même endroit, c’est-à-dire au bord de la rivière, trois siècles plus tôt, la lavandière au labeur l’avait aperçu, et avait décidé en rentrant chez elle de peindre cette curieuse créature. Tous deux en avaient payé le prix ultime. Et moi, le jour de mon arrivée, j’avais également pris quelques photos.
- Je revins dans ma chambre d’hôtel en courant, et fouillai frénétiquement parmi les clichés que j’avais fait imprimer. Je sentais que le monstre était là, dans la pièce. Il se rapprochait. Sa puanteur emplissait mes narines. Mais je ne devais pas regarder, je devais garder mes yeux sur les images, et trouver.
- Là. Sur l’une des dernières photos, on le voyait en partie. Il était de l’autre côté de la rivière, à moitié caché par le mur d’un entrepôt à l’abandon. Il se tenait debout, bien droit, ses bras trop longs pendant près de ses genoux décharnés. Il regardait droit dans l’objectif.
- Je déchirai immédiatement le cliché en plusieurs morceaux, puis brûlai le tout au briquet. Pour faire bonne mesure, je m’empressai également de détruire l’appareil photo. Immédiatement, je me sentis libéré. Plus de vertiges, plus de peur nauséeuse. Et surtout, plus de présence dans la pièce.
- Je rentrai en France. Après ça, mon vieux Ivan, tu penses bien que j’étais un peu refroidi quant à la recherche de créatures fantastiques. Mais cette histoire ne m’a pas totalement découragé. »
- « Attends, tu as bien dit que la peinture comptait aussi comme prise de vue pour l’Unsicht ? »
- « Oui. »
- « Et que c’était passible de mort par asphyxie ? »
- « Oui… »
- « Hum, dans ce cas, qu’en est-il du dessin ? »
- « Ivan, ne me dis pas que tu as… »
- « Ben, si. Depuis que tu as commencé à le décrire, je griffonne dans mon petit carnet en t’écoutant. »
- Francis était atterré. Son ami essaya de se justifier en riant :
- « Tu sais que j’adore les dessins au crayon, et depuis le début de la journée j’ai envie de représenter les créatures dont on parle. Alors, pour une fois qu’on est à l’arrêt et au calme, je me suis permis. »
- « Ivan, il faut que tu détruises ce dessin. Tout de suite. »
- « Quoi ? »
- Il observa son ami sans comprendre. Ce dernier avait l’air véritablement effrayé, comme s’il croyait en sa propre histoire. Il était pâle, et transpirait malgré la fraîcheur nocturne qui s’installait. Ivan connaissait la propension de son compagnon à la théâtralité, mais il ne le pensait pas capable de jouer la terreur de manière aussi réaliste.
- « Attends, Fra’, tu pars en délire là. L’Unicht est impressionnant, mais comme toutes nos créatures, c’est une histoire. Il est inventé. Ils sont tous inventés. »
- Francis reprit un peu de contenance avant de répondre gravement :
- « Si j’avais cette certitude, je ne pourrai pas te les raconter. »
- Qu’est-ce que c’était censé vouloir dire ? Ivan se sentait mal à l’aise. En partie à cause de l’angoisse de son ami, et en partie parce qu’il avait l’impression d’avoir trahi leur imaginaire commun en brisant l’illusion à voix haute. Mais ce malaise lui fit surtout perdre patience.
- « Eh bien, on va tester. Je garde le dessin », ajouta-t-il d’un air de défi, en brandissant le carnet.
- Avec une expression ironique, et en contrôlant au mieux sa voix tremblante, Francis répondit :
- « Entendu. On va voir. »
- Alors, Ivan se rendit compte que la forêt était devenue silencieuse. Normalement, la tombée de la nuit était l’occasion de beaucoup de déplacements d’animaux, et de cris occasionnels. Mais là, il n’y avait pas un son. Même les arbres étaient parfaitement immobiles.
- Une effluve âcre lui parvint. Il commença à s’inquiéter. Non, ce n’était pas possible. Il n’allait pas être dominé par son imagination, lui aussi. Il refusait de se laisser aller ainsi. À un endroit précis, le feuillage remua, et malgré tous ses efforts, son inquiétude grandit. Est-ce qu’il y avait vraiment une créature, là ? Ou juste un animal nocturne ? Est-ce que le pouvoir de suggestion de Francis lui faisait voir et sentir des choses ? Ou est-ce que c’était son propre pouvoir d’autosuggestion à l’œuvre ? Il entendit distinctement une brindille craquer, juste derrière la branche qui avait bougé. À présent, il était tout aussi effrayé, mais il voulait voir. Il voulait en avoir le cœur net. Pourtant, quand une haute silhouette humanoïde commença à transparaître à travers le rideau de feuilles, ce fut une autre partie de son cerveau qui reprit le contrôle, et qui déchira précipitamment la page du dessin.
- Bien évidemment, tous les évènements anormaux cessèrent. Même la forêt reprit doucement son activité sonore. Ou peut-être qu’elle avait toujours eu ce niveau de bruit mesuré, mais qu’il ne l’entendait plus à cause du bourdonnement dans ses oreilles, qui à présent s’estompait en même temps que sa peur.
- Ivan n’était pas contrit. Il se sentait même étrangement content. Il avait l’impression d’avoir retrouvé quelque chose qu’il avait depuis longtemps égaré. L’état d’esprit de son enfance, celui que Francis et lui avaient passé la journée à invoquer de leurs histoires, mais sans jamais vraiment le ressentir, avait finalement refait surface. L’enfant en lui était ce qui réagissait à la peur primale, et irraisonnée. Peut-être était-ce cela que son ami avait prévu depuis le début. Il se tourna vers Francis. Ce dernier était tout sourire, toute inquiétude disparue.
- « Pfiou », soupira-t-il avec soulagement. « J’avoue que tu m’as fait douter un moment, en gardant ton dessin. Allez, maintenant que les sensations fortes sont passées, place à un peu de beauté. Je pense que l’obscurité sera totale dans cinq minutes, alors ouvre bien les yeux. »
- Sans s’embarrasser du paradoxe qu’il venait d’énoncer, il éteignit la lampe.
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