Ivain

Jour 14 - Empty

Oct 16th, 2022
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  1. « C’est bien joli… Dans quelques années, je serai sûrement de cet avis. Mais parfois, la fatalité nous saisit à la gorge, et il n’y a rien à faire. Ce n’est pas par plaisir que je m’inflige ça, tu sais. C’est m’insulter que de croire que je me punis pour rien... »
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  3. Ses larmes séchées, Ivan avait retrouvé du poil de la bête, et Francis jugea bon de ne pas répondre aux paroles légèrement agressives que son ami lui adressait sans le regarder, les yeux fixés sur l’eau en contrebas.
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  5. « Tu veux que je te dise ? Je suis comme Aziz, tu as bien raison. Je sais pertinemment que je suis gentil, bienveillant, tout ce que tu veux. Et elle aussi l’est. Alors quoi ? Ce n’est pas ton histoire de route qui m’explique notre situation… On avait tout, bordel ! On en riait, au début, on se taquinait, à propos des gosses. Et puis ça a commencé à être un malaise indistinct entre nous, je sentais qu’elle en souffrait, mais elle ne disait rien, pour ne pas m’accabler, ne pas faire l’égoïste. Et quand c’est devenu criant, qu’aurait-on pu faire ? Moi en tout cas, je ne pouvais pas me résoudre à partir, ça nous aurait brisé le cœur ; mais c’était inévitable. Alors c’est elle qui l’a fait. Courageusement, sans doute… Mais elle s’est détestée pour ça, elle a tant pleuré devant moi, pendant que je comprenais, abasourdi et impuissant, que c’était la fin du nous. Et puis, moi aussi je l’ai haïe d’avoir fait ce que j’étais trop lâche pour ne serait-ce qu’envisager. Je sais que tu ne peux pas imaginer ce que ça fait, à t’entendre en parler si légèrement… Nous n’avions rien fait de mal, et pourtant nous nous sommes détruits. J’ai alors rêvé d’un monde nu, absolument silencieux, sans personne autour de moi, sans pensées importunes. Comme une planète déserte sur laquelle me poser, enfin libéré de tous ces maux que nos fonctionnements les plus intimes nous imposent jusqu’à la nausée. J’ai envié ce putain de chercheur d’or, sa jungle et son singe. J’ai même pensé à ma fin, Fra’… »
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  7. Il avait dit ces derniers mots en levant vers l’intéressé un regard sombre, empli du dégoût qu’il s’inspirait. Puis il se prit la tête entre les mains, se frotta les tempes jusqu’à la douleur, et soupira longuement.
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  9. « Désolé… Il fallait que ça sorte. C’était pas contre toi, ni contre ce que tu m’as dit. Merci, d’ailleurs. »
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  11. Francis lui attrapa l’avant-bras doucement, et le laissa se calmer, soulagé que cette épreuve soit passée. Un long moment passa, et finalement Ivan brisa le silence.
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  13. « Bon, tu es satisfait ? Est-ce-qu’on irait pas déjeuner, maintenant ? Je te raconte la prochaine en chemin. »
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  15. « J’espère que sur ta planète, la bonne bouffe t’aurait au moins un peu manqué. »
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  17. Ils pouffèrent, et repartirent le cœur un peu plus léger vers le sentier qui les ramènerait au village.
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  19. « Bon alors, mon histoire est assez étrange. On ne sait trop ni d’où elle provient, ni laquelle de ses nombreuses versions est la plus proche de la vérité.
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  21. Je vais donc te la faire à ma sauce :
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  23. Il y avait, il y a bien longtemps, un peuple dont le chef passa pour le plus grand conquérant qui soit. Il était grand et imposant, et portait sans cesse une monstrueuse armure de guerre pour afficher à la vue de tous son statut. On dit que sa seule présence pouvait calmer toute une foule déchaînée, et que sa voix forte conférait à ses mots le statut de loi. Il était, incontestablement, né pour régner. Ainsi, en quelques années seulement, il mena d’incessantes campagnes toutes plus audacieuses les unes que les autres, et son royaume s’étendit plus que n’importe quel autre avant lui. A l’instar de ces chefs de guerre antiques, on raconte que la seule frontière qu’il reconnaîtrait jamais, serait celle que forment les eaux infranchissables du bout du monde. Et, comme eux, il se proclama empereur, et ordonna qu’un culte lui soit rendu afin que nul être sur Terre n’ignore qui il était.
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  25. L’épisode qui nous intéresse aujourd’hui se déroula lors du siège d’une majestueuse cité aux murs d’un calcaire éclatant. Elle était riche, et bien défendue, bâtie comme elle l’était à la verticale, à flanc de colline, mais ses dirigeants firent l’erreur de prétendre résister à cet empereur venant de si loin. En quelques jours d’un siège intense, ses hautes murailles tombèrent, et l’armée conquérante, assoiffée de richesse et de sang, se déversa dans les larges avenues pavées.
  26. Comme à chaque fois qu’une ville tombe, d’ignobles événements que tu imagines sans peine eurent lieu, et pendant plusieurs jours la cité devint le chaotique terrain de jeu des plus basses pulsions de l’humanité.
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  28. Mais un matin, un chevalier solitaire se présenta aux portes. Il était grand, très grand, et son armure sombre, d’un curieux métal brossé, semblait très fine sur ses membres, lui conférant une allure de fragilité apparente. Son heaume intégral n’était percé que d’une simple fente pour les yeux, et une longue cape de laine noire battait derrière lui à chaque pas. Il portait à la main une longue épée droite, dépourvue de fourreau.
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  30. Il marchait calmement, et passa la poterne l’air de rien, profitant de la désorganisation des soldats. Il semblait indifférent, tant aux atrocités auxquelles il pouvait assister sur son chemin, qu’aux cris des ivrognes qu’il croisait, et qu’il repoussait sans ménagement quand d’aventure l’un d’eux tentait de l’arrêter. Au cours de sa montée vers les sommets de la ville, il eut parfois affaire à des groupes plus lucides, moins abrutis par la fièvre de la curée. Tous les témoignages relatent qu’il se défit de ces obstacles avec une facilité déconcertante, frappant toujours mortellement, économisant chaque geste superflu, progressant à une allure régulière.
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  32. Lorsqu’enfin il parvint en haut, l’alarme avait cette fois été donnée, et en pénétrant sous l’immense coupole d’un temple profané qu’avait choisi l’empereur pour fêter sa victoire, une troupe expérimentée et organisée l’attendait.
  33. Le chevalier ne marqua pas même une pause, le claquement métallique de ses pas résonnant sinistrement sur les dalles souillées et le long des hauts murs de marbre, clac, clac, clac, et les soldats donnèrent l’assaut. Tous trépassèrent sous les coups précis du grand chevalier, et lorsqu’enfin il se présenta face à l’empereur, pas un halètement d’effort ne sortait de la fente sombre du heaume.
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  35. Ce dernier avait assisté, sidéré, au massacre, incapable de bouger, comme tétanisé par cet homme qui semblait, par extraordinaire, plus imposant, plus implacable que lui. Lorsque le chevalier leva son bras, il tressaillit et leva les siens instinctivement, puis le temps s’arrêta. Le chevalier resta ainsi, immobile, et de son armure maculée de sang émana un chuintement lugubre, comme le bruit d’un vent léger passant sous une porte. Puis, sa tête pencha, pencha, et le heaume tomba au sol dans un fracas de tempête. A la place, il n’y avait rien. L’armure était vide, et elle aussi se disloqua en morceaux.
  36. Ainsi se déroula la première rencontre de l’empereur avec l’armure sans chevalier.
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  38. Il fit beaucoup pour que ces évènements restent secrets, déploya d’immenses moyens afin de retrouver le mage responsable de ce tour, sans succès. Le temps passa, et il oublia peu à peu ce jour dans le temple de la cité blanche. Mais l’armure sans chevalier ne l’avait pas oublié.
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  40. Lors d’un tournoi, on raconte qu’un participant particulièrement doué eut l’honneur de le rencontrer, et que de la même manière, lorsque son suzerain lui intima d’ôter sa coiffe pour recevoir ses honneurs, des nuées de moucherons en sortirent avant que l’armure du vainqueur ne s’affaisse au sol, absolument vide. Une autre fois, elle vint perturber une cérémonie officielle sous les yeux médusés d’une assistance prestigieuse, et finit criblée de lourds carreaux d’arbalètes, chaque impact sur le métal sonnant comme une lourde cloche.
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  42. Ironiquement, l’armure sans chevalier devint comme l’ombre du grand conquérant, on ne pouvait plus penser à lui sans penser à elle, et sa réputation, alimentée par le mystère autour de son origine et de ses objectifs, occulta même celle pourtant légendaire de l’homme…
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  44. Leur dernière rencontre eut lieu au cours d’un faste banquet donné par l’empereur dans son palais. Il avait depuis quelque temps ordonné qu’en son empire, désormais en paix car dépourvu d’adversaire, plus aucune armure ne soit forgée. Il avait fait détruire toutes celles que ses soldats possédaient, et régulièrement on châtiait les rares artisans qui osaient encore en produire. Seule la sienne subsistait, qu’il continuait à porter chaque heure de chaque jour, et ainsi il se pensait délivré de l’étrange malédiction de l’armure sans chevalier.
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  46. Pendant l’interminable repas, un avisé conseiller, qui le premier relata ces évènements, remarqua quelque chose d’étrange : l’empereur avait cessé de parler, la mine défaite, de la peur au fond des yeux. Bien vite, ses voisins eux aussi remarquèrent que quelque chose d’anormal se passait. Le conquérant invaincu ahanait, comme en plein effort, immobile sur son trône. Il devint rouge, grogna de rage et de frustration, puis finalement hurla, un cri monstrueux, déchirant, un cri de lutte à mort. Toute l’assemblée alors, les centaines d’invités attablés, tournèrent leur regard vers lui, stupéfaits. Il se leva, péniblement, par à coups, comme un vieillard rongé par la goutte, et leva son bras de la même manière, au bout duquel le gant de fer tenait fermement son couteau à viande. Son visage, perlé de sueur, semblait vouloir s’éloigner de la lame, comme pour échapper à la prison de métal dans laquelle il était enserré. Il cria à l’aide, et enfin quelques-uns comprirent ce qui se passait : ils accoururent, et se saisirent du bras de leur suzerain, mais rien n’y fit. Lentement, l’empereur plongea le couteau dans sa gorge, et même alors qu’un spasme équivoque mettait fin à son glorieux règne, il resta debout.
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  48. Tous à présent s’étaient éloignés du corps désormais sans vie, qui pourtant continuait à se mutiler. Finalement, la tête couronnée se dessella de son tronc, et de son bras libre, l’armure l’arracha par les cheveux et l’exhiba bien haut, à la vue de tous.
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  50. Puis, d’une démarche lente et régulière, conservant son trophée sanguinolent, elle s’en fut par la porte, et jamais on ne la revit…
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  52. Certains, depuis, ont prétendu que l’armure sans chevalier était la preuve criante de l’existence des spectres, mais je crois, personnellement, qu’elle est un tout autre genre de créature.
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  54. Vois-tu, je pense que l’armure sans tête est un vaisseau, un vaisseau vide. Armure, carapace, coquille si tu veux, d’acier ou de mots, que l’on assemble autour de soi, petit à petit, pour se protéger, et pour sembler être. Comme un double, exempt de défauts, de fragilité, que l’on présente à la face du monde : aucun esprit pour penser ; aucune volonté à briser ; aucune voix pour crier souffrance.
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  56. Tous sans exception, nous portons une armure sans chevalier sur nous, et son histoire nous rappelle de bien prendre garde : de ne jamais faire comme ce roi, qui la laissa grandir, grandir, jusqu’à ce qu’elle l’engloutisse tout entier. »
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