Ivain

Jour 8 - "Toad"

Oct 13th, 2023
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  1. « Tu veux sérieusement entrer là-dedans ? »
  2.  
  3. Ils se tenaient devant une masure biscornue à l’aspect rudimentaire. Elle semblait faire partie intégrante de la forêt environnante. Non seulement parce que son bois était rugueux et recouvert de mousse par endroits, mais surtout parce que sa forme farfelue épousait les ondulations du terrain. On l’aurait dit faite d’une matière malléable. La porte était une simple souche posée à la verticale devant l’ouverture. Aucune lumière ne transparaissait dessous malgré l’heure tardive, mais le garçon avait la conviction que la demeure était habitée.
  4.  
  5. « On n’a pas tellement le choix. Je t’ai dit qu’il allait pleuvoir des cordes cette nuit, j’en suis sûr. Le couvert des arbres ne sera pas suffisant pour nous éviter la pneumonie. Et c’est le seul abri à des lieues à la ronde. Le seul qu’on ait trouvé en tout cas. »
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  7. « C’est pour ça qu’il faut continuer à chercher. »
  8.  
  9. Lohim n’était lui-même pas très convaincu de sa proposition. Bien sûr, ce que disait le vieux était sensé. Et l’enfant avait pleine confiance en son étrange capacité à voir venir les orages. Il ne voulait juste pas se résoudre à pénétrer dans cette antre lugubre.
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  11. Le vieillard fit un pas en direction de la "porte". Mais avant qu’il n’ait pu lever l’autre pied, celle-ci roula sur le côté en grinçant de manière désagréable, révélant une vieille femme sur le seuil. Elle avait piètre allure : voûtée, échevelée, sa robe de lin souillée par endroits et sa peau marquée d’escarres. Elle regardait dans la direction générale des voyageurs, sans que ses yeux apathiques n’aient l’air fixé sur l’un ou l’autre. Ses bras ballaient étrangement sous elle. Un mince filet de salive tombait du coin de sa bouche pendante.
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  13. Elle resta un moment dans l’encadrure, sans mot dire, puis maugréa quelque chose d’inintelligible et tourna les talons. Elle n’avait fait aucun signe qui pût être interprété comme une invitation à entrer, mais elle avait laissé la porte ouverte. Par hospitalité ou par oubli sénile, le garçon n’aurait vraiment pas su dire.
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  15. Très tranquillement, Sven se dirigea vers la cabane.
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  17. « Attends, tu veux vraiment la suivre ? »
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  19. « Bien sûr. »
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  21. « Mais…c’est une sorcière ! C’est clairement une sorcière ! »
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  23. « Que penses-tu savoir des sorcières, jeune homme ? »
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  25. Cette réplique prit l’enfant au dépourvu. Machinalement, il emboîta le pas de son guide, et pénétra à son tour dans la masure. L’entrée était basse de plafond et sentait l’humus. Quelques pas plus loin, cette alcôve étroite donnait sur un cavité plus importante, plongée dans la pénombre, qui constituait le reste de la demeure.
  26.  
  27. La vieille femme était déjà dans cette "pièce", sa silhouette chétive à moitié mangée par l’ombre. Elle se déplaçait très curieusement, sans regarder où elle se dirigeait. Ses mouvements donnaient l’impression inexplicable d’être à la fois lents et saccadés. Un flux presque continu de sons gutturaux s’échappait d’elle. Certains de ces borborygmes donnaient l’impression d’être des mots, sans qu’ils soient jamais assez clairs pour être compris. D’autres n’étaient que de simples onomatopées. Une impression générale de complainte, ou de menace, se dégageait de cette litanie primitive.
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  29. Les voyageurs entrèrent dans la salle principale. Le sol était de terre ; non pas de terre battue, mais de l’humus frais de la forêt. Les racines d’un arbre voisin en saillaient en divers endroits. L’une d’entre elle émergeait d’un bon mètre, et l’occupante des lieux s’en servait manifestement comme d’un meuble de fortune, y ayant posé des bibelots et une étrange loupe. Plusieurs runes étaient peintes au sol, entre les racines, mais elles disparaissaient sous divers débris organiques. Le garçon ne savait pas si ces déchets avaient été laissés par la sorcière elle-même, ou s’il s’agissait de la flore et de la faune qui s’étaient invitées chez elle. Et il ne tenait pas à le savoir.
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  31. L’unique marque de civilisation en ces lieux était une bibliothèque au fond de la pièce. Elle était très bien fournie. Bravement, les étagères de bois noueux soutenaient sans fléchir les nombreux volumes qu’elles étaient contraintes de porter. Ces derniers étaient pour la plupart reliés de cuir, et tous dans un état impeccable. Cette sophistication paraissait presque saugrenue au vu du reste de la pièce, et de l’aspect extérieur du logis. Et de l’attitude de l’habitante.
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  33. Un mouvement attira l’œil de Lohim. Un crapaud venait de bondir par-dessus la racine la plus proche. Il se campa devant les visiteurs et les étudia attentivement de ses yeux vitreux. Derrière-lui, dans un recoin particulièrement obscur, un corbeau – lui aussi en liberté – écarta ses ailes et secoua mollement ses plumes. L’unique partie éclairée de la pièce était presque entièrement masquée par la courbe aberrante des murs de la cabane. Un halo de lumière blafarde y tombait d’une trouée dans le plafond. De ce que le garçon pouvait apercevoir, et d’après les gargouillements liquides qu’il entendait, il s’agissait probablement d’une sorte de laboratoire miniature.
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  35. Tout compte fait, il y avait beaucoup de vrai dans les histoires de sorcières qu’on lui avait contées plus jeune.
  36. En repassant devant ses invités, la vieille femme émit un grognement qu’ils interprétèrent comme une invitation à s’asseoir. Sven prit l’unique objet apparenté à un siège, en l’occurrence une grosse souche correctement poncée. Son disciple s’assit à même la terre moite. De son côté, la maîtresse des lieux s’affaissa sur une racine épaisse, devant un chaudron plein de tubercules et de champignons crus, qui reposait sur un foyer éteint. Elle entreprit de saisir les ingrédients un par un pour les enfourner directement dans sa bouche, sans cesser de marmonner des syllabes décousues.
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  38. Le vieil homme essaya d’exprimer sa gratitude à l’égard de leur hôtesse, sans causer la moindre variation dans le flux de grommellements. Ses tentatives d’entamer une conversations se soldèrent sur le même échec. Il décida finalement de rester silencieux, profitant simplement du confort relatif d’un toit et d’une position assise.
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  40. L’enfant, lui, était sur le qui-vive. Il ne pouvait se départir du malaise que lui inspiraient à la fois la demeure et son occupante. Même les animaux y contribuaient. Le corbeau, somnolent, produisait des croassements rauques dans son demi-sommeil. À l’inverse, le crapaud semblait de plus en plus agité, coassant avec vigueur à l’intention des nouveaux arrivants comme s’il souhaitait attirer leur attention, allant même jusqu’à bondir de manière irrégulière s’ils détachaient les yeux de lui.
  41.  
  42. Le gamin tourna tout de même le regard vers son compagnon, pour voir s’il partageait ne serait-ce qu’une once de son désarroi. Celui-ci observait distraitement une collection d’objets biscornus qui emplissaient une petite niche creusée dans le mur de la cabane. Faisant fi de la présence de la sorcière, il prit un assemblage de lanières garnies de plumes rousses et l’exhiba au garçon.
  43.  
  44. « Aha, je connais cela ! » annonça-t-il avec fierté. « C’est un enchevêtreur. Il permet à deux personnes d’abolir la frontière qui sépare leurs esprits. »
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  46. Avant de répondre, Lohim observa la vieille femme en coin. Elle avait levé des yeux curieux vers son compagnon lorsque celui-ci avait brandi l’artefact, mais s’en était bien vite désintéressée pour reporter son attention sur une nuée de mouches qui tournoyaient près du halo de lumière. Cela sembla la captiver complètement. Sans cesser de la surveiller, le garçon rétorqua à son guide :
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  48. « C’est donc un objet de sorcellerie. Tu ne vas pas me contredire maintenant. »
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  50. « Bah. Science ésotérique, magie noire, quelle importance. Je te montre une merveille, et tu t’attaches à des détails. »
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  52. L’enfant allait répliquer vertement, mais il fut interrompu par un bruit soudain du côté du laboratoire. Un clapotement sourd, suivi d’un dégagement de fumée qui n’en finissait pas. La vieillarde sauta sur ses pieds et gagna le recoin lumineux en quelques enjambées précipitées, plus étranges encore à voir que sa démarche habituelle. Ses marmottements avaient redoublé d’intensité, et on les entendaient clairement depuis l’autre bout de la pièce, bien qu’ils ne continssent toujours pas un seul mot compréhensible.
  53.  
  54. Comme s’il avait été gagné par l’inquiétude de sa maîtresse, le crapaud brailla ses bruits de gorge avec une véhémence renouvelée. Ses coassements étaient accompagnés de petits bonds frénétiques. Non…à bien y regarder, ce n’était pas de l’inquiétude. Les bonds formaient des motifs réguliers, et les cris de gorge semblaient vraiment être destinés spécifiquement au garçon, puis au vieil homme, puis de nouveau au garçon. On aurait dit qu’il tentait désespérément de communiquer.
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  56. Il y avait une sacrée barrière du langage entre eux. Sans doute la frontière la plus infranchissable en la matière. Mais alors…il considéra les lanières supposées magiques d’un air songeur.
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  58. Son compagnon suivit son regard, et déclara rapidement :
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  60. « N’y pense même pas. Tu m’as mal compris. L’enchevêtreur ne permet pas de lire les pensées, il permet de partager les rêves. Si tant est que les crapauds rêvent, celui-là n’est clairement pas en train de dormir. Loin s’en faut », ajouta-t-il à la vue du spectacle que donnait l’animal.
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  62. Lohim jeta un œil à la sorcière, qui étaient toujours bruyamment affairée à ses potions.
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  64. « Ça ne coûte rien d’essayer. »
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  66. Faisant fi de la protestation exclamée par le vieillard, il prit l’artefact, plaça un anneau de lanières autour de son front et l’autre sur le crâne du batracien, qui arrêta net son manège.
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  68. Le monde chavira. Autour de l’enfant, la pièce sembla perdre de sa consistance. Les murs, le sol et les personnes se fondirent en une bouillie de couleurs floues au sein de laquelle plus rien n’était reconnaissable. Dans ce gloubi-boulga chromatique, une voix résonna soudain. Une voix féminine, d’âge mûr, qui semblait provenir de partout à la fois, ou peut-être directement de l’esprit du garçon.
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  70. « Ainsi, tu souhaites partager mon cauchemar. Si cela peut t’aider à m’en débarrasser...Je peux même te montrer l’histoire depuis le début. »
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  72. À ces mots, l’environnement chaotique se transforma. Lentement, les formes retrouvèrent leurs contours, et la pièce réapparut. Seulement, elle avait drastiquement changé d’aspect : si les racines en sillonnaient toujours le sol, aucun débris organique n’était visible, et les runes semblaient fraichement peintes sur la terre meuble. Les œuvres d’art et objets divers étaient parfaitement rangés. Malgré l’espace réduit, il y avait une place pour chaque chose, et chaque chose était à sa place. Le bois lui-même avait évolué : lisse et dénué d’échardes, il donnait bien mieux l’illusion de constituer un mobilier. Il y avait aussi une grande variété de plantes, du simple bourgeon à l’arbuste solide, en pot ou poussant à même l’humus qui tenait lieu de sol. Le lierre formait une sorte de guirlande décorative sur toute la circonférence du plafond.
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  74. Mais surtout, les occupants de la pièce n’étaient plus les mêmes. Le vieux avait disparu ; à sa place se tenait une belle femme d’une petite soixantaine d’années, lisant attentivement un vieil ouvrage relié de cuir. Le garçon mit très longtemps à se rendre compte qu’il s’agissait de l’ermite dépenaillée qui lui avait ouvert la porte. Et même alors, une partie de lui n’arrivait pas à se convaincre qu’il s’agissait d’une seule et même personne. Sa robe de lin grossière et maculée de taches avait laissé place à une soierie bien plus fine, à la coupe élégante, qui semblait être confortable sans rien sacrifier à l’esthétique. Sa peau ne portait plus aucune plaie ni marque autre que des simples rides. Ses cheveux argentés étaient attachés en un chignon peu serré mais dénué du moindre épi. Elle portait des lunettes ovales et quelques bijoux discrets faits de bois et d’ambre.
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  76. De fait, elle ne donnait plus du tout l’impression d’être une sorcière. En tout cas pas une sorcière telle que l’imaginait Lohim, dont la vision s’approchait beaucoup plus de la géronte inquiétante et presque inhumaine qu’il avait rencontrée. On aurait dit une bibliothécaire, ou une académicienne en fin de carrière. Le crapaud était accroupi placidement à ses pieds. L’oiseau n’avait pas quitté son perchoir. Toute la scène respirait la quiétude, éclairée par la chaude lumière d’une demi-douzaine de bougies.
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  78. La voix retentit de nouveau dans la tête du garçon. C’était celle de la maîtresse des lieux, bien sûr.
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  80. « Ah, n’avais-je pas fière allure à l’époque ? Une sorcière au sommet de son art et de sa superbe. Mais nous ne sommes pas ici pour admirer ma prestance passée. Je dois te raconter la suite. »
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  82. Sa voix était agréable. Son timbre était chaud et grave, presque…soyeux. Il n’avait rien avoir avec les grognements qu’elle avait proférés avant que le garçon utilise l’enchevêtreur.
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  84. « Ce qui s’est passé est finalement très simple : je menais une vie délicieuse, tournée vers le savoir, consacrée à l’herboristerie, la chimie et l’étude des arcanes anciennes. Une nuit j’ai été punie de cette relative insouciance par un cauchemar des plus vils. J’ai rêvé que j’étais dans le corps d’Alcibiade, mon crapaud de compagnie. Et qu’inversement, il habitait le mien. Le pire aspect de cette ordalie n’était pas le calvaire de devoir me déplacer sous la forme d’un batracien de douze centimètres. C’était la mortification de voir mon corps agir de la plus grotesque des manières, et en subir les conséquences.
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  86. Dans ma peau, Alcibiade s’est nourri de tout ce qui lui passait sous la main, s’est infligé une multitude de blessures, a laissé mourir toutes mes plantes et a condamné mon logis et ma garde-robe à un état de véritable délabrement. Je crois que le plus triste était de l’entendre essayer de se servir de mes cordes vocales. »
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  88. À mesure qu’elle racontait tout cela, l’environnement de Lohim évoluait pour montrer les évènements en accéléré. La pièce se détériora à vue d’œil, et la silhouette en son centre se flétrit et se voûta.
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  90. « Je savais qu’il ne s’agissait que d’un rêve, mais cela m’était tout de même douloureux. Je suis sûr que vous le comprenez. »
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  92. « Oui oui, je comprends », répondit impatiemment le garçon, sans se rendre compte qu’il s’adressait à une voix dans sa tête.
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  94. « Mais ensuite ? Qu’est-ce qui s’est passé quand vous vous êtes réveillée ? Comment le rêve est-il devenu réalité ? »
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  96. La sorcière resta un moment interdite.
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  98. « Mais…je ne me suis pas réveillée. Mon rêve dure toujours, et depuis un long moment il me semble. Tandis que j’étais prisonnière de cette peau verte et visqueuse, je vous ai vus entrer dans ma demeure à l’abandon. C’est quand votre compagnon a brandi l’enchevêtreur que j’ai compris que l’un de vous avait dû l’utiliser dans la vie réelle, au moment de s’endormir, pour rejoindre mon cauchemar. Dans l’intention de m’en libérer, je l’espère », ajouta-t-elle avec un regard inquisiteur.
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  100. « Mais pas du tout ! Je ne suis pas en train de dormir moi. Ce que vous appelez le rêve, la cabane délabrée et tout, c’est ma réalité ! »
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  102. « Ah ».
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  104. La déception dans la voix de la vieille femme était palpable.
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  106. « C’est donc que je vous ai rêvés, vous aussi. Vous ne me serez d’aucun secours. »
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  108. « Vous mentez ! »
  109.  
  110. Lohim fut lui-même surpris de la violence de sa réaction. Il avait crié sa réponse, les larmes aux yeux. Il était effrayé que la sorcière pût avoir raison.
  111.  
  112. Alors, il courut vers la porte de la cabane et sortit dans l’air nocturne, sans se retourner. Il pleuvait. Il continua à courir, même sans avoir pu trouver le chemin que son compagnon et lui avaient emprunté pour venir. Il continua à courir, même alors que les buissons épineux lui griffaient les mollets et agrippaient ses chevilles au risque de le faire chuter. Il continua à courir, tout droit, entre les troncs, sous les feuilles chargées de pluie. Les arbres se détachaient à peine de l’obscurité ambiante. Finalement, il buta sur une racine particulièrement sournoise et s’étala de tout son long dans les fougères. Il resta là un moment, allongé face dans la boue, attendant de reprendre son souffle. L’eau ruisselait sur sa nuque dégarnie.
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  114. Il s’assit contre le tronc le plus proche, soupira longuement, et rit de sa propre bêtise. Son rire sonnait faux à ses oreilles, et il le laissa mourir sous les mille petits bruits de la faune nocturne.
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  116. Il entendit quelque chose écarter les fougères tout près de lui. Il plissa les yeux. Une paire de bottes. Il leva les yeux. C’était le vieux, qui le regardait avec désapprobation.
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  118. « Que tu te sentes mal dans la cabane tordue, je veux bien. Mais rien ne t’obligeait à partir en courant comme ça. Surtout à partir sans ton sac. J’ai dû porter les deux en te cherchant. Hors des sentiers. Et en pleine nuit. Heureusement que tu as tracé tout droit. »
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  120. « Sven, dis-moi…est-ce que tu as vu…la vieille m’a dit… »
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  122. Enfin conscient de l’émoi de son compagnon de route, le vieillard tentait de discerner une question dans ses balbutiements. Mais rien ne venait.
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  124. « Non, laisse tomber » déclara finalement le garçon. « Merci pour mon sac. »
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  126. Le vieil homme lui tendit la main, essuya la glaise qui maculait son visage, et lui offrit un petit sourire de réconfort. Ils repartirent en quête d’un abri.
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