SHARE
TWEET

Untitled

a guest Feb 14th, 2020 98 Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
  1. III / Les expériences combattantes
  2. L
  3. es historiens ont mis du temps à s’intéresser aux combattants
  4. de la Grande Guerre. Dans les années 1920 et 1930, leurs livres
  5. ont d’abord été consacrés à une histoire militaire traditionnelle,
  6. racontant les batailles menées par les généraux et les mouve-
  7. ments des unités. Ces récits de guerre laissaient de côté l’essen-
  8. tiel de celle-ci : l’expérience de millions d’hommes confrontés à
  9. la mort et à la guerre industrielle dans l’univers des tranchées.
  10. C’est d’abord par le roman et le témoignage que ces réalités ont
  11. été transmises, pour être ensuite étudiées par les chercheurs (voir
  12. encadré, p. 46).
  13. L’univers du front
  14. Il n’existe pas d’expérience unique des combattants de la
  15. Grande Guerre. L’étendue des fronts a multiplié les situations de
  16. combat : guerre de montagne dans les cols enneigés des Alpes
  17. et des Vosges, guerre confinée des sous-mariniers, guerre
  18. d’embuscade dans les Balkans et au Proche-Orient, guerre
  19. enterrée et industrielle dans les tranchées de France et de
  20. Belgique. Mais ce front ouest, qui concerne la grande majorité
  21. des combattants occidentaux, est lui-même marqué par une très
  22. grande diversité.
  23. Une guerre de tranchées
  24. Structure du « système-tranchées ».
  25. —Lecreusementetle
  26. perfectionnement des tranchées, à partir de l’automne 1914,
  27. donnent naissance à un cadre spatial original qui conditionne
  28. l’expérience des combattants. Ce « système-tranchées » [Cochet,2006 ; Cazals,
  29. in
  30. Offenstadt, 2004] est d’abord constitué des
  31. premières lignes, occupées en permanence par les soldats chargés
  32. de les défendre. On y trouve donc des emplacements pour le tir
  33. des fusils, des mortiers et des mitrailleuses, ainsi que des « petits
  34. postes » avancés où sont placés des guetteurs chargés de déceler
  35. dans l’obscurité d’éventuelles attaques. Ces tranchées, dont le
  36. tracé sinueux vise à protéger les hommes des explosions et des
  37. tirs d’enfilade, sont aussi défendues par les fils de fer barbelés que
  38. les soldats installent, la nuit, au-devant du parapet. Elles diffèrent
  39. suivant leur emplacement géographique et la nature des sols : aunord du front, l’humidité rend les tranchées moins solides que
  40. dans la craie de Champagne, où les armées utilisent les cavités
  41. naturelles comme abris (« Caverne du Dragon »).
  42. Depuis cette première position subissant quotidiennement des
  43. tirs, on communique vers l’arrière par des « boyaux » qui rejoi-
  44. gnent les tranchées de deuxième et troisième ligne, où des
  45. troupes sont également disposées, un peu mieux installées, afin
  46. d’effectuer la relève des soldats au feu et d’intervenir en cas
  47. d’offensive à repousser. Plus loin, on trouve les zones du « front
  48. arrière » et de l’« arrière-front », où l’on peut enfin se tenir en
  49. terrain découvert malgré les bombardements fréquents. C’est là
  50. que se trouvent les batteries d’artillerie, les cuisines, les dépôts de
  51. matériel, les états-majors et leurs services, les points d’arrivée du
  52. réseau ferré, ainsi que les baraques et villages à demi aban-
  53. donnés servant de cantonnements aux troupes. Les soldats
  54. connaissent généralement une alternance qui les conduit à une
  55. semainede«repos»(consistanttropsouventàleursyeuxen
  56. exercices et en corvées), puis une semaine en position de réserve,
  57. après une semaine en première ligne. Ce rythme répétitif est
  58. rendu très irrégulier par les combats. À la fin 1918, l’épuise-
  59. ment des effectifs ne permet plus à l’armée allemande d’assurer
  60. ce roulement.
  61. Des affectations différenciées.
  62. — La géographie du front induit
  63. une différenciation des individus par la fonction, l’arme et le
  64. grade. En effet, seuls les soldats de l’infanterie habitent réelle-
  65. ment les tranchées de premières lignes. Ces fantassins ne sont
  66. qu’une partie des militaires : autour de la moitié des 8 millions
  67. de mobilisés en France sur toute la durée du conflit ;
  68. 1 477 000 hommes en juillet 1916. Avec 22 % de morts, leur
  69. guerre est très différente de celle des artilleurs (8 %), des hommes
  70. du Génie (6 %) et de ceux qui sont affectés dans les services (3 %).
  71. Cette nette inégalité devant la mort traduit des inégalités sociales
  72. [Maurin, 1982 ; Loez,
  73. in Matériaux pour l’histoire de notre temps
  74. ,
  75. 2008 ; Mariot, 2013]. Pour servir les canons et aménager les tran-
  76. chées, l’artillerie et le Génie recrutent des soldats plus qualifiés
  77. dans le civil, tandis que ceux qui ont de réelles compétences,
  78. pour l’écrit en particulier, peuvent plus facilement se faire
  79. affecter dans des bureaux, loin du feu : l’armée a aussi besoin de
  80. greffiers, de traducteurs, de comptables et de contrôleurs du cour-
  81. rier bien abrités.
  82. Ces éléments dessinent un fait majeur, non seulement pour
  83. la France mais aussi pour les autres belligérants : les soldatsd’infanterie qui affrontent le plus durement l’expérience de
  84. guerre sont issus des couches sociales les plus dominées. En
  85. Russie et en Autriche-Hongrie, on peut ainsi parler d’armées de
  86. paysans. La composition des armées allemande, britannique et
  87. française est plus complexe, reflet de sociétés plus différenciées
  88. qui doivent en même temps assurer une mobilisation indus-
  89. trielle : de nombreux ouvriers sont affectés dans les usines de
  90. guerre, et beaucoup de fonctionnaires et de cheminots sont restés
  91. à l’arrière. On trouve ainsi dans les tranchées un très grand
  92. nombre de petits employés et de domestiques aux côtés d’une
  93. masse de travailleurs manuels, urbains et surtout ruraux.
  94. Alors que les soldats les plus âgés sont affectés dans l’armée
  95. « territoriale » et à des tâches moins dangereuses comme la
  96. surveillance des gares (du côté allemand, 2 millions d’hommes
  97. appartiennent à la
  98. Besatzungsheer
  99. stationnée à l’intérieur des
  100. frontières), les soldats des tranchées sont surtout des hommes
  101. jeunes, nés dans les années 1890. Ils apprennent malaisément à
  102. affronter une guerre imprévue.
  103. Un cadre protecteur mais oppressant.
  104. — La guerre des tran-
  105. chées, aussi effrayante soit-elle, est bien moins meurtrière que
  106. les épisodes de guerre de mouvement de l’été 1914 et de l’année
  107. 1918, durant lesquels les combattants sont frontalement exposés
  108. aux tirs. Mais si les tranchées protègent en partie les soldats, c’est
  109. au prix de l’enfermement dans un cadre désespérant [Cazals et
  110. Loez, 2010 ; Cochet, 2006].
  111. Celui-ci est d’abord marqué par des conditions matérielles très
  112. précaires. Dans les « forteresses de terre » des tranchées [Watson,
  113. 2008], les explosions, la pluie et l’humidité transforment le sol en
  114. boue. C’est la « glaise tenace » évoquée en 1915 par l’historien
  115. Marc Bloch, alors sergent, qui colle aux armes et aux vêtements,
  116. qui alourdit les godillots des Français et le kilt des Écossais, qui
  117. gèle les membres (les médecins parlent de « pied des tran-
  118. chées ») et engloutit quelquefois irrémédiablement des combat-
  119. tants au hasard des accidents du terrain. Il faut donc en
  120. permanence travailler pour étayer, remblayer, consolider les
  121. parois. À ce labeur incessant s’ajoutent la pose des barbelés et
  122. aussi le creusement des abris et des « feuillées » (latrines), qui font
  123. des premières lignes un univers de rude travail manuel.
  124. Un signe encore plus net de la régression des conditions de
  125. vie que connaissent les fantassins est la présence de parasites : en
  126. plus des démangeaisons que provoquent les puces, les poux et
  127. la vermine, il faut chasser les innombrables rats qui infestent les
  128. L
  129. A
  130. G
  131. RANDE
  132. G
  133. UERRE
  134. 48
  135. lignes, empêchent de dormir, dévorent les provisions et s’atta-
  136. quent même aux cadavres. Car la vie en première ligne est avant
  137. tout marquée par la présence et le risque de la mort. On doit
  138. vivre avec les corps de soldats restés au-devant du parapet qu’on
  139. n’a pas pu aller chercher, et avec les débris humains qu’un écla-
  140. tement d’obus découvre tout à coup dans la paroi d’une tran-
  141. chée. Le risque est permanent : en dehors même des attaques
  142. et des grandes offensives, il faut subir les tirs des fusils depuis
  143. les lignes adverses, visant certains passages moins bien abrités
  144. où il faut penser à se courber ; prendre garde aux accidents (ébou-
  145. lements des abris, explosions de grenades...) et faire face aux
  146. bombardements.
  147. Combattre et subir la violence
  148. Sous les obus.
  149. — La structure du front induit toute une gradation
  150. des formes de combat. L’artillerie est devenue l’arme essentielle.
  151. Ses tirs, destinés à préparer les offensives, à vider les tranchées ou
  152. à épuiser, « user » et tuer les fantassins adverses, sont respon-
  153. sables d’environ 70 % des morts de la guerre. Les obus tuent par
  154. leur explosion directe, par les éclats tranchants qu’ils projettent
  155. et par l’ensevelissement qu’ils provoquent. La terreur que tous les
  156. témoignages évoquent lors d’un bombardement prolongé tient
  157. à la douleur physique des secousses, du bruit qui endommage
  158. les tympans, à la perspective des blessures épouvantables dont
  159. chacun a pu être le témoin et au sentiment de complète impuis-
  160. sance alors éprouvé face à ces « orages d’acier » (Ernst Jünger).
  161. La violence de la guerre est ainsi, avant tout, une violence
  162. stationnaire pour les fantassins cloués au sol par les tirs d’artil-
  163. lerie qui peuvent déchiqueter leur corps. Il faut y ajouter les effets
  164. spécifiquesdelaguerredesgazetdelaguerredesmines.On
  165. nomme ainsi les explosifs placés dans des cavités creusées sous
  166. la tranchée adverse. Certains secteurs s’y prêtent plus particuliè-
  167. rement, comme la butte de Vauquois, en Argonne, qui connaît
  168. cinq cent vingt explosions sur la durée de la guerre. On ne peut
  169. guère s’en défendre, sauf à déceler le son du creusement des
  170. galeries.
  171. Attaques et « coups de main ».
  172. —Lerythmeetl’intensitédes
  173. bombardements sont accrus entre 1914 et 1918, et au cours de
  174. chaqueannéelorsquevientlemomentdesoffensives.Pour
  175. conquérir du terrain, les combattants doivent alors sortir,
  176. s’élancer à l’assaut des lignes adverses, espérer que leur artillerie
  177. L
  178. ES  EXPÉRIENCES  COMBATTANTES
  179. 49
  180. ait réussi à détruire les fils de fer et à réduire au silence les mitrail-
  181. leuses. Le moment de l’attaque est redouté en raison des pertes
  182. très élevées qui y sont toujours associées, soit au sortir de la tran-
  183. chée, soit dans les combats suivant la prise des objectifs, soit
  184. encore lors des contre-offensives que subissent les assaillants
  185. survivants et épuisés par leur avance. En avril 1917, après
  186. l’attaque sur Craonne, un témoin évoque ainsi « la grande tache
  187. bleu horizon de centaines de cadavres amoncelés au même
  188. endroit » [Offenstadt, 2004, p. 205].
  189. En dehors même des grandes batailles impliquant des cen-
  190. taines de milliers d’hommes sur plusieurs mois comme à Verdun,
  191. il faut mener de petites opérations propres à chaque secteur, les
  192. patrouilles nocturnes de reconnaissance et les « coups de main »
  193. à dimension limitée qui visent à prendre des prisonniers. Au
  194. total, la violence interpersonnelle directe reste, sur le front ouest,
  195. peu fréquente. Elle peut être le fait de groupes spécifiques,
  196. chargés du « nettoyage » des tranchées lors des attaques. Même
  197. dans ce cas, le recours à l’arme blanche est très marginal (moins
  198. de 1 % des pertes [Prost, 2004]).
  199. Dans un tel cadre, précaire, violent, mortifère, l’expérience des
  200. tranchées apparaît comme une épreuve quelquefois insoute-
  201. nable. En Allemagne, on compte 613 000 soldats traités pour
  202. troubles psychiques durant le conflit, soit environ un dixième
  203. des combattants [Watson, 2008 ; Bessel, 1993], chiffre sans doute
  204. minoré par la difficulté à faire reconnaître le trauma par la
  205. psychiatrie du temps dont les outils conceptuels (« obusite »,
  206. shell-shock
  207. , « hystérie ») sont inadaptés et qui tend à soup-
  208. çonner les soldats de couardise [Bianchi, 2001 ; Lerner, 2003 ;
  209. Bogousslavsky et Tatu, 2012 ; Viet, 2012]. Plus largement, les
  210. séjours en première ligne conduisent à l’épuisement physique
  211. (on n’y trouve généralement qu’un mauvais sommeil, de jour,
  212. entrecoupé de tirs et d’alertes, roulé dans une couverture) et
  213. mental. Dans ce contexte, la ténacité des combattants est remar-
  214. quable. Elle s’explique par les capacités d’adaptation des indi-
  215. vidus et le renforcement des liens sociaux.
  216. Apprentissages et adaptations
  217. Apprendre à faire la guerre
  218. Les historiens britanniques discutent de la « courbe d’appren-
  219. tissage » qu’aurait connue l’armée, idée selon laquelle les pertes
  220. L
  221. A
  222. G
  223. RANDE
  224. G
  225. UERRE
  226. 50
  227. désastreuses des volontaires inexpérimentés dans les premières
  228. années de la guerre auraient, au fond, été utiles pour former les
  229. unités aguerries qui l’emportent en 1918 [Prost et Winter, 2004].
  230. Si cette thèse relativise à l’excès les erreurs des généraux, elle
  231. illustre toutefois de réels processus de professionnalisation au
  232. cours de la guerre [Morton, 2005 ; Cochet, 2006].
  233. Les fantassins apprennent ainsi à se repérer sur les champs de
  234. bataille dévastés [Offenstadt, 2004], savent reconnaître, à leur
  235. son, le calibre des obus, leur type et leur provenance, et parvien-
  236. nent à se plaquer au sol pour éviter les « torpilles » que lancent,
  237. très en hauteur, les mortiers de tranchées. Certains deviennent
  238. des tireurs d’élite, récompensés pour leur adresse [Ashworth,
  239. 1980]. Lors des attaques, ils acquièrent plus de savoir-faire quant
  240. au maniement des armes, des mitrailleuses en particulier, et
  241. davantage de mobilité au sein de petites unités semi-auto-
  242. nomes (demi-section d’infanterie) qui se généralisent à la fin de
  243. la guerre.
  244. Ces apprentissages se doublent de différentes formes d’adapta-
  245. tion psychologique. D’un côté, devant la présence de la mort et
  246. des blessures, il faut s’endurcir, devenir insensible, afficher une
  247. fausse gaieté et les signes extérieurs du courage masculin, en
  248. bannissant larmes et tristesse — du moins sous le regard des
  249. autres, dans l’« espace public » du front [Loez,
  250. in
  251. Cazals
  252. et al.
  253. ,
  254. 2005]. Mais beaucoup développent un rapport fataliste à la
  255. violence de guerre, ce qu’illustre l’idée répandue dans les troupes
  256. anglo-saxonnes qu’existe « une balle marquée de son nom »,
  257. façon de dire qu’on ne dispose pas de son sort. On espère cepen-
  258. dant être protégé, par toutes sortes de pratiques religieuses et
  259. superstitieuses, comme le fait de porter de petites médailles
  260. bénites avant de monter à l’assaut [Watson, 2008].La recherche de la normalité
  261. Le recours à des formes de piété populaire aux tranchées
  262. illustre la nécessité, pour les combattants, d’y reconstituer une
  263. forme de normalité permettant d’endurer l’épreuve. Cela passe
  264. par le souci de l’approvisionnement en alcool et en nourriture.
  265. Les rations sont peu équilibrées mais généralement suffisantes, et
  266. plus carnées que dans la vie civile (grâce au « singe », nom donné
  267. à la viande en conserve). L’alcool fort aide parfois à surmonter
  268. « coups durs » et dépression. Surtout, les repas pris en commun
  269. [Duffett, 2012] et les efforts pour acheminer aux lignes une soupe
  270. L
  271. ES  EXPÉRIENCES  COMBATTANTES
  272. 51
  273. chaude, du vin et du café ont une grande importance dans le
  274. maintien de la solidarité combattante.
  275. Il existe aussi au front des moments de calme relatif, qui
  276. permettent de s’adonner à des activités visant, de même, la
  277. reconstruction d’une forme de normalité. Dans les secteurs tran-
  278. quilles, et lorsqu’ils sont en arrière ou au repos, de nombreux
  279. combattants fabriquent des objets (bagues, briquets, croix, vases,
  280. coupe-papier...) en réutilisant des matériaux militaires et des
  281. douilles d’obus [Saunders, 2003 ; Desfossés
  282. et al.
  283. , 2008]. Cet arti-
  284. sanat de tranchées, auquel nombre de soldats sont préparés par
  285. leurs métiers civils, permet aussi d’améliorer le quotidien, en
  286. aménageant un peu mieux un abri ou un boyau, ou en vendant
  287. les « souvenirs » ainsi produits.
  288. Les moments libres sont aussi consacrés à l’écriture, pour soi
  289. ou ses proches, et aux divertissements. Dans l’arrière-front,
  290. tandis que des gradés composent de petites gazettes impropre-
  291. ment nommées « journaux de tranchées », les soldats jouent aux
  292. cartes ou tentent d’améliorer l’ordinaire par le braconnage. Les
  293. armées britannique et des dominions accordent une grande
  294. importance à la transposition, au front, de la « culture popu-
  295. laire » [Fuller, 1990]. Elles organisent des matchs de football et
  296. des spectacles, invitant même de célèbres artistes de music-hall :
  297. en 1917, le spectacle d’Harry Lauder attire 5 000 soldats à Arras
  298. [Roshvald et Stites, 1999]. En France, malgré la participation de
  299. Sarah Bernhardt, le Théâtre aux armées peine à susciter le même
  300. enthousiasme.
  301. Un des aspects les plus importants de ces efforts pour recons-
  302. truire un équilibre au front concerne la mort. Parce que le conflit
  303. suscite des morts plus nombreux que ce qu’on imaginait, et que
  304. les destructions corporelles sont plus graves, les efforts des survi-
  305. vants se développent pour assurer à chacun une digne sépul-
  306. ture et pour identifier correctement (grâce à des objets tels que la
  307. plaque individuelle en fibre ou en métal que porte chaque soldat)
  308. les décédés. À la mort d’un camarade, si l’intensité des combats le
  309. permet, on improvise une messe ou une petite cérémonie funé-
  310. raire. Ses proches feront le nécessaire pour informer sa famille,
  311. tentant d’atténuer la peine en précisant dans leurs lettres qu’il
  312. « n’a pas souffert », donnant à chaque fois que c’est possible
  313. l’emplacement exact de sa tombe [Hardier et Jagielski, 2001 ;
  314. Desfossés
  315. et al.
  316. , 2008].
  317. L
  318. A
  319. G
  320. RANDE
  321. G
  322. UERRE
  323. 52
  324. Obéissance et désobéissance
  325. Les facteurs de la ténacité combattante
  326. Camaraderies.
  327. — Le resserrement des liens sociaux contribue à
  328. assurer la ténacité des combattants. Au sein de petites unités,
  329. comme l’escouade, en France, qui rassemble une douzaine
  330. d’hommes prenant leurs repas en commun, les liens de camara-
  331. derie sont très étroits. Ils relèvent parfois d’une transposition de
  332. sociabilités préexistantes, puisque les régiments ont initiale-
  333. ment un recrutement régional, voire, en Grande-Bretagne, local.
  334. On manque cependant de travaux analysant précisément les
  335. interactions au sein de ces groupes, dont on doit rappeler qu’ils
  336. sont toujours fragilisés par les renouvellements et les pertes. Il
  337. faut également se garder d’idéaliser l’univers du front et d’en faire
  338. le lieu d’une parfaite osmose. Vols, jalousies, bagarres y ryth-
  339. ment également le quotidien [Stanley, 2010], et l’image d’une
  340. « communauté des tranchées » ou d’une « génération du feu », si
  341. prégnante en Allemagne, est surtout une construction rhétorique
  342. de l’après-guerre [Bessel, 1993].
  343. Patriotisme ?
  344. — L’historiographie française a connu dans les
  345. années 1990 et 2000 de virulents débats concernant la ténacité
  346. des combattants. À l’origine de la controverse, on trouve une
  347. généralisation : par patriotisme et haine de l’ennemi, les soldats
  348. auraient « consenti » à la guerre [Audoin-Rouzeau et Becker,
  349. 2000 ; Prochasson, 2008]. Formulée de façon volontiers provoca-
  350. trice, cette thèse a reçu d’utiles critiques, insistant sur la multi-
  351. plicité des facteurs de l’obéissance et la diversité des
  352. représentations combattantes.
  353. Tous les soldats ne partagent pas, en effet, les conceptions
  354. patriotiques clairement formulées et souvent exaltées des
  355. membres des élites, le plus souvent officiers, dont certains
  356. peuvent frissonner ou pleurer à la vue du drapeau tricolore. Au
  357. bas de l’échelle sociale, au plus près de la ligne de feu, on trouve
  358. davantage un rapport ordinaire à la guerre, envisagée comme une
  359. épreuve à traverser sain et sauf le plus vite possible [Loez, 2010 ;
  360. Mariot, 2013]. La nécessité de défendre la nation envahie, de
  361. même, ne s’exprime pas en termes abstraits mais en rapport avec
  362. le foyer, le village, le « pays » qu’on veut protéger et où on espère
  363. revenir. On vérifie dans d’autres armées, parmi les soldats ruraux
  364. de Bavière par exemple, ce décalage entre une rhétorique
  365. L
  366. ES  EXPÉRIENCES  COMBATTANTES
  367. 53
  368. patriotique exaltée — celle des officiers et de l’arrière — et les
  369. motivations des combattants : rentrer chez soi, faire son
  370. « devoir » [Ziemann, 1997]. En Italie, où l’unité récente et la
  371. scolarisation lacunaire n’ont que très tardivement exposé les
  372. ruraux à l’idée nationale [Procacci, 1999], en Russie, où l’allé-
  373. geance au tsar est déjà vacillante avant le conflit [Wildman,
  374. 1980], en Autriche-Hongrie, travaillée par les séparatismes et les
  375. particularismes nationaux [Király et Dreisziger, 1985], la place du
  376. patriotisme dans le maintien de l’obéissance est plus faible
  377. encore.
  378. Plus largement, la question du « patriotisme » des soldats ne
  379. peut être séparée de ses cadres sociaux. Dans des armées de
  380. conscription, participer au conflit n’est en rien un choix, mais
  381. une obligation prévue depuis le service militaire, renforcée par la
  382. situation de guerre qui impose, sous le regard des camarades, de
  383. faire son « devoir » et d’accomplir sa tâche, souvent sur le mode
  384. d’une « conscience professionnelle », avec zèle parfois, de façon
  385. routinière ou résignée le plus souvent [Maurin, 1982 ; Cazals et
  386. Loez, 2008 ; Cochet, 2006 ; Prost, 2004 ; Rousseau, 2003].
  387. Paternalisme et punitions.
  388. — L’absence de choix est rappelée,
  389. concrètement, par la hiérarchie : officiers et sous-officiers.
  390. Suivant les armées et les sociétés, les pratiques d’encadrement
  391. diffèrent toutefois fortement. À l’ouest de l’Europe, il s’agit large-
  392. ment d’une transposition aux tranchées des mécanismes opérant
  393. dans le monde du travail, mêlant discipline et paternalisme
  394. [Watson, 2008 ; Saint-Fuscien, 2011]. Les officiers de contact
  395. obtiennent l’obéissance en se montrant courageux et proches de
  396. « leurs » hommes et en tentant de leur assurer, chaque fois que
  397. c’est possible, un approvisionnement décent. Alors que l’armée
  398. britannique [Beckett et Simpson, 1985] reproduit la structure de
  399. classes et de déférence de la société civile (moins marquée
  400. toutefois dans les unités des dominions), l’armée française, où
  401. exercent de nombreux officiers de réserve issus des classes
  402. moyennes, est peut-être celle qui connaît les distances sociales les
  403. moins fortes. À l’inverse, en Allemagne, une « haine de l’officier »
  404. est alimentée à la fin de la guerre par de très fortes inégalités
  405. de rémunération et d’alimentation : la solde mensuelle est de
  406. 15,90 marks pour les soldats, et de 310 marks pour un simple
  407. lieutenant, écart difficile à supporter devant les pénuries. Les
  408. écarts d’âge sont également problématiques, les soldats expéri-
  409. mentés acceptant mal les ordres trop secs d’officiers trop jeunes
  410. [Ziemann, 1997]. En Italie, les officiers peuvent se montrer
  411. L
  412. A
  413. G
  414. RANDE
  415. G
  416. UERRE
  417. 54
  418. brutaux envers des conscrits dont ils méprisent l’arriération et
  419. l’indifférence aux enjeux du conflit. C’est pourquoi environ un
  420. soldat italien sur dix, proportion énorme, sera traduit devant un
  421. tribunal militaire entre 1915 et 1918 pour désertion ou refus
  422. d’obéissance [Bianchi, 2001 ; Cazals
  423. et al.
  424. , 2005 ; Loez et Mariot,
  425. 2008].
  426. Cela illustre un dernier aspect contribuant à maintenir la téna-
  427. cité combattante : les dispositifs disciplinaires et judiciaires qui
  428. visent à sanctionner les transgressions, les refus d’obéissance et
  429. le défaut de combativité. L’armée allemande dispose jusqu’en
  430. 1917 de châtiments corporels (consistant par exemple à lier les
  431. membres des soldats), mais se distingue par un faible usage de
  432. la peine de mort (moins de cinquante soldats exécutés). Inverse-
  433. ment, les Britanniques (autour de trois cent cinquante), les
  434. Français (six cents) et les Italiens (plus de mille, dont bon nombre
  435. sans procès) ont recours à des exécutions souvent arbitraires afin
  436. de punir l’indiscipline et de faire des « exemples » [Oram, 1998 ;
  437. Offenstadt, 1999 ; Bach, 2004 ; Cazals
  438. et al.
  439. , 2005]. Dans l’armée
  440. française, ces fusillés sont plus nombreux au début de la guerre,
  441. en 1914-1915 : dans le contexte de l’invasion et des échecs mili-
  442. taires, les chefs voient là un moyen de conjurer les paniques et
  443. d’empêcher les désobéissances [Saint-Fuscien, 2011]. En plus de
  444. ces pratiques fortement ritualisées, qui ont marqué les contem-
  445. porains et les mémoires, il existe toute une gamme de punitions
  446. ordinaires (privation de tabac ou d’alcool, cachot, brimades,
  447. corvées), étant entendu que la peine la plus redoutée est l’envoi
  448. ou le retour au feu. S’il faut aussi recourir à ces modes d’encadre-
  449. ment, c’est parce qu’existent différentes formes de réticence au
  450. combat.
  451. Des stratégies d’évitement à la désobéissance
  452. Minimiser les risques.
  453. — Survivre à la guerre, c’est avant tout
  454. essayer d’échapper aux tranchées et d’en sortir lorsqu’on y est
  455. affecté. Il existe des échappatoires légales, pour les soldats qui
  456. parviennent à se faire affecter dans les bureaux ou à partir se
  457. former à l’arrière. De même, dès 1915, on observe un volonta-
  458. riat massif vers les armes moins dangereuses comme la Marine
  459. afin d’éviter les premières lignes [Maurin, 1982]. Pour ceux qui
  460. s’y trouvent et n’ont pas de contacts bien placés permettant
  461. d’espérer une mutation, reste la possibilité de la « bonne bles-
  462. sure » (
  463. Blighty wound
  464. ou
  465. Heimatschuss
  466. : la blessure qui renvoie au
  467. L
  468. ES  EXPÉRIENCES  COMBATTANTES
  469. 55
  470. pays), réelle mais non invalidante, qui conduit à l’évacuation
  471. vers un hôpital puis une convalescence qu’on souhaite longue.
  472. Dès l’automne 1914, certains soldats s’infligent des mutila-
  473. tions volontaires par des tirs dans la main ou l’application de
  474. pansements infectés, pour jouir du même sort. Très sévèrement
  475. punis et traqués par les médecins militaires, ces actes révèlent le
  476. versant illégal du refus de se battre [Offenstadt, 1999]. La forme
  477. la plus courante en est la désertion. De très rares soldats osent
  478. abandonner tout leur passé et risquer le passage à l’ennemi ou
  479. le franchissement d’une frontière. En réalité, le plus souvent, la
  480. désertion consiste en quelques semaines dérobées à la guerre, à
  481. l’arrière, chez soi ou caché, avant de reprendre le combat
  482. [Cronier, 2013]. C’est pourquoi ces pratiques peuvent être relati-
  483. vement tolérées par le commandement, ainsi en Allemagne où
  484. on y voit un moyen de compenser les effets de la guerre à
  485. moindres frais [Jahr, 1998 ; Ziemann, 2007].« Fraternisations » et mutineries.
  486. — Cela montre que les combat-
  487. tants trouvent des marges de manœuvre pour minimiser la
  488. violence de la guerre et l’exposition au danger. On l’observe
  489. également sur le front, où se mettent en place des trêves et des
  490. fraternisations improvisées, au cours desquelles les soldats
  491. ennemis peuvent interrompre les tirs, quitter leurs tranchées pour
  492. se rencontrer, échanger quelques paroles, de l’alcool ou du tabac.
  493. Contrairement à une image répandue, cela ne survient pas seule-
  494. ment à Noël 1914 : ces formes de coexistence apaisée, de « vivre
  495. et laisser vivre », suivant l’expression de T. Ashworth [1980],
  496. peuvent survenir sur tous les fronts et durant toute la guerre,
  497. malgré la vigilance des chefs [Bianchi, 2001 ; Brown
  498. et al.
  499. , 2005 ;
  500. Weber, 2012]. Ces pratiques courantes, aujourd’hui bien docu-
  501. mentées, indiquent qu’il faut relativiser la prégnance de la haine
  502. de l’ennemi, laquelle est davantage une réalité de l’arrière que du
  503. front.
  504. Enfin, à côté de ces accommodements avec les règles, de véri-
  505. tables ruptures de l’obéissance surviennent dans des contextes
  506. bien précis [Loez et Mariot, 2008]. Celles-ci peuvent être brèves :
  507. refus d’attaquer, de « marcher », d’obéir dans des secteurs diffi-
  508. ciles ou pour des troupes épuisées, comme le 154
  509. e
  510. régiment
  511. d’infanterie à Verdun en mai 1916. Mais la situation militaire ne
  512. suffit pas à expliquer les désobéissances. En Allemagne, dans le
  513. confinement des navires qui exacerbe les tensions avec les offi-
  514. ciers, l’identité politique et ouvrière des marins s’affirme, et leur
  515. indiscipline contribue en 1918 à la révolution qui emporte leLes mutins de 1917 : soldats,
  516. citoyens, militants
  517. Un mouvement de refus de la guerre
  518. survient en mai-juin 1917 dans
  519. l’armée française. La désobéissance
  520. concerne plus des deux tiers des
  521. unités d’infanterie, principalement
  522. dans l’arrière-front, où des soldats
  523. refusent d’aller aux tranchées et
  524. déploient une grande variété de
  525. pratiques protestataires : désertion,
  526. manifestation, meeting, pétition,
  527. pouvant aller jusqu’à la violence
  528. contre les officiers, dont quelques-
  529. uns sont sérieusement molestés. Défi-
  530. lant parfois sous le drapeau rouge, ils
  531. font entendre l’Internationale ainsi
  532. qu’un slogan : « À bas la guerre ! » Les
  533. plus radicaux des mutins essaient
  534. de gagner Paris pour adresser leur
  535. demande de paix aux gouvernants,
  536. tentative contrecarrée par leur
  537. arrestation.
  538. Cet événement a plusieurs sens. Les
  539. mutins, plus jeunes que la moyenne
  540. des troupes, sont d’abord des soldats
  541. qui réagissent à l’échec de l’offensive
  542. Nivelle (16 avril 1917), à l’instabilité
  543. de l’armée qu’indique la nomination
  544. en  hâte  du  général  Pétain  et
  545. aux promesses non tenues de repos
  546. et de permissions. Mais ils sont
  547. aussi des citoyens qui demandent
  548. leurs « droits », appuyés sur les mouve-
  549. ments sociaux de l’arrière dont ils sont
  550. informés et solidaires. Enfin, si certains
  551. vivent les mutineries comme un
  552. « chahut » permettant de mettre un
  553. peu de « chambard » avant de se
  554. soumettre de nouveau à la discipline,
  555. quelques-uns, plus politisés, y expri-
  556. ment dans le vocabulaire du paci-
  557. fisme ou du socialisme un refus radical
  558. de continuer le conflit. Résolu par un
  559. mélange de temporisation et de
  560. répression des officiers et de l’armée,
  561. l’événement indique aussi bien la capa-
  562. cité d’action et de mobilisation des
  563. combattants que, sur le long terme,
  564. leur absence de choix devant l’inertie
  565. de la guerre [Smith, 1994 ; Loez,
  566. 2010].
  567. régime. De même, en Russie, l’armée devient un lieu de
  568. radicalisation politique, à travers les « comités de soldats » formés
  569. en 1917, où siègent en réalité beaucoup d’officiers gagnés aux
  570. idées libérales ou révolutionnaires [Ferro, 1971 ; Wildman, 1980].
  571. Dans ces deux cas, la désobéissance militaire se fait en lien avec
  572. les événements politiques intérieurs. Dans les mutineries de 1917
  573. en France, l’interaction est également complexe entre le front et
  574. l’arrière (voir encadré ci-dessus).
  575. Le front et l’arrière
  576. Les liens étroits entre désobéissances militaires et mouvements
  577. sociaux indiquent qu’il ne faut pas imaginer de coupure radicale
  578. entre le front et l’arrière. Ces univers complémentaires connais-
  579. sent de nombreuses interactions, qui contribuent à la complexité
  580. des identités combattantes.
  581. L
  582. ES  EXPÉRIENCES  COMBATTANTES
  583. 57
  584. Des liens maintenus
  585. Correspondance et permissions.
  586. — L’élément essentiel assurant
  587. un lien entre l’univers des tranchées et du front est la correspon-
  588. dance [Cazals et Loez, 2010 ; Cazals, 2013 ; Prochasson, 2008].
  589. Une estimation fait état de 10 milliards de lettres échangées au
  590. total sur la durée du conflit, indiquant l’importance de l’écrit
  591. pour des générations massivement scolarisées avant 1914. Si les
  592. armées ouvrent, à partir de 1915-1916 surtout, une fraction des
  593. lettres pour enquêter sur le « moral » des troupes, la plupart des
  594. courriers ne contiennent rien que de très ordinaire : l’assurance
  595. qu’on se porte bien, la description (souvent, mais pas toujours,
  596. rassurante) des lieux et des épreuves traversées, l’expression de
  597. l’affection réciproque. On s’informe par le courrier des événe-
  598. ments politiques mais surtout locaux et familiaux : la marche de
  599. l’exploitation agricole, les problèmes de ravitaillement, l’éduca-
  600. tion des enfants.
  601. Mais le courrier est aussi source de frustrations et d’inquié-
  602. tudes, pour ceux qui n’ont personne à qui écrire, pour les soldats
  603. de territoires lointains dont l’attente est très longue (il faut
  604. quarante-cinq à cinquante jours pour acheminer une lettre
  605. d’Australie en 1916), et lorsque le flux de courriers s’interrompt
  606. soudain : sans lettre de l’arrière, on redoute une infidélité ; sans
  607. lettre du front, c’est l’angoisse de la mort du correspondant.
  608. La permission est une reconstitution des liens antérieurs tout
  609. aussi précaire [Cronier, 2013]. Devant l’allongement de la guerre,
  610. il ne paraît pas possible de maintenir au front indéfiniment tous
  611. les combattants, lesquels revendiquent la possibilité d’un bref
  612. retour à l’arrière. Cette question fait l’objet de virulents débats,
  613. en France, où elle révèle clairement l’ambiguïté de l’identité des
  614. combattants, à la fois militaires soumis à des normes et citoyens
  615. jouissant de droits. Cela débouche, malgré les réticences des
  616. généraux, sur une codification des permissions en 1915-1916 :
  617. une semaine tous les quatre mois, plus le temps du trajet. De
  618. même, les Britanniques ont droit à dix jours par an de l’autre côté
  619. de la Manche.
  620. Attendu avec une extrême impatience, le moment de la
  621. permission conduit, après un temps de transport dans des condi-
  622. tions exécrables, à un retour partiel à l’identité et aux sociabi-
  623. lités civiles. Un tiers environ des soldats de la Grande Guerre sont
  624. mariés : le moment des retrouvailles avec leurs épouses est parti-
  625. culièrement émouvant. Pour les permissionnaires, au repos
  626. nécessaire après l’expérience du front s’ajoute souvent le travail,
  627. L
  628. A
  629. G
  630. RANDE
  631. G
  632. UERRE
  633. 58
  634. ainsiqu’unimportantrôledemédiation:ilsapportentdes
  635. lettres, des colis et des nouvelles aux proches de camarades restés
  636. au front. Le retour vers les lignes suscite l’angoisse, le « cafard »
  637. dont parlent nombre de témoins dans le langage spécifique que
  638. se sont donné les combattants [Roynette, 2010].
  639. Des tensions nouvelles
  640. Décalages et frustrations.
  641. — Il existe d’autres liens, plus ambigus,
  642. entre civils et militaires. L’arrière-front est un espace de
  643. rencontres et de contacts, dans les églises, les magasins et les
  644. débits de boissons des villages proches des lignes [Proctor, 2010].
  645. Mais si certains officiers peuvent faire venir leurs épouses pour de
  646. brèves étreintes, bien des soldats sont confrontés à la méfiance de
  647. la population et aux prix démesurés affichés par les commer-
  648. çants, surnommés « mercantis » en raison de ces abus.
  649. La presse circule de l’arrière vers le front, où les combattants
  650. cherchent à s’informer de la situation dans l’attente de la « fin »
  651. de la guerre. Mais sa lecture provoque généralement des ressen-
  652. timents, devant la manière biaisée et trompeuse dont l’expé-
  653. rience des tranchées y est décrite : c’est le « bourrage de crânes »,
  654. qui décrit des soldats joyeux de monter à l’attaque et des balles
  655. adverses peu meurtrières [Pappola et Lafon,
  656. in
  657. Cazals
  658. et al.
  659. , 2005].
  660. Ce problème révèle la tension constante, durant le conflit, autour
  661. de l’image des combattants. Chaque société se les représente de
  662. façon simplifiée, dans les films, la presse, sur les affiches de
  663. propagande, les cartes postales, et à travers les surnoms qui leur
  664. ont été trouvés :
  665. tommies
  666. pour les Anglais,
  667. diggers
  668. pour les Austra-
  669. liens et Néo-Zélandais, « poilus » pour les Français, ce dernier
  670. terme reprenant l’association courante dans l’argot militaire
  671. entre le courage et la pilosité virile. Mais on verse rapidement de
  672. l’image sympathique à la caricature éloignée des réalités du front.
  673. C’est aussi en réaction à ces dénis de leur expérience que tant
  674. de témoins ont voulu écrire, sur le moment et après guerre [Cru,
  675. 1929 ; Cazals et Rousseau, 2001].
  676. Le malaise éprouvé par les soldats devant les images faussées
  677. du combat dans la presse se retrouve parfois durant les permis-
  678. sions, lorsqu’ils rencontrent des civils qui les critiquent ou leur
  679. semblent indifférents à leurs souffrances. De même, les soldats
  680. espèrent jouer de leur identité valorisée, à l’arrière, pour couper
  681. court aux files d’attente et pour rencontrer des femmes, mais font
  682. plutôt l’expérience de la frustration [Cronier, 2013].
  683. L
  684. ES  EXPÉRIENCES  COMBATTANTES
  685. 59
  686. Cela explique le recours massif à la prostitution, dans toutes
  687. les armées, en ville et en arrière des lignes. Après une longue hési-
  688. tation (vaut-il mieux combattre le phénomène ou l’encadrer,
  689. pour minimiser à coups de pommades et de recommandations
  690. le péril vénérien ?), l’armée française officialise et réglemente les
  691. « bordels militaires » à partir de mars 1918 [Rousseau, 2003 ;
  692. Capdevila
  693. et al.
  694. , 2010]. En Belgique occupée, l’armée allemande
  695. gère des « maisons » depuis 1914, et le nombre des prostituées,
  696. très jeunes, semble doubler à Bruxelles en 1915 [Majerus, 2003].
  697. Chantier encore peu travaillé, cette prostitution révèle que le
  698. temps de guerre correspond à une détresse sociale partagée, des
  699. hommes et des femmes, bien au-delà du « premier cercle » des
  700. combattants des tranchées.
RAW Paste Data
We use cookies for various purposes including analytics. By continuing to use Pastebin, you agree to our use of cookies as described in the Cookies Policy. OK, I Understand
Top